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AVANÇONS DANS L’OBSCURITÉ


par Serge HARPIN

 


 




Les contorsions de quelques-uns pour rester dans le sens du vent, dans le sens de l’opinion, ne sauraient détourner les gauches Martiniquaises, ou ce qu’il en reste, de la mission qu’elles s’étaient assignée il y a plus de 30 ans (Convention du Morne Rouge) : tourner la page de la départementalisation et aller à la responsabilité. Une responsabilité que les indépendantistes avaient souhaitée, en d’autres temps, maximale. Rien ne saurait non plus les écarter de leur présente obligation : anticiper la fin annoncée mais déjà effective de l’Etat Providence. Anticiper sans se laisser distraire par les déclamations sur la modernisation et l’efficacité de l’Etat qui, fort d’une opinion hostile aux fonctionnaires, ne cache rien d’autre qu’une logique d’imposition des valeurs de l’entreprise — et principalement la rentabilité quel qu’en soit le coût — dans le fonctionnement des institutions publiques. On notera d’ailleurs que cette volonté affichée de modernisation et d’efficacité évite soigneusement dans sa frénésie du changement de mettre en cause les privilèges de l’aristocratie politique et de la haute fonction publique, dont la réforme pourtant devrait être une étape préliminaire mettant fin à l’ancien régime. C’est cela, l’intégration des valeurs de l’entreprise dans les institutions d’Etat, la vraie finalité du projet Balladur. Une finalité à laquelle devra aussi se soumettre la Collectivité unique dans le 73 qui vient d’être votée en Guyane et en Martinique. Pour parachever l’offensive Outre Mers, Paris n’attend plus maintenant que les régionales, avec le secret espoir de voir l’emporter dans ces contrées imprévisibles ceux qui ont fait la preuve au cours de ces deux dernières années, au delà des doctrines affichées, de leur aptitude à bien servir un tel dessein.

Ce préalable quant au contexte doit être complété par le rappel d’une échéance majeure qui constitue à vrai dire l’horizon politique du gouvernement : les présidentielles de 2012. Les Outre Mers, de ce point de vue, sont devenus aujourd’hui une variable qu’il vaut mieux ne pas sous-estimer dans la course pour le pouvoir suprême. Ils peuvent, on l’a bien vu avec le mouvement de janvier, février et mars 2009 aux Antilles-Guyane, brouiller le jeu politique et contrarier les ambitions. Les alliances sur le terrain, c’est désormais un impératif absolu, doivent être élargies, particulièrement là où, comme en Martinique, l’influence des droites locales est trop limitée. Elles devraient être, pour cette raison, confinées au second rôle, le premier rôle revenant, pourquoi pas, à celui à qui les conseillers présidentiels, semble t-il, avaient déjà soufflé la fameuse « troisième voix » et qui donne le sentiment, vu de Paris, d’être le plus rassembleur. Une des tâches prioritaires de tous ces relais politiques actuels et potentiels en Outre Mers sera, au mieux, de prévenir la menace d’une nouvelle « éruption sociale » d’ici 2012 ; éruption toujours possible puisque la crise n’a manifestement pas été résolue. Au pire, si le pire advenait, d’être les fusibles.


PETITE ANALYSE DES RESULTATS DES CONSULTATIONS DE JANVIER 2010

L’enjeu des deux consultations de janvier 2010 était d’estimer ou d’évaluer la clarté et l’intensité de la volonté collective des Martiniquais et des Guyanais. Le Gouvernement y était d’autant plus intéressé qu’il y avait là une occasion d’isoler ou de marginaliser le leader guadeloupéen, Elie DOMOTA, qui incarne symboliquement à ses yeux une menace toujours présente, un rappel que sur le fond rien n’a été vraiment réglé. L’appréhension d’une nouvelle contagion inter-régionale en cas de relance du mouvement justifie amplement les craintes du gouvernement. Si tout ce qui précède est bien vrai l’analyse des résultats n’en prend que plus de relief. Interprétés à partir du nombre d’électeurs inscrits et non pas simplement des suffrages exprimés — ce qui nous semble plus conforme à la vérité des chiffres, les résultats font d’abord apparaître un sérieux problème de légitimité même si on doit admettre qu’ils sont légalement recevables. Les 79,31% de « non » au « 74 » en Martinique ne représentent en effet, de fait, que 42% des électeurs inscrits (296 802 inscrits, 55,32% de participation), tandis que les 70,22% de « non » guyanais ne correspondent qu’à 33,02% des inscrits (67460 inscrits, 48,16% de participation). De même, les 68,30% de « oui » martiniquais à la « Collectivité Unique dans le 73 » n’intéresse en réalité que 23,31% des inscrits (35,80% de participation) et les 57,49% de « oui » guyanais ne se rapportent qu’à 14,69% des inscrits (27,42% de participation). L’analyse que nous faisons des données ainsi approchées est que la grande majorité des électeurs guyanais et martiniquais n’ont donné leur adhésion ni au « 74 », ni non plus « à la Collectivité Unique dans le 73 ». Il faut en tirer la conclusion que le débat est loin d’être clos comme le prétendent quelques-uns dont le gouvernement ; il reste grand ouvert, preuve évidente avec un DOMOTA toujours l’arme au pied d’un échec total de la stratégie de sortie de crise.


L’ECHEC DE LA STRATEGIE DE SORTIE DE CRISE

Les consultations de janvier 2010 en Guyane et en Martinique et les Etats Généraux ont été les deux principaux éléments du dispositif de sortie de crise d’un gouvernement, il faut le répéter, passablement ébranlé par le mouvement de janvier, février et mars 2009 aux Antilles-Guyane et aussi à la Réunion. Les consultations de janvier 2010 s’inscrivaient aussi dans une démarche d’évolution statutaire initiée par la majorité du Congrès Martiniquais et du Congrès Guyanais. C’était pour eux l’occasion d’apporter ce qu’ils pensaient être une réponse politique aux problèmes de fond dont le mouvement populaire parti de Guyane n’était, selon eux, que le symptôme. Force est de constater, au vu des résultats, que tous ont échoué et que nous sommes aujourd’hui dans une impasse politique avec d’un côté une société civile défensive, désabusée ou dubitative, refusant ou évitant de choisir de manière claire et explicite ; d’un autre côté une classe politique impuissante à changer son fonctionnement et la culture qui le sous-tend ; impuissante par conséquent à rétablir la communication avec la société civile. L’examen rapide de cette débâcle politique en Martinique est édifiant sans être pour autant transposable. Le premier constat est celui d’un dévoiement du débat par sa soumission totale à des logiques de prise de pouvoir ou de maintien au pouvoir. Les politiques se sont ainsi enfermés dans une bataille qui ne concernait que leur propre intérêt. Le second constat c’est le peu d’attention accordée, notamment par ceux qui souhaitaient un changement statutaire, à ce qui pourtant paraissait évident : la défiance des populations concernées vis-à-vis de leurs élus. Une telle donnée exigeait une campagne de grande proximité et l’articulation des questions de la justice sociale, de la démocratie et du fonctionnement politique, au thème du changement statutaire ou institutionnel. La dernière observation est celle de la division de la gauche et donc du désarroi de l’électorat de gauche tandis que la droite unie et déterminée faisait le forcing pour mobiliser son électorat. Les déçus d’extrême gauche (plus nombreux qu’on ne le pense), les salariés inquiets de la fusion Région/Département et les électeurs d’origine européenne peu rassurés par certains discours voire quelques dérives, ont grossi les rangs des abstentionnistes et des « non » du 10 et du 24 janvier 2010. Nous héritons, notamment en Martinique, suite à ce premier épisode affligeant de conquête du pouvoir, suite aussi à une de ces aberrations que la Démocratie française tarde à corriger (se voir imposer légalement un point de vue très minoritaire) d’une collectivité unique dont, en dépit des discours rassurants, personne ne sait vraiment ce qu’on va y mettre et quand elle pourra être mise en place ; puisque tout cela sera conditionné par le nouveau rapport de force politique après les régionales et par la nécessaire mise en cohérence avec la réforme Balladur. Ceux qui dénonçaient les non-dits du « 74 » ne pourront nier que la situation est aujourd’hui encore plus opaque puisque les élus de Guyane et de Martinique ont désormais perdu le peu d’initiative qu’ils avaient encore sur le cours des choses au profit exclusif du Gouvernement. Et voilà comment, tout au moins en Martinique, la raison de parti et les calculs de pouvoir nous livrent pieds et poings liés à la volonté du prince. Et pendant ce temps là les inégalités et la pauvreté continuent de s’aggraver, l’économie poursuit son effondrement…C’est sans doute cela « marcher du même pas que le peuple ».


LA PSEUDO THEORIE DU « MARCHER DU MÊME PAS QUE LE PEUPLE »

Depuis l’annonce des résultats, certains en Martinique, à la recherche d’un principe pour justifier leur positionnement, le plus souvent peu compréhensible, et la justesse supposée de leur choix, ont réactualisé une vieille théorie dont la paternité reviendrait selon eux au « Père fondateur » : « il faut marcher du même pas que le peuple ». La formule semble relever du bon sens, elle est pourtant, selon nous, d’une réelle dangerosité. Tout d’abord, elle présuppose, s’inscrivant ainsi dans la plus pure tradition populiste, que le peuple aurait toujours raison (en l’occurrence ici contre les élus et les intellectuels), ce qui est totalement faux. Tous les choix populaires sont certes intelligibles, par conséquent motivés, pas forcément justes ni exempts de toute analyse critique. « Marcher du même pas que le peuple » c’est aussi, sous couvert d’une philosophie du sens commun justifier à posteriori la démagogie qui consiste à « caresser dans le sens du poil » pour réaliser ses ambitions de pouvoir. Les politiques ont le devoir de proposer ce qu’ils estiment être juste à leurs concitoyens et de le soumettre à leur appréciation sans craindre d’être déjugés. Autrement, ils se condamnent à l’immobilisme ou la démagogie. L’immobilisme, nous y entrons au regard des résultats des consultations et ceci malgré l’intervention dans le débat du Président de la République et de la Ministre d’Outre Mers ; au regard aussi du relatif échec populaire des Etats Généraux. Quant à la démagogie nous avons manifestement de « bons produits maison. »


LA CRISE DU LIEN SOCIAL

Certains ont voulu voir dans les résultats des consultations de janvier 2010 une discontinuité avec le mouvement de janvier, février et mars 2009, voire même un démenti. Ce n’est pas notre point de vue. Le contenu des plateformes de revendications du mouvement laissait entendre implicitement que c’est en qualité de « citoyens français » que les grévistes, faisant fi de leurs élus, interpellaient directement l’Etat français sur ce qui, au-delà des revendications concrètes, se révélait être un appel à la justice sociale, au traitement équitable. Nous avions alors parlé de demande « d’Etat Providence ». Les résultats tels que nous les avons analysés restent tout à fait dans ce registre : on ne donne pas son assentiment à ce qui pourrait remettre en cause l’Etat Providence et on ne se fie surtout pas aux élus. Ce qu’il faut comprendre maintenant c’est cet attachement à un Etat vilipendé depuis plus de 40 ans pour cause d’assistanat par la gauche et l’extrême gauche majoritaire depuis près de 20 ans ; critique reprise à son compte par le Président de la République, notamment lors de son discours de vœux 2010 à la Réunion. Deux raisons retiennent depuis peu notre attention. Nous les ajoutons aux quelques autres que nous avions déjà développées dans une interview de France-Antilles Martinique. La première est que nous avons affaire à une résistance passive et le plus souvent silencieuse à la fin annoncée de l’Etat Providence. Une fin déjà ressentie par les plus démunis. La seconde, concomitante, c’est l’ampleur, vécue au quotidien par les classes les plus défavorisées et les plus vulnérables, de la crise du lien social et de ce qui la fonde : la solidarité sociale. Il y a un effondrement des réseaux de solidarité reposant sur la parenté, la proximité sociale et spatiale. Il y a trop peu voire plus rien à partager, ni salaire, ni retraite, ni dons et contre dons. Il y a aussi un discours de plus en plus audible de « délégitimation » du bien fondé de la solidarité sociale y compris chez ceux qui sont chargés dans les institutions de la mettre en place. C’est assez pour parler d’une crise du lien et de la solidarité sociale. Une solidarité massivement réinvestie dans les causes humanitaires dont la légitimité est mieux perçue. Si le constat est admis on peut parfaitement comprendre dans ces conditions en l’absence de toute solution crédible, que l’ultime recours pour les catégories concernées soit l’Etat Providence. Les résultats de la consultation expriment d’une certaine façon une détresse face à ce qui irrémédiablement est en train de disparaître pour être remplacé par un monstre aveugle, « l’Etat Entreprise ». Ils montrent aussi notre impuissance à tous à trouver une véritable solution, à refonder le lien et la solidarité sociale. Ce qui se résume à la question : Que pouvons-nous collectivement faire ou risquer pour un « mieux-vivre ensemble » ?



Serge HARPIN
Schœlcher, le 5 février 2010