La
Guadeloupe encayée
par
Jacky Dahomay
Loin
de nous l’idée de comparer
les acteurs de vie publique
ou sociale à des pêcheurs.
Toutefois, il est vrai que
chacun (l’Etat, les élus
politiques, le patronat, le
LKP) envoie ses lignes, dans
la logique de ses intérêts,
et on a le sentiment que,
sans doute à cause d’on ne
sait quelles eaux troubles,
leurs lignes s’enlisent dans
les cayes de nôtre île sans
pouvoir nous ramener un bien
substantiel.
La Guadeloupe, on peut le
dire, est encayée. Elle
l’est car elle vit une crise
sociale intense depuis
bientôt un an sans qu’on en
aperçoive jusqu’à
aujourd’hui le dénouement
heureux. Une société
peut-elle supporter
d’avantage une pression si
longue de la protestation
sociale ? Cela ne
risque-t-il pas de déliter
le lien social ? D’habitude,
une crise sociale exprimée
par une longue grève
générale aboutit soit à des
accords soit à une
insurrection. Si un système,
tout contestable qu’il soit,
n’est pas renversé, patrons
et travailleurs s’accordent
sur un consensus social
permettant la poursuite de
l’activité économique et de
la coexistence dans un monde
malgré tout commun.
Or, force est de constater
qu’au bout de presqu’une
année de luttes sociales, le
LKP n’a pas produit de
situation insurrectionnelle.
Ceux qui parmi ses
dirigeants rêvaient encore
de grand soir en sont pour
leurs frais. Pourtant, une
insurrection changeant la
société dans ses fondements
mêmes est toujours le
résultat d’une conversion de
la contestation sociale en
prise de pouvoir politique.
Les dirigeants du collectif
qui sont aussi, dans le même
temps et pour la plupart
responsables de groupes ou
partis politiques, ont dû
même mettre leur drapeau
politique dans leur poche.
Ils n’ont pas su donc
transformer le mouvement
social en un projet
politique pouvant mobiliser
l’ensemble des classes
populaires. De surcroit, ce
qui les a desservis, c’est
qu’ils ont donné
l’impression, à tort ou à
raison, de maintenir la
pression sociale pour des
buts politiques inavoués ce
qui a diminué leur audience.
Le désolant résultat est que
les groupes politiques
composant le LKP partent aux
élections en ordre dispersé
sans qu’ils aient pu
paradoxalement créer un
lyannaj politique entre eux.
Certains sont contre la
participation aux élections
et n’y vont pas, d’autres y
vont mais sans plateforme
unitaire. C’est reconnaître
que les divergences
politiques éclatent au grand
jour chez les dirigeants de
LKP ce qui n’a guère
d’importance concernant
l’unité syndicale classique
sauf que le succès du
collectif de Domota réside
surtout en ce qu’il était
plus qu’un simple mouvement
syndical : un mouvement
sociétal mobilisant
l’ensemble de la société
civile. Ainsi, outre la
question sociale, étaient
aussi posés le problème
culturel (l’identité) et en
filigrane la question de
l’évolution statutaire. Il
est clair que sur ces deux
derniers points, le LKP
n’avait pas de proposition
fondamentale. En conclusion,
avec une forte mobilisation
sociale qui posait un
problème politique sans
réponse politique claire,
nous vivons encore
aujourd’hui une situation
d’intense pression sociale
sans que nous,
Guadeloupéens, sachions où
cela peut nous amener.
Nous continuons donc à subir
des menaces constantes de
grève ou de fermeture de
stations d’essence, ce qui
ne crée pas la confiance
dans le pays, ralentit la
vie économique et surtout
avons-nous dit, rend
problématique le sens du
vivre ensemble. Une angoisse
indéfinie taraude notre
société. Les jeunes (dont la
moitié est dans la rue)
perdent espoir dans
l’avenir. Les rapports
familiaux ou de voisinage
connaissent une montée de la
violence et, dans les
classes, les élèves
deviennent de plus en plus
incontrôlables. Cela peut-il
continuer encore ?
N’allons-nous pas vers une
implosion sociale ?
A qui la faute
demandera-t-on ? Au LKP, au
patronat, aux politiques ou
à l’Etat ? Chacun peut se
renvoyer la balle. Comment
expliquer que dans un monde
où l’écrasante majorité des
pays subissent, avec le
capitalisme ultralibéral,
une détérioration grave des
conditions d’existence, dans
une région caribéenne, voire
plus largement américaine,
où Guadeloupe et Martinique
connaissent un niveau de vie
et une protection sociale
nettement plus élevés que
ceux de leurs voisins, ce
soit la Guadeloupe qui est
en passe de battre le record
mondial des luttes
syndicales ? Avons-nous un
comportement d’enfants
gâtés ? N’y aurait-il pas
donc une sorte
d’artificialité dans les
luttes sociales organisées
par LKP ? La tentation est
grande pour les adversaires
résolus du collectif dirigé
par Domota de diaboliser le
LKP et de lui faire porter
le chapeau ou la
responsabilité de toutes nos
insuffisances ou de notre
mal-être. Pourtant
l’honnêteté vis-à-vis du
collectif, vis-à-vis des
Guadeloupéens et surtout
envers nous-mêmes nous
oblige à une analyse plus
circonspecte.
Car si le LKP est possible,
c’est que quelque chose dans
la société le permet. Mais
quoi ? Nous n’avons pas la
prétention ici de produire
une analyse exhaustive du
phénomène. Si la Guadeloupe,
tout en ayant des conditions
sociales d’existence
supérieures à celles de ses
voisins connaît des luttes
sociales aussi puissantes,
est-ce grâce au génie
politico-syndical de ses
dirigeants ? Domota ne
fait-il pas figure de héros
dans de nombreux pays y
compris dans l’Hexagone et
même un ministre, Yves Jego,
sans doute le plus
sympathique des ministres
des DOM que nous ayons
connus, en est tombé sous le
charme. Si on ne peut
affirmer avec certitude
qu’Yves Jego s’était
converti au domotaïsme, il
était inévitable cependant
que son innocente admiration
affichée pour le leader du
LKP lui coûtât son poste de
ministre. Toujours est-il
que l’argument consistant à
dire que les travailleurs
guadeloupéens auraient dû
avoir plus de modération
dans leurs revendications
syndicales compte tenu de
leur conditions d’existence
supérieures à celles de
leurs homologues des pays
voisins, nous semble
suspect. Devrait-on en
conclure que les
travailleurs des Etats-Unis
ou d’Europe ne devraient pas
se révolter car ils sont les
mieux lotis du monde ? Au
contraire, Marx ne
prédisait-il pas que la
révolte de la classe
ouvrière dans les pays
capitalistes avancés est ce
qui produirait la chute du
système ? L’argument en
question est donc
irrecevable et relève sans
doute de ce que certains
comme le philosophe Alain
Renaut nomment la « colonialité »
du pouvoir. En gros, cela
signifierait : « après tout
ce qu’on a fait pour vous
avec l’Assimilation, vous
n’êtes toujours pas
contents ! ». Cela dit,
beaucoup de méthodes de
lutte syndicales ici nous
semblent inacceptables comme
si elles bafouaient souvent
un certain nombre de
principes fondamentaux. Mais
la chose n’est pas propre à
la Guadeloupe. Quand nous
entendons des travailleurs
dans certaines usines
métropolitaines menacer de
verser des produits toxiques
dans les rivières si
certaines de leurs
revendications n’étaient pas
satisfaites, cela nous fait
froid dans le dos. Les
luttes syndicales
devraient-elles perdre tout
horizon d’humanité ? C’est
comme si nous étions revenus
à l’époque du capitalisme
sauvage du XIX° siècle !
Cela signifie un
effondrement des valeurs
collectives pouvant donner
sens au lien social et à
l’action politique. En
Guadeloupe, la chose est
redoublée car outre la crise
des valeurs collectives
républicaines produite par
le triomphe du capitalisme
ultralibéral, il faut
ajouter de plus
l’incertitude des valeurs
pouvant fonder une identité
collective guadeloupéenne.
Cette double crise des
valeurs collectives affecte
nos pratiques sociales,
aussi bien dans le
syndicalisme, dans les
relations familiales que
dans nos actions éducatives.
Notre jeunesse en paie
douloureusement le prix.
Si donc le phénomène LKP est
possible, c’est qu’il a sa
part de vérité et son succès
d’ailleurs en est
révélateur. Le mérite du
collectif est d’avoir fait
ressortir au grand jour le
système global
d’exploitation qui sévit
dans notre pays. La
Guadeloupe, si on veut la
comparer par exemple à un
département comme la
Dordogne, connaît un taux de
chômage très nettement
supérieur (55% des jeunes).
La création d’entreprises
est largement inférieure.
Les produits de consommation
courante sont trois fois
plus chers. L’ensemble des
salariés qui ne bénéficient
pas comme nous, les
fonctionnaires, des 40%,
vivent une situation
d’exploitation inacceptable.
Les monopoles de
l’import/export et celui de
l’essence ont un pouvoir
exorbitant sur les prix.
Certes, le capitalisme
néolibéral produit de la
misère dans l’ensemble de la
planète mais ce qu’a essayé
de montrer le LKP –même avec
des insuffisances- c’est le
mode spécifique du système
d’exploitation sévissant
dans notre île. Ce mode
spécifique d’exploitation a
été baptisé par le collectif
de Domota : pwofitasyon.
Sans doute l’analyse
mérite-t-elle encore d’être
approfondie. Ainsi, même si
les travailleurs
guadeloupéens ont un salaire
supérieur à ceux des pays
voisins, avec le coût élevé
de la vie, leur pouvoir
d’achat est inférieur à
celui de la métropole. D’où
l’injustice. Et même si les
fonctionnaires jouissent des
40% de vie chère, ils ont vu
aussi leur pouvoir d’achat
diminuer. En outre, si ce
n’était pas le cas, cela ne
pourrait que révéler la
nature artificielle de notre
système économique,
producteur de chômage et de
désespérance surtout dans
les couches les plus
défavorisées de notre pays.
Toutefois il est clair
quoique paradoxal que les
revendications affichées par
le LKP, au plan social du
moins, ont un caractère
profondément intégrateur
visant une juste parité avec
la Métropole, ce qui ne
cadre pas avec l’option
séparatiste de ses
dirigeants. Une Guadeloupe
indépendante, par exemple,
verrait ses conditions
sociales d’existence
alignées sur celle des îles
voisines et même, dans le
cadre d’une autonomie, il
faudrait veiller que cela ne
se traduise pas par une
diminution des protections
sociales. Avouons tout de
même qu’une telle complexité
participe aussi de l’encayage
de la Guadeloupe ! Mais la
force du LKP réside aussi
dans autre chose, pas
véritablement théorisé par
leurs dirigeants : c’est
d’avoir produit une
mobilisation de toute la
société civile
guadeloupéenne dépassant le
simple cadre syndical. Ainsi
ont été posées des
revendications de nature
sociétale, affirmant une
sorte de conscience
identitaire collective bien
que floue et diverse,
interrogeant le sens du
vivre ensemble et surtout le
fait que l’homme
guadeloupéen ne soit réduit
qu’à l’être consommateur,
une variété exagérée et
caricaturale de l’homo
oeconomicus produit par
la logique néolibérale.
Toutefois, la grande
faiblesse du LKP est de
n’avoir pas été la hauteur
de cette puissante
mobilisation de la société
civile laquelle,
maladroitement sans doute,
tentait d’exprimer la
grandeur de la conscience
d’un destin. Nous ne
revenons pas sur toutes les
critiques que nous avons pu
adresser aux dirigeants du
collectif, tous enfermés
dans des idéologies
surannées, marxistes ou
nationalistes, ne leur
permettant pas de saisir
l’extrême complexité de
notre réel ni celui de la
mondialisation néolibérale
actuelle. Au lieu de
continuer à mobiliser la
société civile autour de
thèmes ne se réduisant pas à
la question sociale, leur
sectarisme habituel, avec
des vieux chevaux de retour
comme, entre autres, René
Beauchamp, l’éternel et
insolite « représentant des
enseignants », les a
conduits à se battre contre
quatre adversaires à la
fois : l’Etat, le patronat,
les élus, et certains
intellectuels de la société
civile. Ce fut une grande
bêtise stratégique ! Et bien
que nous ayons, au début
apporté notre soutien
critique au mouvement, quand
il a fallu à juste titre
critiquer les événements de
Basse-Terre, nous avons
malgré tout appelé à ouvrir
la ronde et à débattre avec
le LKP. Domota, sur les
ondes, nous qualifia
violemment de « Toutous du
colonialisme »,
d’ « intellectuels
moribonds » (ce qui est vrai
d’ailleurs, car étant plus
âgés que lui nous sommes
statistiquement plus près de
la mort. Mais il ne faut pas
qu’il oublie –s’il le sait-
ce qu’affirmait le
philosophe Heidegger : « dès
qu’un être humain vient au
monde, il est déjà assez
vieux pour mourir ».
L’enfant peut mourir à la
naissance et la mère
survivre). De plus il
précisait rageusement et
virilement qu’ « ils »
avaient de quoi nous
frapper. On ne sait pas ce
qu’il avait exactement mais
que chacun, en ce domaine,
prenne toutes ses
responsabilités. Là aussi,
ce fut une immense erreur.
Il eût été plus judicieux
pour Domota et le LKP de
prendre de la hauteur, de
nous rencontrer malgré
l’étendue de nos divergences
et d’ouvrir un débat public
avec nous. Car la société
civile guadeloupéenne
n’existe pas sur un mode
unitariste. Elle est forte
de ses contradictions et de
sa diversité, qui est une
richesse pour notre pays.
Mais la conception
nationaliste du peuple (que
nous ne réduisons pas à
l’option indépendantiste car
il peut exister une
conception non nationaliste
de l’indépendance nationale)
rendait certains dirigeants
du collectif incapables de
penser une théorie de la
société civile. Si nous
sommes cependant résolument
opposés au nationalisme, le
marxisme contient à nos yeux
une certaine valeur : celle
de la dénonciation du
système d’exploitation
capitaliste. Mais nous
pensons que le marxisme doit
être dépassé par une
nouvelle philosophie de la
libération intégrant
l’apport incontestable du
libéralisme philosophique et
politique qu’on ne peut
réduire à l’ultralibéralisme
actuel. Tout cela bien sûr
est matière à débat et nul
ne possède la vérité
définitive sur ces
questions.
Le résultat de tout cela
c’est que trop de
contradictions opposaient la
puissance d’un mouvement
social initié au début avec
les insuffisances ou les
impasses politiques de ses
dirigeants. Bien qu’il
jouisse encore d’une
popularité certaine, le
collectif est incapable de
déclencher une mobilisation
massive telle que celle nous
avons connue au mois de
janvier. L’enthousiasme du
départ n’y est plus.
L’histoire ne se répète pas
disait Marx, la deuxième
fois, c’est une farce. Le
LKP peut bien continuer à
produire de la contestation
syndicale habituelle
d’autant plus que les
revendications initiales ne
sont pas satisfaites. Cela
est légitime. Mais on peut
douter aussi qu’il puisse
déclencher une situation
insurrectionnelle à moins
d’un événement
particulièrement grave. Le
risque alors serait que le
mouvement social connaisse
un pourrissement chronique
pouvant conduire à des
actions dangereuses, sur
fond de répression, mais
sans grandes perspectives
politiques. Cela dit, les
impasses politiques révélées
par le LKP ne sont pas
malheureusement que celles
du collectif, sinon ce
serait un moindre mal. Car
nous avons tous,
intellectuels, politiques,
Etat, patronat, notre part
de responsabilité ce qui
fait que la Guadeloupe est
sérieusement encayée
aujourd’hui. Mais si nous
avons longuement insisté sur
le LKP c’est qu’il lui
appartient historiquement
d’avoir fait bouger les
lignes, d’avoir en quelque
sorte tenté d’apporter du
nouveau. Il convient
maintenant d’analyser les
autres acteurs de la vie
publique.
Concernant l’Etat, rien de
bien nouveau sous le soleil.
Certes, il prend un certain
nombre de mesures dont
certaines peuvent être
pertinentes, mais les états
généraux organisés par lui
ne pouvaient pas donner de
résultats déterminants pour
une simple raison : ils se
sont déroulés sans la
participation des acteurs
les plus essentiels de la
société civile
guadeloupéenne dont le LKP
et certains élus. Ce
pourquoi nous avons refusé
d’y participer d’ailleurs.
La nomination de Mme
Penchard au poste de
ministre n’est nullement une
quelconque reconnaissance de
l’identité guadeloupéenne,
mais le renforcement de
l’autorité de l’Etat dans
les DOM, car, en bon
bonapartiste, Sarkozy sait
que l’Etat doit dominer la
société civile car c’est de
là, dans l’Hexagone comme
dans les DOM, que peut venir
une contestation efficace de
son pouvoir compte-tenu de
l’épuisement des partis
d’opposition et de
l’incapacité chronique des
groupes d’extrême gauche de
produire une théorie
pertinente de la libération.
Ce pourquoi le président de
la France a été très
impressionné par les
événements de Guadeloupe.
Quant aux élus, là encore
nous sommes dans la plus
plate tradition des
pratiques politiciennes,
administratives ou
gestionnaires, héritées de
notre histoire depuis 1848.
La politique dans nos îles,
malgré Césaire, n’a jamais
été vraiment à la hauteur de
notre destin. Nos écrivains
et poètes, aujourd’hui comme
hier, ont bien posé avec
brio la question de notre
identité culturelle mais
jamais ils n’ont réussi à
traduire correctement cela
en perspectives politiques.
Mais la critique tout azimut
qu’adresse le LKP aux élus
est faible, voire
dangereuse. D’une part parce
que le collectif (surtout en
ce moment où éclatent les
divergences politiques de
ses dirigeants), malgré
l’impressionnante
plate-forme revendicative,
n’a pas vraiment un projet
de société à proposer,
d’autre part parce que nos
responsables politiques,
ayant été élus
démocratiquement,
représentent l’état de la
société civile du moment
actuel. Quant au patronat,
il n’est guère homogène et
si certains patrons
représentent activement le
système de domination en
cours dans notre pays,
beaucoup de petits patrons
assistent à la fermeture de
leurs entreprises.
Enfin, s’agissant des
« intellectuels » (si nous
voulons encore utiliser ce
terme désarmant de
nostalgie) ils ne
représentent pas
grand-chose. Premièrement
car ils ne sont pas les
principaux acteurs de la vie
publique deuxièmement parce
que la majorité des diplômés
craignent d’exercer leur
fonction critique et il est
révélateur de constater que
le plus grand mouvement
social ayant ébranlé la
Guadeloupe depuis 1946 ait
si peu mobilisé la réflexion
de l’ensemble de la
catégorie formée par ceux
qu’on pourrait appeler des
« intellectuels ». Sans
doute pourrait-on affirmer
que des déclarations
menaçantes comme celles
proférées par Domota à notre
égard les auraient
terrorisés. Mais cette
explication n’est pas
satisfaisante. En réalité,
les intellectuels
guadeloupéens sont pour
l’essentiel des
fonctionnaires qui jouissent
d’avantages certains dans le
système actuel et leurs
discours pro-nationalistes
ne sont qu’un leurre
idéologique leur permettant
de masquer à bon compte les
privilèges dont, comme
nous-mêmes, ils jouissent.
Avec ceci, ils peuvent
continuer à proférer en
toute bonne conscience,
depuis des décennies, sur
les ondes ou dans leurs
journaux, les mêmes discours
indépendantistes enflammés.
Comme on dit, cela ne mange
pas de pain !
Avec tout cela, un tableau
très sombre en vérité, la
Guadeloupe ne peut être que
bloquée, encayée. Elle peut
poursuivre dans la voie du
pourrissement car aucun des
acteurs principaux de la vie
publique n’a à lui seul
assez de force ni d’autorité
pour présenter un projet
consensuel. On peut penser
que le pourrissement puisse
produire un désordre capable
d’entraîner un ordre
nouveau. Mais cela ne peut
se réaliser que lorsque le
désordre est déjà porteur de
principes libérateurs et
d’une alternative claire et
conséquente, ce qui n’est
pas encore le cas
aujourd’hui. Aucun parti
membre du LKP ne peut
prétendre présenter un
projet consensuel (ni le PCG,
ni l’UPLG, ni même le
nouveau parti d’Alain
Plaisir) car, leurs
résultats aux élections le
montrent, aucun ne jouit
d’une adhésion politique de
la majorité de la
population. Une alternative
politique crédible ne peut
être que consensuelle, que
le fruit de la collaboration
de tous. Cela signifie que
nous puissions accepter dans
ce moment de crise sans
doute historique, nos
différences ou nos
contradictions.
Il faut donc abandonner la
vision unitariste du peuple
qui est le propre de
l’idéologie nationaliste. Le
marxisme-léninisme a une
autre manière de réduire le
peuple en considérant que sa
substance est constituée
surtout par la classe
ouvrière. Or, l’échec des
luttes ouvrières sous la
deuxième république, outre
les trahisons des
républicains et
l’inexpérience de la classe
ouvrière bien analysées par
Marx, a aussi pour origine
le problème de l’identité
collective ou du lien social
posé par la cassure de toute
une tradition opérée par
l’épisode révolutionnaire.
Napoléon III est la solution
tragique de cette
contradiction. En outre,
l’évolution radicale du
prolétariat et de la
paysannerie depuis plus d’un
demi-siècle, rend la notion
de peuple encore plus
compliquée. La Guadeloupe a
connu aussi une évolution
notable des classes
populaires, avec la quasi
disparition du prolétariat
industriel et celle de la
paysannerie pauvre,
importante encore à l’époque
de la création de l’UTA et
de l’UPG. Si certains
syndicats comme la CGTG de
Nomertin ont encore des
liens avec ce qui reste d’un
prolétariat classique,
l’UGTG elle exprime surtout
les revendications de la
couche inférieure des
classes moyennes, employés
des services ou des
institutions locales
(hôpital, mairies etc…) donc
d’une forme de petite
bourgeoisie dont les
revendications, quoique
légitimes, donnent au
syndicat de Gaby Clavier
(celui qui a su
repositionner l’UGTG dans
cette nouvelle
reconfiguration des classes
populaires) un succès
certain mais avec une
tonalité idéologique très
particulière. Enfin, il faut
tenir compte des analyses de
Glissant quant aux identités
créoles, celles de la
caraïbe notamment, qui ne
sont pas des identités
fondées sur une racine
unique. Ceci expliquerait
que les pays de la région
n’ont pas connu de
nationalisme même quand ils
ont accédé à l’indépendance.
Par voie de conséquence,
fonder des stratégies
politiques sur des visions
erronées du peuple ne peut
que conduire à l’échec, ce
qui est le cas des groupes
indépendantistes ou
autonomistes depuis 40 ans.
Il serait donc intéressant
de réinterroger notre
société à partir du couple
Etat/société civile,
théorisé par Hegel, repris
de façon critique par Marx
et ensuite par Gramsci. Mais
à condition bien sûr de
dépasser ces trois
théoriciens et en se méfiant
de la reprise par certains
néolibéraux de la notion de
société civile. (Le
sarkozysme lui est un
néolibéralisme de nature
bonapartiste et
néo-hégélien).
Il est évident que nous ne
pouvons ici en faire le
développement théorique.
L’essentiel à nos yeux
(selon un avis que nous
voulons très humble) est
d’essayer de refonder la
politique dans la société
civile guadeloupéenne (dans
le moment actuel
car nous nous méfions aussi
de cette dernière notion).
Non que la notion de peuple
guadeloupéen ne soit pas
légitime. Mais le peuple est
souvent comme la nuit où
tous les chats sont gris.
Son opérativité politique
est donc faible surtout pour
penser des sociétés comme
les nôtres qui ne veulent
pas l’indépendance mais dont
l’assimilation à la
métropole produit des effets
détestables et qui sont
comme bloquées (encayées
si vous préférez
l’expression) quant à leur
avenir. Il se pourrait que
le type d’identité
collective propre à nos
régions et que Glissant
nomme « créolisation »
entraîne un rapport faible
avec la loi donc y compris
avec la chose politique. La
quête identitaire s’abîme
dans la recherche d’une
identité racine unique
introuvable, souvent dans
une sorte de négritude mal
comprise, ce qui engendre le
refus de l’autre
guadeloupéen, l’indien, le
syro-libanais, le blanc
créole (Reconnaissons à
Domota le mérite d’avoir
aperçu quelque peu ce
danger, lors d’une émission
télévisée). On en vient donc
à penser notre identité sur
le mode de la souffrance ou
selon une logique
victimaire. Le passé
esclavagiste se présente
comme ce qu’on ne peut
dépasser et la couleur noire
est vécue comme maléfice
comme l’atteste cette
chanson, An pa té mandé
koulè nwè-la, qui a eu
un vif succès durant la
longue grève du début
d’année. Si on joint à cela
des rapports sociaux d’une
extrême complexité
s’effectuant sous le mode
d’exploitation particulier à
nos pays, colonies ayant été
départementalisées, et que
nous qualifions pour
l’instant faute d’autres
termes de pwofitasyon,
il est clair que le « peuple
guadeloupéen » évolue dans
les ténèbres et que tous,
pour autant que nous sommes,
artistes, écrivains,
syndicalistes, politiques,
éprouvons de grandes
difficultés à le faire
advenir à la clarté du jour.
Certains ont une vision très
claire, pensent-ils, de ce
qu’il faut faire. C’est le
cas de Raymond Gama,
dirigeant du groupe Nonm et
idéologue avec Gaby Clavier
de l’UGTG. Le premier a
déclaré sur les ondes d’une
radio locale qu’Alain
Plaisir avait tort de se
présenter aux élections,
qu’il n’a rien à attendre
des élections « coloniales »
et a affirmé que l’unique
solution serait une
mobilisation dans la rue
entraînant la prise du
pouvoir politique instituant
une Guadeloupe indépendante
mais non démocratique car
seul un pouvoir fort
pourrait nous débarrasser de
toutes les tares imprimées
en nous, surtout dans nos
sociétés vouées à la
consommation. Nous avions
toujours pris Gama pour un
doux et sympathique rêveur.
Mais de tels propos sont
sans doute inquiétants. Un
groupe politique
minoritaire, sachant qu’il
n’a aucune chance aux
élections, peut-il se
permettre de croire que
c’est lui qui va faire le
bonheur du peuple contre
l’avis de ce dernier ?
N’est-ce pas là –à moins de
prendre les Guadeloupéens
pour des imbéciles- une
manière directe d’appeler à
la guerre civile ?
Surprenant de constater que
même dans notre île, Pol Pot
a fait école. Ce que ne
comprend pas ce militant
nationaliste, c’est que nous
ne sommes plus ni dans le
cadre de l’Ancien régime, ni
dans celui de la Russie
tsariste, ni non plus dans
celui des pays ayant accédé
à l’indépendance au milieu
du siècle dernier. Nos pays
connaissent une certaine vie
démocratique (du moins la
participation aux élections)
depuis l’abolition de
l’esclavage en 1848. Durant
tout le XIX° siècle –et Gama
comme historien est mieux
placé que nous pour le
savoir- les descendants
d’esclaves ont investit les
élections et le Conseil
Général a été l’enjeu de ces
luttes. Son collègue et ami,
l’historien Jean-Pierre
Sainton, développe des
analyses bien plus
pertinentes que cela.
Reconnaissons tout de même,
à la décharge de Raymond
Gama, qu’il est difficile
d’être dans la science
historique tout en étant un
idéologue nationaliste
radical. Ce qui distingue
les DOM des autres colonies
antérieures, c’est qu’avec
le régime de l’assimilation
aux institutions françaises,
ils ont connu un
développement incontestable
de la société civile malgré
toutes les insuffisances de
cette dernière. De 1848 à
1946, les faiblesses des
protections sociales propres
au régime colonial, avaient
entraîné un développement
incontestable d’associations
de toutes sortes, surtout
mutualistes. Encore une
fois, le nationaliste, même
quand il se veut historien,
a toujours une vision très
simplifiée du peuple. Là,
nous ne dirons pas que
« cela ne mange pas de
pain » car de tels propos
peuvent entraîner la
Guadeloupe dans des
événements très douloureux
sans dépassement dialectique
vers une quelconque
positivité.
En somme, si ni l’Etat, ni
les politiques (quels que
soient leur bord,
fussent-ils
révolutionnaires), ni même
le LKP, ni bien sûr les
intellectuels comme nous, ne
sont capables pour le moment
de proposer une autre
politique quant à notre
destin et qui aurait
l’assentiment de la majorité
de la population c’est parce
que la politique elle-même
et en tant que telle est en
panne dans notre pays. La
tache donc de l’heure est de
la refonder. Mais comment ?
Nous vivons une opposition
entre d’un côté, un Etat qui
en raison de son histoire
chez nous voire de la « colonialité »
de son pouvoir, demeure,
même avec les aspects
positifs de son action, dans
un certain état
d’extériorité par rapport à
la société et, de l’autre
une société guadeloupéenne
taraudée par la peur de
l’avenir et par ses
nombreuses aliénations. Il
ne s’agit pas de se mettre
d’accord sur un projet
politique commun, ce qui
n’aurait pas de sens, mais
sur une sorte de nouveau
contrat social permettant à
la politique de prendre un
autre cours, un horizon de
sens dans lequel pourraient
même se redéployer les
luttes sociales. Autrement
dit, passer d’un état de
peuple travaillé par une
identité complexe mais
malheureuse ou souffrante et
par la peur d’assumer son
avenir, à une société civile
riche, diverse et dynamique,
progressivement consciente
et sûre d’elle-même
c’est-à-dire à un
authentique peuple
politique, à un vouloir
guadeloupéen s’assumant
lui-même. Cela passe par la
constitution d’un espace
public digne de ce nom où
chacun, en toute liberté,
pourrait apporter sa modeste
contribution. Il est clair
que cette dynamique de la
société civile, si elle
allait en se développant,
s’autonomiserait par rapport
à l’Etat. Prenons un
exemple : puisque la
politique de l’Etat est
nettement insuffisante
concernant la situation de
la jeunesse, pourquoi des
enseignants à la retraite ne
se regrouperaient-ils pas
pour donner un peu de leur
temps à la formation ou à
l’encadrement des jeunes ?
Une telle initiative de la
société civile, sans
remettre en cause les
structures étatiques
existant en ce domaine, ne
redonnerait-elle pas
confiance aux
Guadeloupéens ? Il
appartient donc à tous les
acteurs de la société civile
de réaliser dans un avenir
encore indéterminé les
véritables Assises de la
société guadeloupéenne. Dans
le mot « assises » il y a
aussi le mot créole sizé.
Sizé pou nou kozé
afin de mieux rebondir.
Il faudrait donc, du moins
nous semble-t-il, que tous,
élus, LKP, groupes ou partis
politiques divers et autres
acteurs de la société
civile, décident
solennellement de se réunir
en le déclarant
publiquement, ce qui
engendrerait une dynamique
de l’espoir et de la
confiance en refondant des
valeurs ou des principes
pouvant redonner sens au
vivre ensemble. En
attendant, les polémiques
autour de l’article 73 ou de
l’article 74 n’ont pas grand
sens aujourd’hui et le
peuple d’ailleurs n’y
comprend rien. Seul un
projet issu de la dynamique
même de la société civile
pourrait mobiliser la
population et, en un second
temps, proposer à l’Etat une
transcription juridique de
ses décisions. Pour
l’instant, toute autre voie
nous semble bouchée. Une
brume épaisse obscurcit
l’horizon. Allons-nous
pourtant laisser notre pays
s’enfoncer dans le
délitement du lien social ce
qui peut produire des
conflits ethniques, voire
raciaux, ou encore une
guerre civile avec ce que
cela entraîne : une logique
de la vengeance dans un
petit pays de moins de
500 000 habitants ? Si nous
aimons notre pays, on ne
peut vouloir cela.
Serions-nous, nous aussi, un
doux rêveur mais non
violent ? La philosophie,
disait Hegel, arrive
toujours trop tard car comme
l’oiseau de Minerve, elle
prend son vol le soir. Ces
réflexions ne sont donc que
la pâle lueur d’un
clendenden dans une nuit
sans étoiles. Telle est
notre modestie.
Jacky Dahomay
Notes : « encayé ».Nous
créons ici un néologisme en
reprenant l’expression
créole
enkayé.
Littéralement : quand les
lignes des pêcheurs
s’accrochent dans les
coraux.
Clendenden :
Lucioles.