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L'ÉVOLUTION INSTITUTIONNELLE : « Sortir de la ruse des slogans politiques et passer à la pensée... »

Entretien Rudy Rabathaly France-Antilles Martinique 19.11.2009

En quoi, ce débat institutionnel est pour nous salutaire ?

S'il y a débat, c'est que nous avons quelque chose à penser ensemble ; et il est toujours essentiel de f aire au mieux ce que la vie exige de nous. Mais ce débat ne sera salutaire que si chacun entend ce que l'autre dit sans utiliser de stratégie d'humiliation pour le disqualifier, que si le ton cesse d'être celui de la ruse, et si, finalement, chaque citoyen fait un choix d'idée et non de personne. Aussi c'est au-delà du discours politicien qu'il faut que chaque citoyen se hisse pour avoir un table au de la situation.

Il doit avoir à l'esprit qu'en 2 003 il y a eu un changement de la Constitution. Et que depuis, trois statuts sont possibles pour les régions de l'Outre-mer. Notre ancien statut que la Réunion a choisi de garder, l'article 73 dans lequel nous sommes et qui nous permet de faire des règlementations spécifiques grâce à des habilitations, et l'article 74 qui romp avec l'identité législative, statut de Tahiti .

La première chose que l'on peut déduire de ces simples informations, c'est que contrairement à ce qu'on peut entendre la population n'a pas à choisir entre le statu quo et le changement. Le statu quo est une option qu'on nous a enlevée, puisque les élus locaux et l'Etat ont réformé l'organisation politique des DOM et qu'en plus, de nouveaux pouvoirs ont été récemment accordés, comme celui de représenter la France dans la Caraïbe.

Dans les discours politiques, l'article 74 est souvent présenté comme la panacée (le remède à tout). Mais alors comment comprendre que certains ont réussi où, nous, en Martinique, avons échoué ? Je m'explique dans un exemple clair et essentiel. La Réunion a mené une politique qui lui a permis de produire 4 0% d'énergies renouvelables, la Guadeloupe en produit 20% et la Martinique 3%. Or la Réunion et Guadeloupe sont parvenues à ces résultats dans le cadre de notre ancien statut. Depuis 2003, la Guadeloupe a obtenu une habilitation dans ce domaine, pendant qu'en Martinique, nos élus n'ont de cesse d'exiger un changement de statut pour prendre les mesures nécessaires. Serait-ce une politique de mise en échec de l'article 73 pour justifier le passage au 74 ? De toutes les façons, nous, citoyens de la Martinique, nous devons tenir pour responsables les hommes politiques qui se déresponsabilisent en répétant inlassablement « rien n'est possible sans changement institutionnel » . Pour qu'il y ait débat salutaire, il faut sortir de la ruse des slogans politiques et passer à la pensée politique.

Notre questionnement identitaire pollue-t-il ou doit-il être au coeur de la réflexion institutionnelle ?

Pour retrouver le pouvoir de penser librement, il est de la plus haute importance que chacun sache que l'identité n'est devenue un grand enjeu politique qu'il y a 1 ou 2 siècles, après l'expansion d'une théorie, celle de l'Etat-nation. Cette théorie a forgé les nationalismes du XXe siècle, et donc l'idée d'indépendance.

Dans cette théorie le mot « nation » a son sens romain : la nation est une population qui se caractérise par une histoire, une culture, une langue, etc., c'est une communauté culturelle. L'Etat est la communauté politique. Selon cette théorie, toute nation doit devenir un Etat ; toute communauté qui a son histoire et s a culture propre doit s'organiser autour de ses propres lois. C'est la position de tous les nationalismes français (Le Pen) ou martiniquais. Tous rencontrent toujours la même difficulté : l'identité. Eh oui, on ne peut enfermer les Hommes, ils se réinventent jour après jour passant du bèlè à la biguine, de la biguine au zouk, du zouk au dance-hall... Refuser ce mouvement de la vie, c'est véritablement manquer de sagesse et entrer dans une chasse à l'Homme. Et prétendre établir l'organisation politique sur l'identité culturelle, c'est poser ce que nous souhaitons le plus stable possible sur du sable mouvant et non sur du roc.

Pour vous l'identité n'existe pas, elle est en perpétuel devenir...

Les Antillais sont tout à fait conscients de ce mouvement permanent de l'identité. Et c'est bien pour cela que c'est aux Antilles qu'est née la pensée de la créolisation, rencontres et métissages permanents. Les Antillais sont conscients de leurs origines multiples et de leur identité jamais achevée, et ils veulent une organisation politique qui les assume. Ce désir constant d'ouverture pour tous, et non seulement pour une élite, s'accompagne d'une volonté de protection des cultures existantes. C'est dans ce juste équilibre que se situe l'exigence politique des Antillais.

C'est dans cette pensée que je vois la cause fondamentale des réserves de la population face aux discours et aux projets des partis identitaires, c'est-à-dire ceux de ces partis qui font de l'identité le socle politique.

Notre difficulté, c'est que nous lisons notre histoire avec un regard rempli de complexes. Quels complexes ? Ceux de celui qui pense que son parcours atypique - être resté lié à son ancien colonisateur - n'a aucun sens ou encore n'aura de sens que lorsque, comme dans les îles anglaises, il aura pris son indépendance, se sera pensé de façon indépendante. Pour ma part, je pense que nous avons marché hors des sentiers battus parce que nous étions animés par un projet qui se révèle à nous maintenant.

Le concept de « mère-patrie » a t-il encore un sens ?

Ce concept de « mère-patrie » prenait place dans la logique impérialiste du nationalisme français. L'Antillais pour ce nationalisme est ce mineur qui tire bénéfice d'un système politique et économique qui n'est pas le sien ; un faible qui a besoin de cette tutelle, un enfant qui a besoin d'une mère-patrie. Le nationalisme antillais croit aussi en l'existence de la « mère-patrie » , ou, autrement dit, n'hésite pas à comparer les peuples antillais à des enfants. Il n'y a donc pas de désaccord entre le nationalisme antillais et le nationalisme français. Pour eux, nous sommes des assistés. Pour l'un, cet état puéril exige une mise sous tutelle bienveillante, « une mère-patrie » . Pour l'autre, nous devons « prendre nos responsabilités » . Mais en réalité, il n'y a jamais eu de mère-patrie, il n'y a jamais eu d'enfants. En réalité, des populations et des personnes multiples ont fait la France. Des Bretons, des Ch'tis, des Alsaciens, des Corses, des Basques, des Martiniquais, des Guadeloupéens, des Savoyards, des Bourguignons, des Berrichons, etc., sans compter ceux qui en permanence arrivent et construisent la France. La France est un ensemble de régions caractérisées par des cultures, des langues...

Nous n'avons pas à retrouver notre dignité en élaborant et en mettant en place un nouveau projet politique. Nous avons participé à la création pièce après pièce de la France comme République, et cela fait toute notre dignité et toute notre fierté. Aujourd'hui, nous devons assumer ce que nous avons amené à la vie et poursuivre malgré les résistances des esprits archaïques conditionnés et limités par ce qui pour eux est l'unique théorie politique possible : l'Etat-nation.

Ne pourrions-nous pas, par exemple, nous rattacher à l'article 74 comme à « une utopie refondatrice » , comme l'avait dit Césaire ?

Il ne suffit pas d'employer le mot « utopie » pour que l'utopie soit. L'utopie est une vision, une vue de l'esprit qui dresse un tableau, un tableau de nous-mêmes dans lequel nous nous reconnaissons. L'utopie est un « oui » au possible de notre monde. Elle n'est pas un article de loi, c'est une vibration qui est bien au-delà d'un discours de politicien. Mais nous savons aussi que nombreux sont les peuples qui, croyant avancer au nom d'une utopie, ont travaillé à leur perte. C'est pour cela qu'en politique, il faut exiger de soi-même la prudence, le réalisme et l'humanisme.

La mise en avant dans certains discours politiques de peurs primaires - condamnée par le président de la République - n'est-elle pas symbolique d'une identité collective laminée ?

Dire que ceux qui s'opposent, ou ceux qui exigent des arguments plus pertinents sont des peureux ou qu'ils réactivent la peur dans les esprits c'est un peu léger. Tout le monde pourrait utiliser ce genre de stratagème. Nous ne sommes pas dans une cour de récréation. Cela me fait penser à la situation où se trouve une personne quand, étant face à un danger palpable, elle hésite et finit par ne pas se lancer du haut de la falaise. Mais là, il y en a d'autres, des personnes qui vont lui dire « t'es trop lâche, t'es pas cap' » . Et c'est cette dernière phrase qui fera cette personne se lancer alors qu'elle sait qu'elle se met en danger. Nous n'avons rien à prouver, ni au président de la République M. Sarkozy, ni à nos propres concitoyens. Nous ne ferons pas pour l'autre ou contre l'autre, mais pour nous et en vue de nos intérêts. Nos choix, notre orientation politique ne doivent pas être dirigés par ce genre de sursaut d'orgueil. Ce ne sont pas les passions, mais la raison qui doit nous guider.

L'art politique exige des Hommes courageux mais pas intrépides ; et il ne faut pas confondre les deux. Le courage s'accompagne de la prudence et de la conscience des risques. Nous attendons de nos hommes politiques un esprit de mesure et non une passion exacerbée. L'Homme intrépide se moque de l'Homme courageux en le traitant de lâche, et il se lance sur le champ de bat aille s ans mesurer les risques. Or n'est-ce pas folie ? Surtout qu'en faisant cela, il ne met pas que lui en danger, mais le groupe dans son ensemble. Alors Messieurs, ne vous moquez pas de nos peurs en les traitant de primaires, car si vous ne le savez pas encore, nous, nous avons fini par le savoir : la peur est salvatrice. C'est une informationque nous envoie notre âme ; et ce n'est pas en faisant proliférer des discours de culpabilisation que vous parviendrez à ) nous convaincre de la pertinence de vos idées. Nous avons compris les leçons de l'histoire : en politique, il ne faut pas faire confiance, il faut penser par soi-même et exiger le véritable débat de fond. Nous avons été si nombreux à mourir à Saint-Pierre, lors de l'éruption de la j Montagne Pelée, parce que nous avions fait i confiance aux politiques, aux hommes de pouvoir.

Dans votre livre, vous faites état du concept de « nouvelle alliance » . En quoi se développerait-elle davantage avec un des articles ?

Si je parle de la nécessité d'une nouvelle alliance, c'est parce que les discours sont toujours, malgré les quelques avancées, habités d'une ambivalence qui, à elle seule, suffit à empêcher la véritable refondation. Lequel d'entre nous n'a pas observé que, d'une part on évoque les « relations de la métropole et de l'Outre-mer » et que, d'autre part on parle « d'Outre-mer au sein de la République » . Il faut définitivement que cette question politique essentielle soit tranchée. S'engager pour que soit effective la nouvelle alliance, c'est dire clairement qu'il n'existe pas de métropole, que la France est un ensemble de régions qui organisent leur gestion politique avec un Etat central, que la France étendue sur plusieurs océans est une République transcontinentale. Il s'agit de penser une République une et diverse, libérée des avatars nationalistes et colonialistes. Oui, nous sommes porteurs du monde à venir, les précurseurs d'un nouveau modèle politique : la République transcontinentale.

Donc, c'est vive la République et l'article 73...

Oui, parce que dans cette perspective républicaine j'ai beaucoup de mal avec l'article 74 . S'il est constitutionnel - puisque les politiques ont pris le soin de modifier la Constitution en 2 003 -, il n'est pas républicain.

En effet une République se définit par des principes qui ne doivent pas être de vains mots (et il me semble qu'encore une fois, par la grève de 2009, les Antillais l'ont rappelé à l'Etat). La République est, pour faire simple, « Fraternité, Egalité, Liberté » . Comment puis-je accepter alors que des concitoyens tahitiens, membres de la même République que moi, ne disposent pas des mêmes droits que moi, que face au chômage, ils n'aient aucune protection, face à la maladie que je jouisse d'une prise en charge si supérieure à la leur, etc. ? De quelle fraternité parlons-nous, si les citoyens de Tahiti ne jouissent plus du principe de solidarité nationale ?

C'est pour cela que je comprends la démarche politique d'Obama quand il remet en cause le système communautariste qui prévaut aux Etat-Unis pour mettre en place une politique de santé publique pour tous, une politique d'éducation pour tous, une égalité des droits pour tous. Et si c'est à la présidence qu'il a fallu qu'il accède, c'est bien parce que c'est uniquement un pouvoir centralisé qui peut mener ce genre de politique régulant les inégalités.

Alors que les Américains se lancent dans ce chantier titanesque, nous qui pendant 100 ans l'avons déjà réalisé, nous laissons remettre en cause notre République. Je rappelle ce que beaucoup semblent vouloir occulter : qui dit différence ne dit pas inégalité.

(Photos Wilfrid Téreau/France-Antilles)(Photos Wilfrid Téreau/France-Antilles)

- L'interview-débat

Marlène ParizeMarlène Parize

En complément de nos pages « Débats » qui regroupent régulièrement les tribunes et autres contributions de nos lecteurs et des représentants des partis et mouvements politiques, France-Antilles propose également l'interview-débat.

Cette parution toutes les semaines mettra en exergue les positions de personnalités martiniquaises (hors militants de partis et mouvements politiques) sur le débat institutionnel en cours.

- Bio-Express

Marlène Parize a commencé à enseigner la philosophie au lycée Frantz-Fanon de Trinité. Depuis une dizaine d'années, elle est professeur au lycée Joseph-Zobel de Rivière-Salée.

Elle a publié aux éditions l'Harmattan, en octobre 2008, un essai intitulé : « La part de l'Autre, de la maïeutique créole » .