"Je
n'ai pas le droit, moi,
homme de couleur, de
souhaiter la cristallisation
chez le Blanc d'une
culpabilité envers le passé
de ma race. Je n'ai ni le
droit ni le devoir d'exiger
réparations pour mes
ancêtres domestiqués […]. Je
ne suis pas esclave de
l'esclavage qui déshumanisa
mes pères." Frantz Fanon
Les
évènements du 1er
trimestre 2009 me laissent
un goût amer. Tout avait
pourtant si bien commencé.
C’était un jour banal d’un
mois de janvier ordinaire.
Je ne sais comment, au gré
d’un zapping désabusé, je
m’étais retrouvé scotché à
mon écran télé, comme
hypnotisé. Il nous arrivait
quelque chose d’inédit,
d’inattendu, de
fondamental : Ça se passait
au WTC à Jarry. Sous mon
regard joyeusement
incrédule, un bougre à
cheveux grainés était en
train de secouer le cocotier
Guadeloupe. Et avec quelle
vigueur ! Ça a duré des
heures et ça m’a pourtant
paru trop court, j’en
redemandais ! Le gars avait
la tchatche, i té ni
lokans ! J’ai pensé en
moi-même « Il nous
ressemble ». Non, il ne s’en
laisserait pas compter et
son équipe soudée semblait
bien déterminée à river
leurs clous à l’Etat
complaisant, aux politicards
inconséquents et aux patrons
voyous ! Au téléphone,
parents, voisins, amis et
collègues exultaient : Enfin
nous allions faire sauter le
couvercle du canari ! Enfin,
nous allions stopper la
macération et le
manger-cochon dont nous
étions tous complices pour
initier autre chose,
AUTREMENT. Pour moi, c’était
limpide : des Etats Généraux
se déroulaient sous nos
yeux, créés et conduits par
une société civile
consciente de sa force et
sachant ce qu’elle voulait !
Puis il y eut le deuxième
jour. Et puis un autre…
A mesure
qu’il déroulait sa
rhétorique, la gêne fugace
qui m’avait effleuré lors de
certaines approximations du
leader charismatique fit
place à une certitude plus
nette : Il nous menait à
l’enlisement tout en
accusant l’Autre de chercher
le pourrissement. Ça sentait
l’engrenage stérile dont l’UGTG
a fait sa marotte : la
politique du « Fann tchou ».
On dénonce, on brocarde, on
tonitrue, on menace, on
boude puis on casse ses
joujoux au nom de la justice
et de l’équité. Ainsi l’on
posa des questions cruciales
en feignant de n’entendre ni
de comprendre les réponses.
Sentant s’accélérer le pouls
de la foule, l’on brandit
les ferments d’une explosion
sociale imminente dont les
Autres seraient seuls
comptables et responsables.
Aurions-nous été si
longtemps muets que la
parole retrouvée nous aurait
rendus sourds ? Fallait-il
n’attendre que des puissants
(pourtant honnis) qu’ils
trouvent à eux seuls et
sur-le-champ toutes nos
solutions ? Naïvement, je
crus que la manœuvre
consistait à mettre en
évidence leur ineptie pour
mieux avancer des
propositions solides et
préalablement mûries. Il
n’en fut rien. Que le populo
se délecte de la soudaine
impuissance des puissants,
c’est compréhensible et
somme toute de bonne guerre
lorsque le roi est nu.
Encore eut-il fallu que cela
ne durât point…Hélas ! le
LKP n’avait que des
questions. De bonnes
questions mais pas de
projet, pas de plan, sinon
une plate forme de
revendications où
l’Essentiel côtoyait sans
complexe l’Incongru.
L’establishment étant
inaudible, sans logiciel
approprié, la foule n’ayant
que sa colère et ses
frustrations, le LKP
s’enferra dans une morgue
autiste et le préfet se
leva. Aussi nationaliste
soit on, il faut admettre
qu’à cet instant précis,
tout est parti en couille…
Je ne
compte pas refaire le film
que nous ne cessons de
repasser en boucle pour
essayer de comprendre où
nous avons merdé. Ce disant,
évidemment, je m’inclus. Car
nous sommes toujours tous
coupables quand quelque
chose tourne mal dans « ce
petit péyi la sa ».
Charité bien ordonnée
commence par soi-même.
Durant
les 44 jours qui suivirent,
comme tout un chacun,
j’étais suspendu à ma radio.
A grands coups de ka, les
media nous tenaient
« mobilisés ». En ces temps
de solidarité neuve, il
fallait nous faire oublier
que nous nous privions nous
mêmes du minimum vital :
nourriture, essence, eau,
électricité. Seule la
propagande tenait lieu
d’information. L’antenne
était aux antiennes : « kolonyalis
fwansé, lèsklavaj,
pouvoir occulte béké etc. »
ou encore : « LKP
irréprochable, maîtrise ses
dossiers, 10 000 personnes
dans les rues, euh…
100 000 ? Deux fois, trois
fois ? Adjugé ! » Le tout
sur fond de « An pa mandé
koulè nwè la… » (car
notre couleur de peau est,
qu’on se le dise, une
malédiction Divine). Une
nouvelle sémantique
permettait toutes les
audaces ; briser les
devantures, molester
personnels et gérants pour
forcer la fermeture des
magasins devenait « obtenir
la solidarité du
commerçant ». Par
conséquent, tonton macoute
se lisait : « Sécurité
LKP ». Encouragé par moult
journalistes « z’engagés »,
l’auditeur « pro lyannaj »
s’extasiait d’avoir fouillé
un igname, caressé un
fouyapen, aperçu de la
morue salée ou savouré un
bon jus de mangouste… En
Guadeloupe, une brave femme
appela pour dénoncer à la
kommandantur un voisin
pwofitan qui cachait son
manguier couvert de fruits
au Peuple affamé. Pas
question de demander à
certains leaders du
mouvement identitaire
et/ou/donc/or/car/mais
social si leurs fausses
mèches blondes, 4x4 Audi,
fringues Gucci, Chanel
ou Dior étaient vraiment
« raccord » avec le credo
marxiste-léniniste-trotskyste-national-socialiste-maoïste-soubawou…
Encore moins de savoir
pourquoi on faisait peinard
ses courses chez Carrefour
ou Cora en T-shirt LKP tout
en invitant le Peuple à
boycotter ces enseignes.
J’ai durant ces heures
sombres perdu confiance dans
nos media. Ils ne nous ont
manifestement pas tenus
informés. Car nos propres
yeux captaient une réalité
que la presse taisait, sinon
pour nous enjoindre à nous
méfier de nos sens comme de
notre bon sens… Mais peut
être en a t’il toujours été
ainsi. Peut être étais-je,
auparavant, un ingénu ? Trop
longtemps muselée, la presse
préférait-elle désormais
être la voix d’un maître
d’élection ? En attendant,
il fallait montrer patte
noire pour accéder aux
ondes. Oui, en ces temps
obscurs, tout auditeur ou
téléspectateur suspecté
d’esprit critique était
coupé sans ménagements. Le
sésame était : « Nou sé
nèg ! nou sé viktim ! »
Dès lors vous aviez droit au
crachoir. Car le génie du
LKP fut de rassembler un
maximum de monde malgré les
antagonismes naturels de
personnes et de vues. Quel a
été le Plus Petit Commun
Détonateur ? Selon moi : la
mélanine.
Pour nous
guadeloupéens, la grille de
lecture privilégiée est
celle la race. Elle
s’applique à tout comme un
filtre voire un masque.
Quoique rudimentaire, elle
tend à devenir notre unique
outil d’appréhension du
monde. Elle fait de la
blessure sacrée de Césaire
un bouclier imperméable à la
raison, donc à l’analyse et
à la critique. Elle nous
autorise à nous figer en
victimes cristallisées sur
une étagère bancale de
l’Histoire ; « traite »,
« esclavage » et
« colonisation » étant les
seules inscriptions lisibles
sur les bocaux qui nous
renferment. Attention ! Je
ne dis pas que nous ne
sommes qu’une bande de
paranos ingrats entretenus
par la nation dans leur
paradis tropical. J’essaie
simplement de dire que si
l’injustice existe, qu’elle
est héritée de l’esclavage
et du colonialisme tous deux
liés à un phénotype et à
rien d’autre, nous devrions
pouvoir le démontrer de la
manière la moins réfutable
qui soit.
Parallèlement à la lutte
sociale, les têtes du LKP
nous ont appelés à l’union
contre l’entreprise
séculaire de l’homme blanc (béké,
métro, Etat, France) et de
ses sicaires (politiciens,
patronat, préfet, manblo)
visant à nous annihiler.
Cette tactique, fédératrice
dans un premier temps, a
« gentiment » trouvé sa
limite. Car la « noiritude »
n’explique ni ne résout
rien. A trop vouloir nier
les variables de temps et
d’espace, à tenter d’abolir
toute mise en perspective,
toute nuance dans nos
problématiques, nous nous
sommes si bien empêtrés dans
nos contradictions que
kod a yanm fin pa maré yanm…
On me dira : Et Luther
King ? Mandela ? Delgrès ?
N’ont-ils pas défendu les
mêmes causes, combattu les
mêmes iniquités pour les
mêmes motifs ? Je répondrai
que là encore, c’est voir
les choses par le bout
teinté de la lorgnette. KKK,
apartheid, lynchages,
tortures, assassinats,
rétablissement de
l’esclavage ne sont (à ma
connaissance) pas le lot du
guadeloupéen d’aujourd’hui.
J’ajouterai qu’il n’a jamais
été question pour ces
leaders de remplacer la
domination de l’homme blanc
par l’hégémonie de l’homme
noir. Sans parler des
méthodes ! Chez nous en
revanche, la mobilisation
avait des contours pas très
clairs et son timonier avait
un je-ne-sais-quoi de Juan
Peron… Qu’à cela ne tienne !
D’estimables universitaires
ont comparé avec lyrisme ce
mouvement à la révolution
des œillets. Des notables
bien bourgeois ont pu citer
Proudhon : « La propriété,
c’est le vol ! ». Certains
chefs d’entreprises ont
signé des engagements
défiant toute logique
économique. Le politique
même, plutôt que tenir bon
la barre quand le bateau
tanguait épousa tant le « mouvman »
qu’il manqua d’être emporté
par une vaguelette
ochlocratique. Mon sentiment
est qu’ils ont été Noirs.
Pas forcément guadeloupéens.
Si comme
tout le monde j’ai été
emballé au départ, c’est
parce que persistent des
injustices criantes. Nous
les connaissons tous. Mais
d’où viennent-elles
réellement ? Quelle est leur
véritable nature ? Qui les
alimente plus ou moins
consciemment ? La
départementalisation
était-elle un moyen ou une
fin en-soi ? Notre épiderme
est-il la substance de notre
être ? Quel est notre
rapport exact à l’Afrique ?
Les luttes pour la
valorisation ou la diffusion
de la langue créole, la
sauvegarde de notre
patrimoine culturel,
historique et naturel se
gagnent-elles malgré
l’opposition de l’Etat ou
avec son soutien logistique
et financier ? Si nos
artistes ne vivotent que de
subventions, n’est-ce pas
parce que nous préférons le
made in USA à toute
œuvre issue de nous-mêmes
qui ne fasse ni danser ni
pisser de rire ? Vivre sur
un bijou d’île, département
français bénéficiant des
fonds européens, au cœur de
la Caraïbe, en plein
continent américain, est-ce
une punition ou une chance ?
Je n’ai pas de réponses
toutes faites. Mais puisque
nous sommes fins prêts à
regarder la réalité au mitan
de ses cocos yeux, an nou
ay ! Confrontons,
débattons, mais AVANCONS !
Inutile de refaire l’île
chaque dimanche en famille
entre deux makrélaj
sur cousin Untel. Si nous
aimons la Guadeloupe,
répondons sans hypocrisie
aux questions qui font mal.
Un jour -c’est mathématique-
la France sera dirigée par
un noir. Si l’ordre public
est menacé en Guadeloupe et
que celui-ci nous envoie des
gendarmes plus foncés que
nous, passée la surprise
nous en serons encore à
crier au « Nèg a blan ! »
Ça n’a jamais arrêté une
matraque… Ça ne fera pas
avancer le schmilblick à
moins que nous ne tranchions
enfin la question à un
milliard de dollars :
Lendépandans ! (Brrr !
j’ai peur !)
Pourquoi
je n’ai pas participé à la
longue marche du LKP :
Si l’on
m’avait proposé de
manifester clairement pour
l’indépendance de la
Guadeloupe, en me démontrant
objectivement en quoi ce
choix était viable et
profitable au plus grand
nombre (même à très long
terme), en m’expliquant de
façon réaliste quels
sacrifices concéder et
comment m’y préparer. Si les
leaders du mouvement
m’avaient montré l’exemple
en renonçant à leurs
privilèges de fait ;
j’aurais marché.
Si, selon
une autre logique, on
m’avait proposé de
manifester simplement en
tant que citoyen français
pour la stricte application
du droit en Guadeloupe, la
justice sociale, la fin des
monopoles incontrôlés,
de l’économie de comptoir,
un développement local
harmonieux, le contrôle de
l’utilisation des fonds
publics, la mise à-plat des
évènements de mai 67, du
dossier « chlordécone », la
détermination d’une
politique culturelle ;
j’aurais marché.
Mais la
cohérence et la vérité
toutes bêtes n’étant pas
suffisantes, le LKP adopta
une position étrange : « La
Gwadloup sé tan nou, la
Gwadloup sé pa ta yo, Fo yo
ban nou 200 éwo, pas nou osi
nou sé fwansé ». Il
m’offrit au passage
d’attribuer toutes mes
frustrations, mes échecs,
mes lâchetés, mes
compulsions (et j’en ai
moult) aux persécutions dues
à ma couleur. Or ma couleur
ne m’a rien fait. Elle me
sied à merveille.
M’encourageant à briser mes
chaînes, on m’a proposé le
rôle peu reluisant du
maître-chanteur affectif de
la marâtre-patrie orfèvre en
leçons
droits-de-l’hommistes.
J’avoue que c’était tentant…
mais je ne suis plus un
enfant. Depuis quand la
souveraineté nationale
est-elle une revendication
camouflée ? Elle n’a besoin
ni de postiches ni de
cosmétiques. Pas plus que la
Révolution ne se brode en
filigrane. Lorsqu’on a des
convictions tranchées et
solides, on les assume, on
va au bout, comme le Che !
Sinon on donne l’impression
d’avoir quelque chose à
cacher ou à perdre… Alos
an pa maché. La superbe
idée d’un vrai Lyannaj
a pâti du flou de sa
rhétorique
socio-sociétalo-nostalgico-séparatisto-racisto-vendetto-ambivalo-semirévolutionnaire.
Et
l’identité dans tout ça ? A
en croire une certaine doxa,
identité et nationalisme son
forcément liés. Nous
n’aurions qu’une
alternative :
-
Soit
être des larves
assimilées singeant
Vercingétorix sous l’œil
hilare des vrais
hexagonaux caucasiens.
-
Soit
bouter le françois
leucoderme hors de l’île
pour enfin renaître de
kréyol, de
léwoz et de
salaisons.
Je n’ai
pas la vanité de prétendre
connaître l’identité
guadeloupéenne mais pour
moi, la vérité s’étire
subtilement bien loin de ces
deux extrêmes. Car où qu’on
cherche à se tourner demeure
le legs indivisible de
l’esclave, du maître et des
amérindiens. Comment
pourrait-il en être
autrement ? Notre société
est née de la monstruosité
humaine ; celle du Caraïbe
qui massacre l’Arawak avant
d’être décimé par le blanc,
celle du nègre qui vend le
nègre à tous ceux qui
achètent, celle du blanc qui
avilit le nègre durant des
siècles, celle du nègre qui
n’a plus besoin de personne
pour se maintenir la tête
sous l’eau.
Je
cherche un béké ou un blanc
péyi sans gwo ka,
sans kwi, sans
zandoli, sans ignames,
sans La Plaie Béante de
l’Histoire, sans séismes,
sans massalé, sans
pichinn, sans mal-être,
sans Ignace, sans
Richepance, sans Vélo, sans
flamboyant, sans
Monnerville, sans Rupaire,
sans kréyol, sans son
île…
Je
cherche un nègre sans
kibi, sans columbo, sans
mabouya, sans ajoupa,
sans français, sans canne à
sucre, sans biguine, sans
vin AOC, sans Le Crime
Fondateur, sans Solitude,
sans gommier, sans chevalier
de St Georges…
Je
cherche un syrien et un
libanais sans code noir,
sans colibris, sans
woukou, sans
gadè-zafè, sans zouk,
sans piment, sans tour
Eiffel, sans madras, sans
chutes du carbet, sans
lapli si tol, sans
chanté nwèl, sans
alizés, sans criquets…
Je
cherche un indien sans
soukouyan, sans manioc,
sans karapat, sans
collier choux, sans
ambivalence, sans siwo
batri, sans Voltaire,
sans Afrique, sans PMU, sans
moulins d’avant, sans zébu,
sans wassou, sans
Gerty Archimède…
Je
cherche un juif, un italien,
un vietnamien, un haïtien
sans ouragans, sans
Soufrière, sans golomines,
sans lambi, sans té a fey,
sans bilharziose, sans
cagnard, sans chodo, sans De
Gaulle, sans dombwé
farinn Fwans, sans Mai
67…
J’ai beau
user mon regard, je ne vois
que des hommes et des femmes
qui ne savent pas qu’ils ont
déjà gagné. Des
guadeloupéens qui ignorent
que la main qui tient le
fouet appartient toujours au
même corps que celle qui
supplie d’arrêter. Qui
n’entendent pas que le
pardon est aussi difficile à
demander qu’à accepter. Nous
sommes une Prouesse. Nous
sommes des survivants. Des
invaincus. Aussi uniques que
les corses, les vendéens et
les basques. A nuls autres
pareils, comme les
barbadiens, les haïtiens et
les portoricains. Aucun
assistanat, aucun changement
de statut, aucune
indépendance ne nous dira
jamais qui nous sommes. Le
début de réponse est
peut-être : « Nous-mêmes,
tout simplement ».
J’ai
bientôt quarante ans. Durant
ma scolarité en Guadeloupe
du CP au lycée, nul ne m’a
enseigné que mes ancêtres
étaient gaulois. Des
enseignants noirs et blancs
m’on appris ce qu’était un
karakoli et qui était Louis
Delgrès. J’ai appris à
dessiner mon île dès l’école
primaire et à localiser sur
la carte la Soufrière, le
nom des villes et des
rivières principales. Mon
prof de philo Laurent
Farrugia m’a fait lire
Fanon, Sartre et appris
l’origine arabe du mot « Guadalupe » :
Oued el Oub : « la
rivière de l’Amour »… vaste
programme !) Il nous a
présenté en classe Hector
Poullet, grand samouraï de
la langue créole. Mon bac en
poche, sans que personne ne
m’y pousse, j’ai choisi une
fac à Trinidad, fait un
crochet par Fouillole puis
achevé mon parcours dans une
école de jazz à Paris. J’ai
simplement tiré profit de
tout mon environnement
avec le seul soutien
financier de mes parents pas
riches… Honnêtement, ce qui
me choquait le plus à
l’époque, c’était l’absence
totale de nègres sur les
publicités au bord des
routes ; Sa ou mandé mwen
an ké baw ! Si j’avais
su…
Si Elie
Domota était mon ami, je lui
dirais : « Citoyen, honneur
sur toi et les tiens ! Tu
t’es dressé et battu,
personne ne t’ôtera cela.
Cependant la guerre froide
est finie. Le petit livre
rouge n’est plus très lu en
Chine et Cuba s’ouvre au
capitalisme. La Guadeloupe
ne peut plus se permettre
qu’on la fossilise aux temps
de l’esclavage et des
colonies. Nos Ancêtres
méritent mieux que d’être
pris en otages. Même si tu
as lu Marx et Mao, tu ne
peux plus faire l’économie
de Glissant, Rawls ou Sun
Tzu. Car la morale n’est pas
le droit. Crier n’est pas se
faire entendre, affirmer
n’est pas démontrer, imposer
n’est pas négocier, flatter
la foule n’est pas
l’éclairer, blâmer l’autre
n’est aucunement prendre ses
responsabilités. Quand tu
sauras que TOUT le peuple
est le seul carburant sur
lequel tu puisses compter,
aucune victoire ne te sera
interdite. Après un grand
tumulte la société des
hommes, pour s’apaiser,
convoque un bouc émissaire.
Si tu ne souhaites pas être
celui-là, assure-toi
qu’après l’incendie « pèp
Gwadloup », soudain
hagard, n’en vienne à
s’écrier : « Elie, Elie !
Lamma sabachtani ? »
Si
Victorin Lurel et Lucette
Michaux-Chevry étaient mes
amis, je leur dirais :
« Compère, Commère, si
chaque fois que tu convoites
les miettes du Pouvoir
Infime, tu t’assieds à la
table de l’Ennemi (un coup
blanc, un coup noir), ne
prend pas cet air stupéfait
lorsqu’il vient collecter
son dû. Peu importeront le
métal ou la hauteur de ta
statue posthume, l’Histoire
passera froidement ton œuvre
au crible et tu seras tout
de même compté(e) et
pesé(e). A quoi bon
t’entourer de crabes sans
pinces sous prétexte que
nulle tête n’est censée
dépasser la tienne ? Quand à
aider ta famille et tes
amis, n’oublie jamais qu’une
fois élu(e), nous tous,
guadeloupéens, devenons ta
seule famille et tes seuls
amis. »
Si Willie
Angèle était mon ami, je lui
dirais : « Frère, ce qui
s’est passé a forcément
vrillé au tréfonds de toi,
puisque tu es Guadeloupéen.
Comme c’est parti, tu as
forcément compris que l’Etat
n’entend plus être le
sauveur de miches
systématique du patronat
local. Cette fois, c’est
passé juste, Willie. Très
juste… Ricardo, Keynes,
Smith et les autres ont eu
beau être concrets et
pragmatiques, ils n’en sont
pas moins refroidis
aujourd’hui. Il est peut
être temps que tu penses par
toi-même et, surtout, que tu
veilles à ce que s’applique
le droit et tout le droit au
sein des entreprises que
tu choisis de
représenter. Aies confiance
en toi. Aies confiance en
nous. Il n’y a que le
premier pas qui coûte ! ».
Si
Edouard Glissant, était mon
ami, je luis dirais :
« Eddy, ta Poétique, aussi
vitale et régénératrice
soit-elle, ne nourrit que
l’âme de l’élite des élites.
Vulgarise, mon pote,
Vulgarise ! Rejoins-nous au
ras des pâquerettes et tu
comprendras pourquoi par
gros temps de Crise
Mondiale, quand viennent à
manquer panem et
circenses, ventre affamé
n’a point d’oreilles. Et
puis de grâce ! Jette un œil
sur ton rhizome et sur ton
Tout-Monde que des bwabwa
assaisonnent en toutes
sauces sans y entraver une
patate ! »
Si Alain
Huygues-Despointes était mon
ami, je luis dirais :
« Vieille branche, ton
intime et le mien sont mêlés
comme cendre et farine. Il y
a belle lurette que tu as
perdu la partie. Bois
doucement ta tisane et
retournes te coucher comme
le docteur a dit. Déjà tu
n’es plus que le
croquemitaine moisi qu’on
sort pour faire peur aux
pyopyo. Tes aïeux ont
tout tenté pour que chacun
reste dans son casier. Mais
tu sais bien qu’en vrai, ça
n’a jamais fonctionné. Un
jour inéluctable, un
dolichocéphale prognathe,
foncé, crépu et bien lippu
portera ton nom. Héritier
vrai de ta lignée comme de
chaque petit sou patiemment
amassé, il dormira
bienheureux dans ton lit et
flatulera d’aise dans tes
draps de soie. Il aura,
comme disait Brel, une
banque à chaque doigt et un
doigt dans chaque pays. Le
soir venu, il dînera face à
ton portrait sépia. Veilles
donc dès aujourd’hui à ne
point trop lui causer
d’embarras… Allons, embrasse
moi ! N’oublie pas ta
camomille et souffle bien la
chandelle. »
Si
Nicolas Sarkozy était mon
ami, je lui dirais : « Nico,
en te laissant les clefs, le
vieux Jacques t’avait caché
qu’une bombe ou un pet de
moustique font égale
déflagration sur notre île,
d’où ton retard à
l’allumage. Tes conseillers
ont su jouer de nos peurs et
de notre ambivalence. Ils
ont deviné qu’une fois de
plus nous ne donnions que
l’impression du mouvement.
Tu fus « stratégie
politique » quand nous ne
fûmes que « tactique
syndicale ». Mais ni la
nation ni l’Etat ne sortent
grandis de la crise
antillaise... Saches que
tout ce qui touche la
Guadeloupe affecte
absolument le destin de la
France, donc celui de
l’Europe. Il en est ainsi
depuis des siècles. Nicolas,
ne nous sous-estimes plus.
Nous ne sommes ni
prétentieux, ni de mauvaise
foi, seulement pareils à
toi : bien français ! Tu as
beau jeu de nous tendre un
miroir et un dictionnaire
quand rien n’est réglé au
fond. Il se pourrait qu’un
jour, nous te prenions aux
mots. Yékrik ! »
Alors
quoi ? Se pourrait-il
qu’après 44 jours d’une
mobilisation sans précédent,
la mort de Jacques Bino et
celle du jeune Fiston, tous
ces sacrifices n’aient servi
à rien ? Bien malin qui
pourra répondre… Je dirais
que commencent des
chantiers, que des pistes se
dessinent, que l’injure
semble faire place à
l’échange, mais qu’une
fissure s’est indéniablement
créée entre nous-nègres.
A fortiori entre
nous-guadeloupéens. Nous
sommes dans l’œil d’un
cyclone. Car loin des
caméras et des slogans,
chacun a vécu « la chose » à
sa manière. Durant nos
vacances, la mer mange le
rivage et reflue. Les
enfants jouent dans le sable
tandis qu’Etat,
collectivités et LKP
sollicitent fiévreusement
notre avis en vue d’une
Nouvelle Donne. Quand à
connaître le dessous des
cartes… Time will tell.
Reste
intacte notre hantise d’un
passé vis à vis duquel nous
peinons à nous positionner
individuellement et
collectivement. Notre
Histoire métisse, intriquée,
violente, pourrait à
elle-seule expliquer notre
tendance chronique à la
défiance et au repli sur
soi. Comment soutenir la
cadence effrénée d’un monde
aux repères sans cesse
mouvants ? Comment s’ouvrir
à l’Autre sans perdre
l’essence de soi-même ? Sans
crainte de se diluer ?
Comment accompagner,
anticiper voire orienter le
« progrès » ? Les questions
qui nous taraudent sont
terriblement universelles.
Cependant, chercher vraiment
à savoir et à accepter qui
nous sommes, sans angélisme
mais armés d’une lucidité
féconde, nous condamne à
mûrir des fruits dont la
saveur dépendra de notre
appétit à vivre et à nous
dépasser. A tout dépasser…
Notre Histoire, toute notre
Histoire peut être une
infirmité ou une richesse.
Elle est entre nos mains. Si
nous la rejetons en bloc, ou
si nous n’en acceptons que
la portion congrue parce
qu’elle semble confortable,
elle nous laissera comme « déshumains ».
Si nous décidons au
contraire d’en faire un
socle, un point d’appui, il
nous faut l’assumer toute
entière afin de jouer,
sereins, le rôle qui nous
incombe dans la marche
inexorable de l’Humanité.
Car c’est à chacun de
Nous, encore et
toujours, qu’il revient de
choisir entre délitement et
résilience. Puisque nous
préfigurons le monde de
demain …
Dominique
Domiquin
Goyave, 1er
août 2009