Tel qui
pleurait hier aujourd’hui se
réjouit
par Michel
Herland
Un écrivain célèbre s’est
illustré, aux lendemains du
10 janvier, en insultant
copieusement les
Martiniquais, coupables
selon lui d’inconséquence
notoire. Selon cet auteur,
en effet, il n’était pas
cohérent de refuser
l’ouverture vers l’autonomie
accrue qui aurait résulté du
passage au régime d’une
collectivité d’outre-mer
régie par l’article 74 de la
Constitution, après avoir
crié bruyamment, pendant les
événements de février-mars
2009, que la Martinique
appartenait aux seuls
Martiniquais et que les
Français de France n’avaient
rien à y faire.
En réalité, il n’y avait
aucune contradiction
là-dedans. Outre que les
manifestants enrôlés sous la
bannière du K5F ne
représentaient pas toute la
Martinique, il n’est
nullement absurde, en
politique, d’envoyer
simultanément au « maître »
(l’État français) un message
négatif (« tu n’es pas ici
chez toi ») et un message
positif (« non, nous ne
voulons pas changer de
statut car nous refusons de
courir le risque de voir
diminuer les transferts
financiers en provenance de
ton budget »). Qui ne voit,
en effet, que, aussi
longtemps que l’État
français désirera conserver
la Martinique, il n’est pas
inopportun de lui faire
savoir qu’il n’est pas
vraiment chez lui ici mais
que, à défaut d’être aimé,
il peut néanmoins se rendre
indispensable en faisant, de
temps en temps, un geste
supplémentaire. Les
manifestants de février-mars
étaient donc tout autant
dans leur rôle que les
personnes – en partie les
mêmes – qui, le 10 janvier,
ont donné une majorité
écrasante au non.
Le vote du 10 janvier était
essentiellement dicté par la
prudence. La crainte d’un
éventuel « largage » – même
si le Président Sarkozy
s’était déplacé spécialement
en Martinique pour écarter
toute éventualité de ce type
– qui découlerait à terme
d’un changement de statut ne
fut pas pour rien dans le
non. Mais enfin, cette
crainte s’expliquait d’abord
par l’impréparation criante
des partisans de l’article
74, qui n’avaient pas cru
nécessaire de boucler
précisément à l’avance les
conditions du passage
éventuel au nouveau régime.
Comme l’on sait, la
procédure constitutionnelle
prévoyait une loi organique
votée par le parlement
français. Il est clair que,
pour échapper à l’accusation
trop prévisible du « chat en
sac », il eût fallu négocier
à l’avance avec le parlement
et le gouvernement les
termes de la loi organique
afin que les Martiniquais
pussent décider en toute
connaissance de cause ce à
quoi ils s’engageaient en
votant pour l’article 74.
C’est là où l’affaire se
corse. Car comment se
présentait la consultation
du 24 janvier ? Les
partisans du non à la
collectivité unique n’ont
pas eu tort de souligner que
cette dernière n’était
toujours pas précisément
définie ; que le maintien
ultérieur des dotations
budgétaires du département
et de la région ne reposait
que sur des bonnes paroles
du président de la
République et de sa ministre
de l’outre-mer ; et surtout
qu’une inconnue subsistait
sur le mode d’élection, sur
la composition et donc sur
le contrôle de la future
assemblée unique. Ce ne sont
pas là des questions
mineures. Il vaut donc la
peine de se demander
pourquoi l’inquiétude qui
s’est manifestée le 10
janvier a disparu le 24.
Plusieurs éléments
d’explication peuvent être
mis en avant. Le premier
confirme l’influence du PPM
et du député-maire de
Fort-de-France. Car entre le
10 et le 24 janvier la
différence principale – du
point de vue des partis qui
comptent à la Martinique –
tient bien à celui de M.
Letchimy, qui recommandait
le non le 10 et le oui le
24. Ce constat doit
interpeller MM. Lise et
Marie-Jeanne : le parti
d’Aimé Césaire est non
seulement toujours bien
vivant mais son influence,
en l’occurrence, s’est sans
doute avérée déterminante.
Le deuxième élément à
prendre en considération
devrait rasséréner les
tenants de l’article 74.
Ayant eu l’habileté de tirer
immédiatement la leçon de
leur échec du 10 janvier en
invitant les Martiniquais à
se rabattre, en quelque
sorte, sur la collectivité
unique, ils sont en droit de
transformer leur défaite du
10 janvier en victoire du
24. Car il ne fait pas de
doute que le résultat très
net (en dépit du taux élevé
d’abstention) en faveur de
la collectivité unique
s’explique pour une part
très importante par le fait
que tous les principaux
partis – y compris donc le
MIM et le RDM – ont appelé à
voter oui.
Le succès du oui le 24
janvier s’explique donc.
Cela n’empêche pas de
s’interroger sur le taux
d’abstention. L’indifférence
qu’il manifeste, de la part
de grande la majorité des
Martiniquais, signifie que
pour la plupart d’entre eux
la question posée le 24
janvier, à l’inverse de
celle du 10, ne tirait guère
à conséquence. Les partisans
du non n’ont pas réussi à
convaincre que les inconnues
subsistant dans la
collectivité unique telle
qu’elle était présentée,
étaient tout aussi
inquiétantes que celles qui
accompagnaient le choix de
l’article 74. Comment
comprendre cela, après
l’engouement suscité par la
consultation du 10 janvier ?
Certains mettent en avant le
tremblement de terre d’Haïti
pour expliquer l’absence
d’une majorité importante
des Martiniquais aux urnes,
mais il est bien difficile
de voir un rapport entre
deux événements aussi
différents : d’une part, une
catastrophe naturelle qui
affecte cruellement un pays
voisin et ami de la
Martinique ; d’autre part,
une consultation martiniquo-martiniquaise
qui engage durablement
l’avenir de notre île. Le
mystère du revirement entre
les deux consultations des
10 et 24 janvier reste donc
entier. Tout d’un coup, les
Martiniquais ont semblé se
désintéresser de la question
institutionnelle qui les
passionnait quinze jours
plus tôt ! Force est de
conclure que, une fois
écartés les « dangers » de
l’article 74, ils ont
considéré que le passage du
statut de DOM-ROM à celui de
collectivité d’outre-mer
spécifique, relevant
toujours de l’article 73, ne
contenait aucune menace,
l’essentiel étant de
préserver le régime de
l’identité législative. Si
tel est le cas, cela
révèlerait un manque de
formation politique chez les
Martiniquais. Il n’est
nullement assuré, en effet,
tant que la nouvelle
collectivité ne sera pas
mise en place, qu’elle ne
sera rien d’autre que la
simple addition du
département et de la région,
et de leurs moyens
respectifs, accompagnée
d’une certaine
rationalisation
administrative.
L’ignorance où nous sommes
de ce que seront le nombre
des élus et surtout leur
mode de désignation
introduit en effet une
incertitude majeure. Il
n’est bien sûr pas
impossible qu’une nouvelle
assemblée, équitablement
constituée, plus
représentative des
véritables besoins de la
population, et dotée de
compétences supplémentaires
par rapport à feu les
conseils général et
régional, conduise la
Martinique sur la voie du
renouveau. Mais il est
tout-à-fait possible
également que la nouvelle
assemblée fasse émerger un
chef tout puissant,
gouvernant sans contrôle en
l’absence de l’équilibre qui
s’instaurait jusqu’ici
spontanément du fait de la
présence des deux conseils.
Quant à la simplification
administrative, elle ne
s’imposera pas
automatiquement, même si
elle fut le principal
argument mis en avant par
les partisans du oui. Tout
dépendra à cet égard de
l’intelligence et de la
détermination du nouvel
exécutif.
Michel Herland, professeur à
l’UAG, Martinique