Lakouzémi : "Maintenant que
nous avons touché le
fond..."
Ce texte de Monchoachi,
écrivain, est le texte
introductif au débat de la
journée Lakouzémi qui se
tiendra le 30 janvier 2010 à
Sainte-Anne, en Martinique.
"pèd pou pèd"
"Sur le désastre du 10
janvier 2010, après la furie
qui l’escorte, pouvons-nous
entendre quelques
considérations ?
1. Il s’agit d’une
humiliation qui atteint la
Martinique dans son ensemble
et chaque Martiniquais en
particulier car elle est la
manifestation de la
décomposition d’un peuple
dont la seule volonté
collective en mesure
aujourd’hui de se manifester
avec force est de ne pas
vouloir s’appartenir. Pire
que l’esclavage est la
servitude volontaire. De ce
point de vue, il faut être
habité d’une singulière
conception de la liberté
pour se réjouir de pareil «
attachement » qu’on
s’illusionnerait par
ailleurs débordant de
lyrisme et se rapporter à «
la France et aux valeurs
républicaines ».
2. Parler en l’occurrence de
« lucidité » et de « courage
» devant le spectacle d’un
peuple qui se dissout sous
le poids d’un pragmatisme
élémentaire ou aux relents
d’un parfait cynisme, cela
revient à peindre la fleur
pour tenter d’en masquer
l’odeur. Les motivations et
considérations qui ont
conduit à une telle
humiliation, si elles sont
sombres, ne sont pas pour
autant tenues secrètes : les
gens les ont largement et
clairement fait connaître.
Le plus renversant de tout,
ce sont ceux qui s’engouent
à clamer « peuple » une
communauté dont ils
s’activent par ailleurs
rageusement à soutirer les
penchants avilissants et
autodestructeurs.
3. Quant aux politiques qui
rêvent tout haut s’attribuer
le « mérite » d’un tel
désastre, pour être
misérable leur posture n’en
est pas moins surtout
présomptueuse. Car ce
qu’illustre à l’évidence la
votation du 10 janvier c’est
l’absolue mise hors jeu des
politiques. C’en est même
l’une des leçons majeures :
le court-circuitage de la
représentation politique dès
lors que l’on se persuade
qu’une quelconque initiative
du politique risquerait tant
soit peu de contrecarrer les
logiques accumulatives
(consommer plus) auxquelles
l’on est assujetti.
4. Ici se pose la question
de la stratégie jusqu’ici
suivie par ce que l’on peut
appeler, d’une façon très
large, le mouvement national
martiniquais. Dépourvu de
toute approche sur la nature
profonde de la civilisation
occidentale qui aujourd’hui
régit et ravage la terre
entière, pas plus que sur
les modalités particulières
de son ancrage en Martinique
à travers le lien de
dépendance avec la France,
il en est réduit, en guise
de programme, à ressasser
des lieux communs sur le dit
« développement durable » et
à reprendre par ailleurs à
son compte tous les
principes et tous les
corollaires de cette
civilisation assortis d’une
simple et misérable
revendication de «
responsabilité », autrement
dit à la possibilité d’une
mise en œuvre autochtone de
ses aboutissants. Aucun des
autels dressés dans les
têtes par cette civilisation
n’est reconsidéré dans ses
principes : ni le
sacro-saint Progrès, ni le
sacro-saint Développement,
ni la sacro-sainte
Croissance économique, ni la
sainte Science, ni la
bienfaisante Technique, ni
la sainte Ecole, ni la
sainte Démocratie, ni les
trois fois saints Droits de
l’Homme etc…
Rien d’étonnant dès lors, si
cette absence de vision, ou
plus exactement cet aval
donné au mode d’existence
occidental, allez ! le
plaisir tant pris à s’y
vautrer, plutôt qu’à des
ensemencements, plutôt qu’à
des frayements, plutôt qu’à
des cheminements
épanouissants, ne donnent
cours qu’à des surenchères
et à des jeux politiciens.
Si le désastre du 10 janvier
pouvait être la chance d’une
mise à plat et d’une mise au
net, il serait à n’en pas
douter salutaire. Maintenant
que nous avons touché le
fond, nous ne pouvons que
remonter. Et puis, pèd pou
pèd…
5. Pour autant, il serait
fou de croire qu’une simple
élucidation des données de
la civilisation occidentale
suffirait à elle seule à en
écarter les Martiniquais :
plus probable l’hypothèse
selon laquelle nous irons
jusqu’au terme de notre
assujettissement. Mais plus
déraisonnable encore serait
de croire à la longévité de
cette civilisation à
l’horizon de laquelle se
profilent maintes et maintes
crises funestes. Or l’on
fait « comme si ». Illusion
trop répandue la conviction
que seule l’appartenance à
cette civilisation permet de
« vivre bien », ce qui
constitue une claire
dénégation du fait qu’en
réalité c’est elle qui, dans
son extension, met en péril
notre existence même, le
simple fait d’être là. L’une
des croyances les plus
néfastes à nous léguée par
le mode de pensée moderne,
c’est l’idée selon laquelle
« ce sont les hommes qui
font l’histoire ». Le temps
approche du rétablissement
d’une enchantante idée qui
conçoit plutôt, qu’en final
de compte, les hommes
répondent à ce qui leur
advient. Nous sommes les
répondeurs, là est le
fondement. A le dire il n’y
a pas l’ombre d’un
fatalisme, bien au contraire
la nécessaire dissipation
d’un lourd mirage. Et dans
ce qui advient, le pire
n’arrive jamais que par
dérèglement, non par méprise
ou par surprise : précédé
forcément de mille annonces.
S’ y préparer est expression
d’une haute vertu."