En quoi, ce
débat
institutionnel
est pour nous
salutaire ?
S'il
y a débat, c'est
que nous avons
quelque chose à
penser ensemble
; et il est
toujours
essentiel de f
aire au mieux ce
que la vie exige
de nous. Mais ce
débat ne sera
salutaire que si
chacun entend ce
que l'autre dit
sans utiliser de
stratégie
d'humiliation
pour le
disqualifier,
que si le ton
cesse d'être
celui de la
ruse, et si,
finalement,
chaque citoyen
fait un choix
d'idée et non de
personne. Aussi
c'est au-delà du
discours
politicien qu'il
faut que chaque
citoyen se hisse
pour avoir un
table au de la
situation.
Il
doit avoir à
l'esprit qu'en 2
003 il y a eu un
changement de la
Constitution. Et
que depuis,
trois statuts
sont possibles
pour les régions
de l'Outre-mer.
Notre ancien
statut que la
Réunion a choisi
de garder,
l'article 73
dans lequel nous
sommes et qui
nous permet de
faire des
règlementations
spécifiques
grâce à des
habilitations,
et l'article 74
qui romp avec
l'identité
législative,
statut de Tahiti
.
La
première chose
que l'on peut
déduire de ces
simples
informations,
c'est que
contrairement à
ce qu'on peut
entendre la
population n'a
pas à choisir
entre le statu
quo et le
changement. Le
statu quo est
une option qu'on
nous a enlevée,
puisque les élus
locaux et l'Etat
ont réformé
l'organisation
politique des
DOM et qu'en
plus, de
nouveaux
pouvoirs ont été
récemment
accordés, comme
celui de
représenter la
France dans la
Caraïbe.
Dans
les discours
politiques,
l'article 74 est
souvent présenté
comme la panacée
(le remède à
tout). Mais
alors comment
comprendre que
certains ont
réussi où, nous,
en Martinique,
avons échoué ?
Je m'explique
dans un exemple
clair et
essentiel. La
Réunion a mené
une politique
qui lui a permis
de produire 4 0%
d'énergies
renouvelables,
la Guadeloupe en
produit 20% et
la Martinique
3%. Or la
Réunion et
Guadeloupe sont
parvenues à ces
résultats dans
le cadre de
notre ancien
statut. Depuis
2003, la
Guadeloupe a
obtenu une
habilitation
dans ce domaine,
pendant qu'en
Martinique, nos
élus n'ont de
cesse d'exiger
un changement de
statut pour
prendre les
mesures
nécessaires.
Serait-ce une
politique de
mise en échec de
l'article 73
pour justifier
le passage au 74
? De toutes les
façons, nous,
citoyens de la
Martinique, nous
devons tenir
pour
responsables les
hommes
politiques qui
se
déresponsabilisent
en répétant
inlassablement «
rien n'est
possible sans
changement
institutionnel »
. Pour qu'il y
ait débat
salutaire, il
faut sortir de
la ruse des
slogans
politiques et
passer à la
pensée
politique.
Notre
questionnement
identitaire
pollue-t-il ou
doit-il être au
coeur de la
réflexion
institutionnelle
?
Pour
retrouver le
pouvoir de
penser
librement, il
est de la plus
haute importance
que chacun sache
que l'identité
n'est devenue un
grand enjeu
politique qu'il
y a 1 ou 2
siècles, après
l'expansion
d'une théorie,
celle de
l'Etat-nation.
Cette théorie a
forgé les
nationalismes du
XXe siècle, et
donc l'idée
d'indépendance.
Dans
cette théorie le
mot « nation » a
son sens romain
: la nation est
une population
qui se
caractérise par
une histoire,
une culture, une
langue, etc.,
c'est une
communauté
culturelle.
L'Etat est la
communauté
politique. Selon
cette théorie,
toute nation
doit devenir un
Etat ; toute
communauté qui a
son histoire et
s a culture
propre doit
s'organiser
autour de ses
propres lois.
C'est la
position de tous
les
nationalismes
français (Le
Pen) ou
martiniquais.
Tous rencontrent
toujours la même
difficulté :
l'identité. Eh
oui, on ne peut
enfermer les
Hommes, ils se
réinventent jour
après jour
passant du bèlè
à la biguine, de
la biguine au
zouk, du zouk au
dance-hall...
Refuser ce
mouvement de la
vie, c'est
véritablement
manquer de
sagesse et
entrer dans une
chasse à
l'Homme. Et
prétendre
établir
l'organisation
politique sur
l'identité
culturelle,
c'est poser ce
que nous
souhaitons le
plus stable
possible sur du
sable mouvant et
non sur du roc.
Pour vous
l'identité
n'existe pas,
elle est en
perpétuel
devenir...
Les
Antillais sont
tout à fait
conscients de ce
mouvement
permanent de
l'identité. Et
c'est bien pour
cela que c'est
aux Antilles
qu'est née la
pensée de la
créolisation,
rencontres et
métissages
permanents. Les
Antillais sont
conscients de
leurs origines
multiples et de
leur identité
jamais achevée,
et ils veulent
une organisation
politique qui
les assume. Ce
désir constant
d'ouverture pour
tous, et non
seulement pour
une élite,
s'accompagne
d'une volonté de
protection des
cultures
existantes.
C'est dans ce
juste équilibre
que se situe
l'exigence
politique des
Antillais.
C'est dans cette
pensée que je
vois la cause
fondamentale des
réserves de la
population face
aux discours et
aux projets des
partis
identitaires,
c'est-à-dire
ceux de ces
partis qui font
de l'identité le
socle politique.
Notre
difficulté,
c'est que nous
lisons notre
histoire avec un
regard rempli de
complexes. Quels
complexes ? Ceux
de celui qui
pense que son
parcours
atypique - être
resté lié à son
ancien
colonisateur -
n'a aucun sens
ou encore n'aura
de sens que
lorsque, comme
dans les îles
anglaises, il
aura pris son
indépendance, se
sera pensé de
façon
indépendante.
Pour ma part, je
pense que nous
avons marché
hors des
sentiers battus
parce que nous
étions animés
par un projet
qui se révèle à
nous maintenant.
Le concept de
« mère-patrie »
a t-il encore un
sens ?
Ce
concept de «
mère-patrie »
prenait place
dans la logique
impérialiste du
nationalisme
français.
L'Antillais pour
ce nationalisme
est ce mineur
qui tire
bénéfice d'un
système
politique et
économique qui
n'est pas le
sien ; un faible
qui a besoin de
cette tutelle,
un enfant qui a
besoin d'une
mère-patrie. Le
nationalisme
antillais croit
aussi en
l'existence de
la « mère-patrie
» , ou,
autrement dit,
n'hésite pas à
comparer les
peuples
antillais à des
enfants. Il n'y
a donc pas de
désaccord entre
le nationalisme
antillais et le
nationalisme
français. Pour
eux, nous sommes
des assistés.
Pour l'un, cet
état puéril
exige une mise
sous tutelle
bienveillante, «
une mère-patrie
» . Pour
l'autre, nous
devons « prendre
nos
responsabilités
» . Mais en
réalité, il n'y
a jamais eu de
mère-patrie, il
n'y a jamais eu
d'enfants. En
réalité, des
populations et
des personnes
multiples ont
fait la France.
Des Bretons, des
Ch'tis, des
Alsaciens, des
Corses, des
Basques, des
Martiniquais,
des
Guadeloupéens,
des Savoyards,
des
Bourguignons,
des Berrichons,
etc., sans
compter ceux qui
en permanence
arrivent et
construisent la
France. La
France est un
ensemble de
régions
caractérisées
par des
cultures, des
langues...
Nous
n'avons pas à
retrouver notre
dignité en
élaborant et en
mettant en place
un nouveau
projet
politique. Nous
avons participé
à la création
pièce après
pièce de la
France comme
République, et
cela fait toute
notre dignité et
toute notre
fierté.
Aujourd'hui,
nous devons
assumer ce que
nous avons amené
à la vie et
poursuivre
malgré les
résistances des
esprits
archaïques
conditionnés et
limités par ce
qui pour eux est
l'unique théorie
politique
possible :
l'Etat-nation.
Ne
pourrions-nous
pas, par
exemple, nous
rattacher à
l'article 74
comme à « une
utopie
refondatrice » ,
comme l'avait
dit Césaire ?
Il
ne suffit pas
d'employer le
mot « utopie »
pour que
l'utopie soit.
L'utopie est une
vision, une vue
de l'esprit qui
dresse un
tableau, un
tableau de
nous-mêmes dans
lequel nous nous
reconnaissons.
L'utopie est un
« oui » au
possible de
notre monde.
Elle n'est pas
un article de
loi, c'est une
vibration qui
est bien au-delà
d'un discours de
politicien. Mais
nous savons
aussi que
nombreux sont
les peuples qui,
croyant avancer
au nom d'une
utopie, ont
travaillé à leur
perte. C'est
pour cela qu'en
politique, il
faut exiger de
soi-même la
prudence, le
réalisme et
l'humanisme.
La mise en avant
dans certains
discours
politiques de
peurs primaires
- condamnée par
le président de
la République -
n'est-elle pas
symbolique d'une
identité
collective
laminée ?
Dire
que ceux qui
s'opposent, ou
ceux qui exigent
des arguments
plus pertinents
sont des peureux
ou qu'ils
réactivent la
peur dans les
esprits c'est un
peu léger. Tout
le monde
pourrait
utiliser ce
genre de
stratagème. Nous
ne sommes pas
dans une cour de
récréation. Cela
me fait penser à
la situation où
se trouve une
personne quand,
étant face à un
danger palpable,
elle hésite et
finit par ne pas
se lancer du
haut de la
falaise. Mais
là, il y en a
d'autres, des
personnes qui
vont lui dire «
t'es trop lâche,
t'es pas cap' »
. Et c'est cette
dernière phrase
qui fera cette
personne se
lancer alors
qu'elle sait
qu'elle se met
en danger. Nous
n'avons rien à
prouver, ni au
président de la
République M.
Sarkozy, ni à
nos propres
concitoyens.
Nous ne ferons
pas pour l'autre
ou contre
l'autre, mais
pour nous et en
vue de nos
intérêts. Nos
choix, notre
orientation
politique ne
doivent pas être
dirigés par ce
genre de sursaut
d'orgueil. Ce ne
sont pas les
passions, mais
la raison qui
doit nous
guider.
L'art politique
exige des Hommes
courageux mais
pas intrépides ;
et il ne faut
pas confondre
les deux. Le
courage
s'accompagne de
la prudence et
de la conscience
des risques.
Nous attendons
de nos hommes
politiques un
esprit de mesure
et non une
passion
exacerbée.
L'Homme
intrépide se
moque de l'Homme
courageux en le
traitant de
lâche, et il se
lance sur le
champ de bat
aille s ans
mesurer les
risques. Or
n'est-ce pas
folie ? Surtout
qu'en faisant
cela, il ne met
pas que lui en
danger, mais le
groupe dans son
ensemble. Alors
Messieurs, ne
vous moquez pas
de nos peurs en
les traitant de
primaires, car
si vous ne le
savez pas
encore, nous,
nous avons fini
par le savoir :
la peur est
salvatrice.
C'est une
informationque
nous envoie
notre âme ; et
ce n'est pas en
faisant
proliférer des
discours de
culpabilisation
que vous
parviendrez à )
nous convaincre
de la pertinence
de vos idées.
Nous avons
compris les
leçons de
l'histoire : en
politique, il ne
faut pas faire
confiance, il
faut penser par
soi-même et
exiger le
véritable débat
de fond. Nous
avons été si
nombreux à
mourir à
Saint-Pierre,
lors de
l'éruption de la
j Montagne
Pelée, parce que
nous avions fait
i confiance aux
politiques, aux
hommes de
pouvoir.
Dans votre
livre, vous
faites état du
concept de «
nouvelle
alliance » . En
quoi se
développerait-elle
davantage avec
un des articles
?
Si
je parle de la
nécessité d'une
nouvelle
alliance, c'est
parce que les
discours sont
toujours, malgré
les quelques
avancées,
habités d'une
ambivalence qui,
à elle seule,
suffit à
empêcher la
véritable
refondation.
Lequel d'entre
nous n'a pas
observé que,
d'une part on
évoque les «
relations de la
métropole et de
l'Outre-mer » et
que, d'autre
part on parle «
d'Outre-mer au
sein de la
République » .
Il faut
définitivement
que cette
question
politique
essentielle soit
tranchée.
S'engager pour
que soit
effective la
nouvelle
alliance, c'est
dire clairement
qu'il n'existe
pas de
métropole, que
la France est un
ensemble de
régions qui
organisent leur
gestion
politique avec
un Etat central,
que la France
étendue sur
plusieurs océans
est une
République
transcontinentale.
Il s'agit de
penser une
République une
et diverse,
libérée des
avatars
nationalistes et
colonialistes.
Oui, nous sommes
porteurs du
monde à venir,
les précurseurs
d'un nouveau
modèle politique
: la République
transcontinentale.
Donc, c'est
vive la
République et
l'article 73...
Oui,
parce que dans
cette
perspective
républicaine
j'ai beaucoup de
mal avec
l'article 74 .
S'il est
constitutionnel
- puisque les
politiques ont
pris le soin de
modifier la
Constitution en
2 003 -, il
n'est pas
républicain.
En
effet une
République se
définit par des
principes qui ne
doivent pas être
de vains mots
(et il me semble
qu'encore une
fois, par la
grève de 2009,
les Antillais
l'ont rappelé à
l'Etat). La
République est,
pour faire
simple, «
Fraternité,
Egalité, Liberté
» . Comment
puis-je accepter
alors que des
concitoyens
tahitiens,
membres de la
même République
que moi, ne
disposent pas
des mêmes droits
que moi, que
face au chômage,
ils n'aient
aucune
protection, face
à la maladie que
je jouisse d'une
prise en charge
si supérieure à
la leur, etc. ?
De quelle
fraternité
parlons-nous, si
les citoyens de
Tahiti ne
jouissent plus
du principe de
solidarité
nationale ?
C'est pour cela
que je comprends
la démarche
politique
d'Obama quand il
remet en cause
le système
communautariste
qui prévaut aux
Etat-Unis pour
mettre en place
une politique de
santé publique
pour tous, une
politique
d'éducation pour
tous, une
égalité des
droits pour
tous. Et si
c'est à la
présidence qu'il
a fallu qu'il
accède, c'est
bien parce que
c'est uniquement
un pouvoir
centralisé qui
peut mener ce
genre de
politique
régulant les
inégalités.
Alors que les
Américains se
lancent dans ce
chantier
titanesque, nous
qui pendant 100
ans l'avons déjà
réalisé, nous
laissons
remettre en
cause notre
République. Je
rappelle ce que
beaucoup
semblent vouloir
occulter : qui
dit différence
ne dit pas
inégalité.
(Photos
Wilfrid Téreau/France-Antilles)
Marlène
Parize
En
complément
de nos pages
« Débats »
qui
regroupent
régulièrement
les tribunes
et autres
contributions
de nos
lecteurs et
des
représentants
des partis
et
mouvements
politiques,
France-Antilles
propose
également
l'interview-débat.
Cette
parution
toutes les
semaines
mettra en
exergue les
positions de
personnalités
martiniquaises
(hors
militants de
partis et
mouvements
politiques)
sur le débat
institutionnel
en cours.
Marlène
Parize a
commencé à
enseigner la
philosophie
au lycée
Frantz-Fanon
de Trinité.
Depuis une
dizaine
d'années,
elle est
professeur
au lycée
Joseph-Zobel
de
Rivière-Salée.
Elle a
publié aux
éditions
l'Harmattan,
en octobre
2008, un
essai
intitulé : «
La part de
l'Autre, de
la
maïeutique
créole » .