« Nous sommes à
l’âge de la décolonisation. La France a
eu le mérite de le comprendre et vous ne
pouvez pas décoloniser l’Afrique et
recoloniser les Antilles. Voilà pourquoi
je demande au Gouvernement de mettre à
la refonte le statut même des
départements d’Outre-Mer et de
rechercher sans préjugés, avec les
collectivités locales, toutes
intéressées, une formule nouvelle qui
concilie à la fois leur attachement à la
France et leur besoin légitime
d’autonomie ». Voilà comment en juin
1960, Aimé Césaire ponctuait son
intervention lors de la discussion d’un
projet de loi-programme pour les DOM.
Tout est dit dans cette formule, la
volonté de demeurer dans l’ensemble
républicain français et le besoin
d’autonomie. Aimé Césaire ne va pas
cesser de marteler cette revendication
apparemment paradoxale et qui pourtant
est au cœur même de ce qui constitue la
culture politique des Antilles depuis
deux siècles.
L’intention de cet
article est de tenter de mesurer, à
l’âge démocratique et de la
globalisation des cultures ainsi que de
l’intégration dans l’ensemble européen,
ce qui donne toujours à la revendication
d’autonomie une modernité irréductible
et une dimension révolutionnaire.
La revendication
d’autonomie dans les départements
d’outre-mer pourrait-elle être comprise
et appréciée indépendamment de ce
contexte ?
Il nous semble
indispensable de sortir d’une conception
simplement juridique et d’ouvrir des
fenêtres sur d’autres schèmes
explicatifs pour tenter d’élucider les
équivoques, les impasses, les
incompréhensions qui butent sur la
« décolonisation manquée » des terres
françaises d’Amérique entre 1945 et
1975.
Comment concevoir
qu’à la différence des autres mouvements
de libération nationale des autres
colonies françaises, comme l’Indochine
et l’Algérie, il n’y ait pas eu quelque
chose d’équivalent dans les Antilles
françaises ? Et comment la loi
d’assimilation au statut de département
en est venue à être perçue comme le
renoncement à l’émancipation nationale ?
Comment apprécier
que ce soit le même homme, Aimé Césaire,
l’auteur du « Cahier d’un retour au pays
natal » en 1939 soit le rapporteur de
cette proposition de loi en 1946 en tant
que membre alors du Parti communiste ?
Comment admettre
que cette revendication pouvait être une
voie pour l’émancipation du peuple
martiniquais ?
Comment comprendre
que dix années plus tard, il revendique
un statut d’autonomie dans le cadre de
la République et de l’Etat de
droit français ?
Aujourd’hui,
l’incompréhension gagne quand les partis
qui réclament l’indépendance nationale,
découvrent un intérêt nouveau dans la
revendication de l’autonomie, en
s’appuyant directement sur les
expériences espagnoles et portugaises
des actuelles RUP de l’Europe, ou des
expériences de régionalisation de
certains pays européens comme l’Espagne,
à moins que ce ne soit pour eux qu’une
étape transitoire vers l’indépendance.
On aimerait alors que cela soit dit
clairement au peuple martiniquais en ces
moments d’explication et de vérité.
Même certains
écrivains connus pour leur profession de
foi indépendantiste et leur souci de se
démarquer du choix d’Aimé Césaire en
viennent maintenant à rejoindre les
rangs de ceux qui soutiennent
l’expérimentation de l’autonomie par un
« nomadisme (ou une errance)
politique ».
Il y a ici un
inédit et une insolite situation, en
forme de laboratoire politique, qui
interroge et nous travaille depuis deux
siècles et qui mérite, me semble-t-il,
une mise en perspective historique pour
mieux apprécier les contours d’une
posture qui ne relève ni d’une
« colonisation réussie » ni de
l’«aliénation congénitale ».
Car en effet,
comme le soulignait Aimé Césaire dans
son discours de 1986 sur la parité
sociale, les mots ne sont pas
interchangeables, parité ne saurait
remplacer égalité dans la devise
républicaine, « Chiche Monsieur le
Ministre ! ». Si nous suivons Aimé
Césaire, la notion d’autonomie est
difficile à penser, elle est liée à un
certain nombre d’oppositions
(autonomie/nation,
autonomie/assimilation,
autonomie/indépendance, etc.). Et c’est
peut-être dans ces oppositions que se
joue le vrai sens d’autonomie.
Y aurait-il dans
la notion d’autonomie quelque chose
d’informulable ?
La vraie
révolution ne serait-elle pas plutôt
celle de l’autonomie c’est-à-dire de
formuler l’informulable.
Au fond c’est une
drôle de manière, très sophistiquée
d’engager une évolution qui prend en
compte la complexité des réseaux du
monde, à l’heure de la commémoration des
20 ans de la chute du mur de Berlin et
de la fin des oppositions binaires.
Preuve en est, la
future réforme des collectivités
territoriales et de leur représentation
prévue par le rapport Balladur en France
dont l’ambition n’a d’égale que celle de
Siéyès de 1789 à propos des
départements.
Jeter un
éclairage historique
Un éclairage
nécessaire qui concerne la République
française et plus précisément ce qui
avait en jeu dans l’idée de la
révolution républicaine à savoir comme
le disait Marcel Gauchet « une
révolution des droits de l’homme ».
Et nulle part
ailleurs que dans la révolution
haïtienne, cette idée ne se manifeste
avec autant de vigueur comme le
précisent F. Gauthier et M. Dorigny dans
leurs travaux sur les Antilles et la
Révolution.
Pour éclairer les
débats actuels qui agitent les deux
départements d’outre-mer, il serait
intéressant de revenir à la Constitution
de Saint-Domingue de 1801.
Il y a deux
siècles, Toussaint Louverture, capitaine
général de Saint-Domingue, proclamait
solennellement la première Constitution
de Saint-Domingue en reprenant les
principes de la Déclaration des Droits
de l’Homme et du Citoyen de 1789 et ceux
de la nécessaire redéfinition des lois
générales à la situation coloniale.
S’agirait-il ici d’une application de
l’idée fédérale dont il avait l’exemple
sous les yeux de la naissance des
Etats-Unis d’Amérique ou s’agirait-il
d’autre chose ?
L’adoption de
cette constitution dominguoise, entre
autonomie et indépendance, était un acte
profondément révolutionnaire de la part
d’une colonie. Elle a été à l’origine du
profond et constant malentendu, du
rendez-vous manqué, entre la métropole
et les colonies françaises des
Amériques.
Toussaint
Louverture, visionnaire et en avance sur
son temps, proposait à la France un
projet d’association, un nouveau type de
relation partenariale entre une colonie
et une métropole républicaine en
révolution, qui faisait la synthèse de
l’application de l’égalité des droits et
de la reconnaissance des singularités de
la société issue de l’esclavage.
C’était trop tôt
pour une France, à peine républicaine,
et qui avait fondé son projet national
sur la construction unifiée de son
territoire et de ses lois, en opposition
avec les privilèges et les différences
qui s’entendaient comme des dissonances.
Napoléon Bonaparte
le reconnut plus tard dans ses mémoires
et perdait ainsi le pari de son nouveau
projet colonial.
Depuis deux
siècles, cette promesse chevillée au
corps a été l’axe majeur des
revendications des peuples d’outre-mer
avec des inflexions de circonstances ou
des compromis stratégiques selon ce qui
apparaissait comme les rapports de force
du moment.
Car c’est bien
dans la Caraïbe que la Déclaration des
Droits de l’Homme et du Citoyen a été
appliquée dans son entièreté quand les
esclaves de la colonie de Saint-Domingue
ont imposé à la métropole l’abolition de
l’esclavage en août 1793, reconnue en
février 1794 par la Convention. Ni en
France, ni aux Etats-Unis, les Droits de
l’Homme n’ont été à ce point appliqués.
« La
déclaration des droits universels,
lancés si confidentiellement à Paris,
revint ainsi de Saint-Domingue et frappa
d’horreur le cœur des Français. A la
faveur de cette double traversée de
l’Atlantique, l’universalité des idéaux
était devenue plus réelle et elle avait
été mise en pratique. Comme Aimé Césaire
le note, Toussaint Louverture poussait
le projet à franchir le terrain « qui
sépare la pensée pure de la réalité
concrète ; le droit de sa réalisation,
la raison de sa propre vérité » (…)
Toussaint aspire aux formes de la
modernité, de liberté et d’égalité
désormais disponibles dans un monde de
plus en plus interconnecté », (M.
Hardt et T. Negri, « Empire », 10/18, p.
157).
Le projet
louverturien, qui échoue en partie, pose
la problématique qui est au cœur des
enjeux qui nous occupent encore
aujourd’hui. Comment concilier respect
des singularités régionales dans le
cadre d’une république ? Comment
concilier identité législative et
respect des revendications locales dans
le cadre de la république ?
Les considérations
que je propose ici s’inscrivent aussi
dans le renouvellement de
l’historiographie de la révolution
haïtienne et des travaux des auteurs
comme Laurent Dubois (Les Vengeurs du
Nouveau Monde, Les Perséides, 2005), D.
Geggus, R. M. Trouillot, L. Hurbon, C.
Fick, etc. Ces historiens vont plus en
profondeur que l’historiographie
dominante et l’analyse marxisante, en
dépit de la pertinence de l’approche
économique des ces événements. Ils
dévoilent et proposent une analyse de
l’empathie pour une herméneutique autant
des pratiques discursives que des formes
d’engagement et de l’action politique
mais aussi sociale des esclaves. Notre
propos se situe dans cette interrogation
de l’histoire intellectuelle des
esclaves qui reste encore à écrire pour
les dernières possessions françaises.
Le projet de
Toussaint Louverture, disions-nous,
relève-t-il simplement d’une proposition
d’application du modèle de
fédéralisme américain ou d’une dose de
fédéralisme dans le centralisme français
? Cette idée en elle-même montrait déjà
la dimension de la modernité de la
pensée politique de Toussaint
Louverture, comme le dit Aimé Césaire,
« apportait une précieuse
contribution à la science politique en
donnant forme, lui le premier, à la
théorie du « dominion » (Aimé
Césaire, Toussaint Louverture, Livre
Club Diderot, 1960, p. 238), (ancienne
colonie britannique à laquelle la
métropole concède l’autonomie interne,
et ensuite l’indépendance. Ce statut est
concédé d’abord à des colonies de
peuplement blanc entre 1867 et 1910 :
Canada, Australie, Nouvelle-Zélande,
Afrique du Sud).
L’abbé Sieyès se
posait déjà la question en 1789 lors du
débat à la Constituante sur la
départementalisation et le découpage de
la France : « J’y joindrais un
département pour l’île de la Corse, ce
qui fait quatre-vingt-un. Quant à nos
îles d’Amérique et autres possessions
lointaines, c’est une question de savoir
si, pour leur intérêt et celui de la
France elle-même, il ne vaudrait pas
mieux qu’elles eussent une
représentation en leur sein ; et
seulement une députation fédérale auprès
de la métropole » (Brochure
Observations par un député à l’assemblée
nationale … concernant la nouvelle
organisation de la France, cité par
Jean-Denis Bredin, « Sieyès, la clé de
la Révolution française », Fallois,
1997).
Le débat a surgi
dès 1789, il n’est pas actuel.
La France
était-elle en mesure à ce moment là de
comprendre à la fois la naissance du
monde interconnecté et son propre
intérêt dans ce monde ? D’autant qu’elle
entrait dans la modernité et faisait sa
propre Révolution dans laquelle les
autonomies régionales apparaissaient
comme des privilèges à abolir.
Le
chiasme révolutionnaire
Le chiasme est ce
que Aimé Césaire a compris et qui
explique qu’il ait pu porter la loi
d’assimilation à la départementalisation
en 1946. La revendication de
l’assimilation au statut de département
est un véritable combat issu de la lutte
antiesclavagiste.
La revendication
de la « spécialité des lois » dans les
colonies était d’abord portée par les
colons dont le porte-parole était Moreau
de Saint-Mery. Les colons se
présentaient comme les véritables
connaisseurs des « us et coutumes » des
colonies, les « meilleurs
spécialistes », contre les
administrateurs métropolitains. Ils
voulaient pouvoir faire les lois donc
maintenir le statu quo social
(société esclavagiste et raciste) et
introduire des libertés nécessaires sur
le plan douanier et fiscal (suppression
de l’Exclusif) autrement dit leur
propres lois économiques garantissant le
maintien de leurs privilèges et de leur
domination. Ils le disent très
clairement dans leur cahier de doléances
envoyés à la Constituante relayé par le
lobby du Club Massiac à Paris.
Cette position
éclaire de manière évidente le choix des
Noirs esclaves et des affranchis de
revendiquer l’identité législative et
donc l’application pleine et entière des
droits politiques et civils, seule
garante de l’application de la
Déclaration des Droits de l’Homme et du
Citoyen de 1789 et de la pleine
reconnaissance de leur condition
d’homme.
La revendication
de « l’égalité des conditions »
(Tocqueville) apparaissait comme le
fondement de la révolution dans les
colonies.
La condition de
leur émancipation passait par l’idée de
la République dans son entièreté,
condition de l’abolition de l’esclavage
et de la mise en place d’une société
égalitaire et démocratique dans le monde
colonial.
L’éclairage de la
leçon des Haïtiens indique qu’il s’agit
bien de constitution, de réforme de la
Constitution. Toussaint Louverture
insistait sur la nécessaire
constitutionnalisation de l’abolition de
l’esclavage et de l’égalité des hommes :
« Ce n’est pas une liberté de
circonstance concédée à nous seuls que
nous voulons, c’est l’acceptation
absolue du principe que tout homme né
rouge (mulâtre), noir ou blanc, ne peut
être la propriété de son semblable »
(Schœlcher, Vie de Toussaint Louverture,
Karthala, pp. 263-264).
Toussaint
Louverture va profiter des possibilités
données par le nouveau contexte de la
Constitution de Bonaparte (an VIII) qui
reconnaissait l’utilité des « lois
spéciales » pour les colonies, en
proposant ses propres lois pour la
colonie. Le 4 février 1801, il convoque
une Assemblée constituante pour donner
une constitution à la colonie.
Selon lui, le
temps était venu pour le peuple de
Saint-Domingue, « de poser les bases de
sa prospérité » en proposant des « lois
convenables à ses mœurs, à ses usages, à
son climat et à son industrie ». Ainsi,
Toussaint Louverture adoptait le langage
de la différence utilisé par le
gouvernement français mais à son profit,
dans un but radicalement opposé. Il
répondait à la volonté des Blancs
d’asseoir leur domination malgré tous
les discours prônés sur l’universalité
des droits en justifiant la création
d’un ensemble de lois « qui
sacralisait et consolidait un régime
nouveau dans lequel les hommes d’origine
africaine se trouvaient aux commandes ».
(L. Dubois, p. 327)
La portée
prophétique de l’invention de Toussaint
Louverture
Que permet la
constitution ? Elle permet d’engager une
manière d’être, un régime, un nouveau
mode de la relation au pouvoir.
En effet, elle
décrétait que la colonie (y compris la
partie espagnole) faisait « partie de
l’Empire français » et qu’elle était
régie par des « lois particulières ».
L’article 3
stipulait : « Il ne peut subsister
d’esclaves sur ce territoire. Tous les
hommes y naissent, vivent et meurent
libres et français ». Cette
Constitution reprenait celle de
Bonaparte, la Déclaration des Droits de
l’Homme et du citoyen et le décret
d’abolition de 1794. Elle posait les
termes d’un nouveau « contrat social »
pour les habitants de Saint-Domingue
mais surtout revoyait complètement les
termes de la relation à la métropole.
Toussaint Louverture situait la nouvelle
forme de liberté dans une relation de
reconnaissance mutuelle, qui envisageait
plutôt un partenariat lié au cadre des
réseaux des échanges mondiaux et de
l’interconnexion déjà en marche autour
de l’Atlantique.
On sait ce qu’il
advint de l’audacieuse proposition de
Toussaint Louverture, de la réponse du
gouvernement français qui ne pouvait
dans le cadre de sa culture politique
centralisatrice, que rejeter cette
innovation en laquelle il ne pouvait
lire que provocation et insubordination.
La méconnaissance
de l’inscription de ce débat dans ces
contextures haïtiennes et caribéennes
depuis la révolution montre bien
jusqu’où va l’occultation de la mémoire
haïtienne en France et ici.
L’impensé de la
politique coloniale aux Amériques : la
leçon des Amériques
C’est dans ce
contexte que le débat actuel, que
l’alternative proposée à l’intérieur de
la Constitution française, prend son
sens et ses limites. En effet, ni
l’article 73, ni l’article 74 ne
répondent aux problèmes d’émancipation
et de prise en charge de leur destin par
les peuples eux-mêmes. Nous avons besoin
de l’autonomie sociale.
C’est bien ce que les manifestations de
Février et de Mars 2009 ont exprimé sans
relâche.
De Gaulle disait
en son temps « l’indépendance, oui ,
l’autonomie jamais».
Pourquoi la
revendication de l’autonomie dans le
cadre de la Constitution française
garantissant à la fois l’identité
législative et l’égalité des droits
d’une part et la domiciliation du
pouvoir et de la responsabilité locale
d’autre part, est-elle si
insoutenable pour le gouvernement de la
République ?
Les mesures qui
nous sont proposées par le Président de
la République permettent-elles vraiment
l’accès à l’autonomie ?
Si elles ont été
arrachées par la lutte du mouvement du
LKP et du 5 Février, elles gardent
parallèlement une dimension de politique
politicienne, et parlent encore un
certain langage de la politique de la
colonialité. Nous permettent-elles
réellement de sortir du cadre de cet
impensé ?
En quoi
l’autonomie fait peur ? Qu’est-ce qui
fait blocage, qui fait entrave ?
Qu’est-ce qui gêne de la part du
gouvernement ?
Derrière cette
conjoncture politique se cache une
grande question pour les institutions
françaises, celle de l’autonomie selon
Cornélius Castoriadis qui suppose
toujours dans sa définition la
reconnaissance de l’Autre (1975).
Parallèlement,
dans nos territoires, l’autonomie a été
perçue et est toujours perçue, comme une
étape, une transition vers
l’indépendance. Elle n’apparaît pas
comme un statut durable dans lequel les
populations trouveraient des réponses à
leurs besoins en terme de droits sociaux
et économiques et de reconnaissance de
leur personnalité propre. Force est de
constater que cette proposition
césairienne a toujours fait l’unanimité
contre elle. Le rejet historique de
l’autonomie a caractérisé ces cinquante
dernières années de vie politique par
l’ensemble de la classe politique hormis
le Parti Progressiste Martiniquais.
Aujourd’hui
pourquoi ces mêmes hommes politiques
veulent-ils de l’autonomie ?
Si le problème
apparaît maintenant, c’est que quelque
chose s’est effondrée qui n’autorise
plus ce type de discours, de rhétorique
de l’indépendance nationale et
revendicative de la seule entité de
l’Etat-nation, revêtant le caractère
unilatéral de la plénitude identitaire
et de la réalisation d’une authenticité
autarcique.
Il ne serait pas
impossible de dire que les mots qui sont
apparus annoncent un changement de
cycle, dans un monde interconnecté et où
les interdépendances et les relations
diasporiques mettent en scène de
nouvelles relations à la chose publique
et politique.
De plus, quoi
qu’on dise et quoi qu’on puisse le
mettre en résonnance avec le passé, il y
a une modification des rapports entre
gouvernés et gouvernants qui s’impose à
tous, une revendication d’une nouvelle
gouvernance partenariale, une exigence
de la part des citoyens de
contractualiser avec les hommes
politiques une forme nouvelle de la
décision et de la responsabilité.
Nous sommes entrés
dans l’ère de la post-colonialité.
Cette ambivalence,
cet entre-deux porté par Aimé Césaire
est sûrement la clé de compréhension de
notre difficulté à nous situer dans les
schémas simplistes et manichéens. La
complexité et l’historicité des
expériences humaines sont porteuses de
solutions viables pour les peuples que
l’on ne saurait réduire à des choix
d’articles sous la contrainte des
calendriers électoraux.
Je reprendrai pour
conclure provisoirement les mots d’Aimé
Césaire en Décembre 1960 à l’Assemblée
nationale : « Ce qu’il faut c’est
créer quelque chose de neuf, non une
adaptation de la loi française à nos
départements, mais quelque chose qui
réponde à notre situation économique
vraie. (…) Ce dont les Antilles ont le
plus besoin, (…) c’est avant tout d’une
réforme politique leur permettant (…)
d’insuffler une nouvelle énergie à leurs
populations, une réforme politique qui
dans le cadre d’une autonomie
raisonnable, permettra aux Antilles de
penser leur propres problèmes et
d’arrêter leurs propres solutions ».
Ainsi, l’exemple
d’Haïti et la modernité de Toussaint
Louverture permettent d’éclairer la
nature du problème en ce qui concerne
l’idée d’autonomie et la portée
révolutionnaire de cette idée. Idée
informulable et qui a entraîné une
cécité et un aveuglement vis-à-vis de
l’autonomie comme celle des droits. D’où
la nécessité de faire valoir une
« archéologie de l’autonomie » pour
reprendre le terme de Michel Foucault.
Quelques éléments de cet éclairage nous
ramènent donc à un des nœuds de
l’impensé, celui de l’esclavage dans
l’histoire de la République.
Espérons que cette
expérience qui se joue aux Antilles
françaises ne soit pas mésestimée, mal
interprétée et enfin occultée.
Elisabeth Landi
Professeur
d’Histoire en Khâgne
Fort-de-France, 17
novembre 2009