Les contorsions de
quelques-uns pour rester
dans le sens du vent, dans
le sens de l’opinion, ne
sauraient détourner les
gauches Martiniquaises, ou
ce qu’il en reste, de la
mission qu’elles s’étaient
assignée il y a plus de 30
ans (Convention du Morne
Rouge) : tourner la page de
la départementalisation et
aller à la responsabilité.
Une responsabilité que les
indépendantistes avaient
souhaitée, en d’autres
temps, maximale. Rien ne
saurait non plus les écarter
de leur présente
obligation : anticiper la
fin annoncée mais déjà
effective de l’Etat
Providence. Anticiper sans
se laisser distraire par les
déclamations sur la
modernisation et
l’efficacité de l’Etat qui,
fort d’une opinion hostile
aux fonctionnaires, ne cache
rien d’autre qu’une logique
d’imposition des valeurs de
l’entreprise — et
principalement la
rentabilité quel qu’en soit
le coût — dans le
fonctionnement des
institutions publiques. On
notera d’ailleurs que cette
volonté affichée de
modernisation et
d’efficacité évite
soigneusement dans sa
frénésie du changement de
mettre en cause les
privilèges de l’aristocratie
politique et de la haute
fonction publique, dont la
réforme pourtant devrait
être une étape préliminaire
mettant fin à l’ancien
régime. C’est cela,
l’intégration des valeurs de
l’entreprise dans les
institutions d’Etat, la
vraie finalité du projet
Balladur. Une finalité à
laquelle devra aussi se
soumettre la Collectivité
unique dans le 73 qui vient
d’être votée en Guyane et en
Martinique. Pour parachever
l’offensive Outre Mers,
Paris n’attend plus
maintenant que les
régionales, avec le secret
espoir de voir l’emporter
dans ces contrées
imprévisibles ceux qui ont
fait la preuve au cours de
ces deux dernières années,
au delà des doctrines
affichées, de leur aptitude
à bien servir un tel
dessein.
Ce préalable quant au
contexte doit être complété
par le rappel d’une échéance
majeure qui constitue à vrai
dire l’horizon politique du
gouvernement : les
présidentielles de 2012. Les
Outre Mers, de ce point de
vue, sont devenus
aujourd’hui une variable
qu’il vaut mieux ne pas
sous-estimer dans la course
pour le pouvoir suprême. Ils
peuvent, on l’a bien vu avec
le mouvement de janvier,
février et mars 2009 aux
Antilles-Guyane, brouiller
le jeu politique et
contrarier les ambitions.
Les alliances sur le
terrain, c’est désormais un
impératif absolu, doivent
être élargies,
particulièrement là où,
comme en Martinique,
l’influence des droites
locales est trop limitée.
Elles devraient être, pour
cette raison, confinées au
second rôle, le premier rôle
revenant, pourquoi pas, à
celui à qui les conseillers
présidentiels, semble t-il,
avaient déjà soufflé la
fameuse « troisième voix »
et qui donne le sentiment,
vu de Paris, d’être le plus
rassembleur. Une des tâches
prioritaires de tous ces
relais politiques actuels et
potentiels en Outre Mers
sera, au mieux, de prévenir
la menace d’une nouvelle
« éruption sociale » d’ici
2012 ; éruption toujours
possible puisque la crise
n’a manifestement pas été
résolue. Au pire, si le pire
advenait, d’être les
fusibles.
PETITE ANALYSE DES RESULTATS
DES CONSULTATIONS DE JANVIER
2010
L’enjeu des deux
consultations de janvier
2010 était d’estimer ou
d’évaluer la clarté et
l’intensité de la volonté
collective des Martiniquais
et des Guyanais. Le
Gouvernement y était
d’autant plus intéressé
qu’il y avait là une
occasion d’isoler ou de
marginaliser le leader
guadeloupéen, Elie DOMOTA,
qui incarne symboliquement à
ses yeux une menace toujours
présente, un rappel que sur
le fond rien n’a été
vraiment réglé.
L’appréhension d’une
nouvelle contagion
inter-régionale en cas de
relance du mouvement
justifie amplement les
craintes du gouvernement. Si
tout ce qui précède est bien
vrai l’analyse des résultats
n’en prend que plus de
relief. Interprétés à partir
du nombre d’électeurs
inscrits et non pas
simplement des suffrages
exprimés — ce qui nous
semble plus conforme à la
vérité des chiffres, les
résultats font d’abord
apparaître un sérieux
problème de légitimité même
si on doit admettre qu’ils
sont légalement recevables.
Les 79,31% de « non » au
« 74 » en Martinique ne
représentent en effet, de
fait, que 42% des électeurs
inscrits (296 802 inscrits,
55,32% de participation),
tandis que les 70,22% de
« non » guyanais ne
correspondent qu’à 33,02%
des inscrits (67460
inscrits, 48,16% de
participation). De même, les
68,30% de « oui »
martiniquais à la
« Collectivité Unique dans
le 73 » n’intéresse en
réalité que 23,31% des
inscrits (35,80% de
participation) et les 57,49%
de « oui » guyanais ne se
rapportent qu’à 14,69% des
inscrits (27,42% de
participation). L’analyse
que nous faisons des données
ainsi approchées est que la
grande majorité des
électeurs guyanais et
martiniquais n’ont donné
leur adhésion ni au « 74 »,
ni non plus « à la
Collectivité Unique dans le
73 ». Il faut en tirer la
conclusion que le débat est
loin d’être clos comme le
prétendent quelques-uns dont
le gouvernement ; il reste
grand ouvert, preuve
évidente avec un DOMOTA
toujours l’arme au pied d’un
échec total de la stratégie
de sortie de crise.
L’ECHEC DE LA STRATEGIE DE
SORTIE DE CRISE
Les consultations de janvier
2010 en Guyane et en
Martinique et les Etats
Généraux ont été les deux
principaux éléments du
dispositif de sortie de
crise d’un gouvernement, il
faut le répéter,
passablement ébranlé par le
mouvement de janvier,
février et mars 2009 aux
Antilles-Guyane et aussi à
la Réunion. Les
consultations de janvier
2010 s’inscrivaient aussi
dans une démarche
d’évolution statutaire
initiée par la majorité du
Congrès Martiniquais et du
Congrès Guyanais. C’était
pour eux l’occasion
d’apporter ce qu’ils
pensaient être une réponse
politique aux problèmes de
fond dont le mouvement
populaire parti de Guyane
n’était, selon eux, que le
symptôme. Force est de
constater, au vu des
résultats, que tous ont
échoué et que nous sommes
aujourd’hui dans une impasse
politique avec d’un côté une
société civile défensive,
désabusée ou dubitative,
refusant ou évitant de
choisir de manière claire et
explicite ; d’un autre côté
une classe politique
impuissante à changer son
fonctionnement et la culture
qui le sous-tend ;
impuissante par conséquent à
rétablir la communication
avec la société civile.
L’examen rapide de cette
débâcle politique en
Martinique est édifiant sans
être pour autant
transposable. Le premier
constat est celui d’un
dévoiement du débat par sa
soumission totale à des
logiques de prise de pouvoir
ou de maintien au pouvoir.
Les politiques se sont ainsi
enfermés dans une bataille
qui ne concernait que leur
propre intérêt. Le second
constat c’est le peu
d’attention accordée,
notamment par ceux qui
souhaitaient un changement
statutaire, à ce qui
pourtant paraissait
évident : la défiance des
populations concernées
vis-à-vis de leurs élus. Une
telle donnée exigeait une
campagne de grande proximité
et l’articulation des
questions de la justice
sociale, de la démocratie et
du fonctionnement politique,
au thème du changement
statutaire ou
institutionnel. La dernière
observation est celle de la
division de la gauche et
donc du désarroi de
l’électorat de gauche tandis
que la droite unie et
déterminée faisait le
forcing pour mobiliser son
électorat. Les déçus
d’extrême gauche (plus
nombreux qu’on ne le pense),
les salariés inquiets de la
fusion Région/Département et
les électeurs d’origine
européenne peu rassurés par
certains discours voire
quelques dérives, ont grossi
les rangs des
abstentionnistes et des
« non » du 10 et du 24
janvier 2010. Nous héritons,
notamment en Martinique,
suite à ce premier épisode
affligeant de conquête du
pouvoir, suite aussi à une
de ces aberrations que la
Démocratie française tarde à
corriger (se voir imposer
légalement un point de vue
très minoritaire) d’une
collectivité unique dont, en
dépit des discours
rassurants, personne ne sait
vraiment ce qu’on va y
mettre et quand elle pourra
être mise en place ; puisque
tout cela sera conditionné
par le nouveau rapport de
force politique après les
régionales et par la
nécessaire mise en cohérence
avec la réforme Balladur.
Ceux qui dénonçaient les
non-dits du « 74 » ne
pourront nier que la
situation est aujourd’hui
encore plus opaque puisque
les élus de Guyane et de
Martinique ont désormais
perdu le peu d’initiative
qu’ils avaient encore sur le
cours des choses au profit
exclusif du Gouvernement. Et
voilà comment, tout au moins
en Martinique, la raison de
parti et les calculs de
pouvoir nous livrent pieds
et poings liés à la volonté
du prince. Et pendant ce
temps là les inégalités et
la pauvreté continuent de
s’aggraver, l’économie
poursuit son
effondrement…C’est sans
doute cela « marcher du même
pas que le peuple ».
LA PSEUDO THEORIE DU
« MARCHER DU MÊME PAS QUE LE
PEUPLE »
Depuis l’annonce des
résultats, certains en
Martinique, à la recherche
d’un principe pour justifier
leur positionnement, le plus
souvent peu compréhensible,
et la justesse supposée de
leur choix, ont réactualisé
une vieille théorie dont la
paternité reviendrait selon
eux au « Père fondateur » :
« il faut marcher du même
pas que le peuple ». La
formule semble relever du
bon sens, elle est pourtant,
selon nous, d’une réelle
dangerosité. Tout d’abord,
elle présuppose,
s’inscrivant ainsi dans la
plus pure tradition
populiste, que le peuple
aurait toujours raison (en
l’occurrence ici contre les
élus et les intellectuels),
ce qui est totalement faux.
Tous les choix populaires
sont certes intelligibles,
par conséquent motivés, pas
forcément justes ni exempts
de toute analyse critique.
« Marcher du même pas que le
peuple » c’est aussi, sous
couvert d’une philosophie du
sens commun justifier à
posteriori la démagogie qui
consiste à « caresser dans
le sens du poil » pour
réaliser ses ambitions de
pouvoir. Les politiques ont
le devoir de proposer ce
qu’ils estiment être juste à
leurs concitoyens et de le
soumettre à leur
appréciation sans craindre
d’être déjugés. Autrement,
ils se condamnent à
l’immobilisme ou la
démagogie. L’immobilisme,
nous y entrons au regard des
résultats des consultations
et ceci malgré
l’intervention dans le débat
du Président de la
République et de la Ministre
d’Outre Mers ; au regard
aussi du relatif échec
populaire des Etats
Généraux. Quant à la
démagogie nous avons
manifestement de « bons
produits maison. »
LA CRISE DU LIEN SOCIAL
Certains ont voulu voir dans
les résultats des
consultations de janvier
2010 une discontinuité avec
le mouvement de janvier,
février et mars 2009, voire
même un démenti. Ce n’est
pas notre point de vue. Le
contenu des plateformes de
revendications du mouvement
laissait entendre
implicitement que c’est en
qualité de « citoyens
français » que les
grévistes, faisant fi de
leurs élus, interpellaient
directement l’Etat français
sur ce qui, au-delà des
revendications concrètes, se
révélait être un appel à la
justice sociale, au
traitement équitable. Nous
avions alors parlé de
demande « d’Etat
Providence ». Les résultats
tels que nous les avons
analysés restent tout à fait
dans ce registre : on ne
donne pas son assentiment à
ce qui pourrait remettre en
cause l’Etat Providence et
on ne se fie surtout pas aux
élus. Ce qu’il faut
comprendre maintenant c’est
cet attachement à un Etat
vilipendé depuis plus de 40
ans pour cause d’assistanat
par la gauche et l’extrême
gauche majoritaire depuis
près de 20 ans ; critique
reprise à son compte par le
Président de la République,
notamment lors de son
discours de vœux 2010 à la
Réunion. Deux raisons
retiennent depuis peu notre
attention. Nous les ajoutons
aux quelques autres que nous
avions déjà développées dans
une interview de
France-Antilles Martinique.
La première est que nous
avons affaire à une
résistance passive et le
plus souvent silencieuse à
la fin annoncée de l’Etat
Providence. Une fin déjà
ressentie par les plus
démunis. La seconde,
concomitante, c’est
l’ampleur, vécue au
quotidien par les classes
les plus défavorisées et les
plus vulnérables, de la
crise du lien social et de
ce qui la fonde : la
solidarité sociale. Il y a
un effondrement des réseaux
de solidarité reposant sur
la parenté, la proximité
sociale et spatiale. Il y a
trop peu voire plus rien à
partager, ni salaire, ni
retraite, ni dons et contre
dons. Il y a aussi un
discours de plus en plus
audible de « délégitimation »
du bien fondé de la
solidarité sociale y compris
chez ceux qui sont chargés
dans les institutions de la
mettre en place. C’est assez
pour parler d’une crise du
lien et de la solidarité
sociale. Une solidarité
massivement réinvestie dans
les causes humanitaires dont
la légitimité est mieux
perçue. Si le constat est
admis on peut parfaitement
comprendre dans ces
conditions en l’absence de
toute solution crédible, que
l’ultime recours pour les
catégories concernées soit
l’Etat Providence. Les
résultats de la consultation
expriment d’une certaine
façon une détresse face à ce
qui irrémédiablement est en
train de disparaître pour
être remplacé par un monstre
aveugle, « l’Etat
Entreprise ». Ils montrent
aussi notre impuissance à
tous à trouver une véritable
solution, à refonder le lien
et la solidarité sociale. Ce
qui se résume à la
question : Que pouvons-nous
collectivement faire ou
risquer pour un
« mieux-vivre ensemble » ?
Serge HARPIN
Schœlcher, le 5 février 2010