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Ce qui a triomphé aux Régionales


Par Frantz Succab


Que d’autres se flattent de la victoire écrasante de Victorin Lurel aux élections régionales ! Il faut, en tout état de cause, rester fier de s’y être opposé. Une question demeure, cependant, en suspens parmi ses adversaires : s’agissait-t-il seulement de lui ravir son poste et sa majorité ou bien, avant tout, de promouvoir à travers le débat politique une autre idée de la Guadeloupe ?
On ne peut pas dire que les deux principales têtes de listes adverses avaient habitué l’opinion à une contestation du système politique qui nous régit. Au cours des mandatures passées, qui dans l’opposition qui dans la majorité, elles n’avaient jamais démontré une vraie remise en cause du statut colonial. Même les partis indépendantistes ou autonomistes qui ont sauté dans la course électorale à partir du tremplin du mouvement social n’attestaient pas d’une dynamique politique stupéfiante. Leur apport électoral au « lyannaj » avec les partis traditionnels « de gauche » s’opposant à Lurel fut conforme à leur faiblesse politique réelle. C’était certainement le prix à payer pour une étrange précipitation, oublieuse du fait qu’un long reflux de la pensée et de l’action politique anticolonialiste avait précédé l’émergence du LKP.
En un combat douteux
Que ceux qui se sentent vaincus ruminent leur revanche ou cuvent leur déception! Un jour, le plus vite possible, il faudra bien regarder la vérité en face. Fallait-il en attendre plus, en l’état, de l’électorat de la Guadeloupe ? Etait-il besoin d’aller au casse-pipe électoraliste pour se rendre à cette évidence : si le peuple, principalement le peuple salarié, peut se mobiliser massivement sur ce qui relève du pouvoir d’achat et se révolter contre la pwofitasyon, la traduction politique d’un tel mouvement social ne va pas de soi. L’exposition médiatique, pendant quelques mois, des uns et des autres à travers le LKP ne vaut pas un travail politique prolongé. D’abord un effort de renouvellement de la pensée même, dans le but de mieux expliquer et faire comprendre au plus grand nombre tous les mécanismes qui déterminent l’état de la Guadeloupe d’aujourd’hui. En même temps, l’élaboration d’une pédagogie de l’action qui conduise un nombre toujours plus grand de Guadeloupéens à « vivre déjà» ce qui, au-delà des revendications économiques, balbutiait au milieu des foules : non seulement une alternative de société, mais aussi de civilisation. Montrer dès maintenant qu’on peut vivre et faire ensemble, autrement et mieux que sous la loi capitaliste néolibérale, dans la dépendance totale à l’égard de l’occident européen. Autant de choses qui ne se construisent pas en un jour, encore moins dans l’immédiat par les urnes, mais qu’il faut décider maintenant. On ne pouvait enterrer sous des dogmes et des postures révolus ce que le mouvement social avait porté d’inédit et s’imaginer changer la donne politique.

De ce point de vue, si Aldo Blaise et Eric Jalton, malgré le soutien appuyé de ce dernier au mouvement social, l’avaient emporté, leur victoire n’eut pas été de nature politique radicalement différente de celle de Victorin Lurel. Elles auraient participé de la continuité du système de dépendance puisque ne s’appuyant sur aucune référence alternative de civilisation. Celui des trois qui l’a emporté avait un avantage certain, puisque, plus que les autres, il était le candidat à la fois de la droite et de la gauche traditionnelles, deux entités qui dominent la scène électorale de Guadeloupe depuis 1946 au moins. En outre, à ce jeu-là, il se trouve que Lurel est nettement plus archétypique d’une apparence de « premier de la classe », mise en scène de manière ostentatoire, d’un mode de pouvoir et de vie qui exclut tout contre-modèle avéré dans la Guadeloupe que voici. Ne déclare-t-il pas sans rire après son élection : « Nous vivons libres et heureux dans un pays démocratique » !? C’est une façon on ne peut plus cynique d’appeler à se contenter de l’écume des jours, sans se fatiguer à regarder le fond du problème guadeloupéen.
Entre l’urne et l’Autre...
Se contenter de constater que les urnes ont parlé, sans aller au-delà des apparences relève à notre sens de la même défaite de la pensée. Sommes-nous vraiment en présence d’un électorat libre ? C’est une vraie question dont la réponse ne peut faire fi de l’histoire de la politique en Guadeloupe. Toute la classe politique, de droite ou de gauche, s’est appliquée durant plus d’un siècle à façonner l’électorat selon l’injonction de n’exister que par et pour la France, de toujours mériter de la France, surtout au plus fort des crises, et de s’estimer heureux d’être dépendant. Voilà qui peut paraître blasphématoire pour les ouailles démocrates de nos parages ! Loin de nous l’idée d’attribuer à l’électorat tous les péchés d’Israël, néanmoins, nous ne faisons pas partie des idolâtres hypocrites du suffrage populaire, qui choisissent de faire comme si tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Pas d’angélisme pseudo-démocratique quand la crainte de l’incertitude, la terreur de la rupture du stock importé (en somme du « largage »), et la désinformation sur les vrais enjeux sont toujours invités d’honneur à la table. La sincérité de l’électeur guadeloupéen n’est pas en cause, il porte seulement en lui l’incomplétude de la Guadeloupe. En votant, il est réputé participer de la souveraineté populaire, pourvu que toute idée de souveraineté proprement guadeloupéenne soit taboue. Qu’est-ce que le droit de vote dans un pays empêché de réfléchir librement à son destin, ou le débat politique est impérativement confiné dans l’obéissance aux autres ?
Rappelons quand même que, plus récemment, passer de Lucette Michaux-Chevry à Victorin Lurel ne fut pas la révolution, même pas un progrès, mais une régression politique, ramenant la perspective bien en-deçà de toute idée de destin propre pour la Guadeloupe en tant que pays singulier. En effet, quoiqu’on veuille la masquer, la question politique de fond est là. De ce point de vue, la réélection du président Lurel ouvre de vraies perspectives de lutte politique. Je dis bien POLITIQUE, afin que tous ceux qui prétendent vouloir s’affranchir des pouvoirs parisiens, de droite ou de gauche, s’identifient plus clairement qu’ils ne l’ont fait jusqu’à présent. Il faut savoir ce que l’on veut.

Enfin une vraie Droite guadeloupéenne !
Quand l’avenir s’assombrit, les idées sombres le confortent. C’est, au contraire, le moment d’avoir les idées claires. La question n’est plus de se demander QUI a gagné, c’est Victorin Lurel évidemment, mais de comprendre CE qui a gagné. Deux mots-clés STABILITE et SECURITE ne cessent désormais d’être répercutés par toutes les bouches de la liste victorieuse et de la bienpensance politologue. Ces mots illustrent parfaitement l’illusion attendue. En général, ce ne sont pas ceux qui vivent dans la tourmente du chômage, des emplois précaires, en somme, dans la spirale de l’échec social qui roulent pour la stabilité et la sécurité. Ils ne savent pas ce que cela signifie concrètement. Yo ka débat, yo ka pòté mannèv...et souvent désespèrent au point de se détourner du débat politique. Pour peser efficacement sur la décision des pouvoirs économiques et politiques, ils n’ont objectivement aucun autre lieu que la rue et aucun autre moyen que le bruit. Autrement, les gros profiteurs et les administrations jamais ne les entendent. Ceux qui réclament le plus stabilité et sécurité sont ceux qui ont quelque chose à ne pas perdre, de la grosse fortune privée...au ti sipé d’acquis social. Voté pou voté, an nou lésé biten la kon i yé la pito. C’est dans ce comportement politique universel que trouve son origine ce qu’on appelle, sous tous les cieux et dans toutes les langues : la Droite.
Alors que le capitalisme néolibéral affiche sa sauvagerie et sa rapacité à la face même des pouvoirs réputés démocratiques, censés servir l’intérêt du plus grand nombre, on nous invite à faire l’autruche devant la catastrophe humaine qui s’annonce. Plus il y a du travail à faire, plus l’emploi se raréfie. Plus les riches s’enrichissent et moins nombreux ils sont, et plus le nombre de pauvres et d’exclus augmente. Cela n’augure ni du calme social ni de l’harmonie politique. Ce sont les prémisses du chaos. Mettre en exergue dans ce contexte les mots de stabilité et de sécurité, comme une injonction à souffrir socialement sans crier sa douleur et sa colère ; en même temps, se ranger ostensiblement du côté des classes privilégiées de la hiérarchie sociale, c’est se poser en pompier pyromane. C’est toute l’utopie de Victorin Lurel, dangereusement triomphante. Notre homme apparaît indéniablement pour les nantis de ce pays comme le meilleur pompier doublé du meilleur suborneur et, pour les classes moyennes dérangées voire apeurées par la révolte des plus humbles, comme le plus sûr bouclier. Voilà l’illusion et voilà tout le drame. Scénario classique des lendemains de grandes montées de fièvre sociale quand elles ont effrayé les nantis, sans se hisser elles-mêmes à l’échelle d’une alternative politique et de civilisation. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire de l’humanité que les vagues bleues (ou blanches) succèdent comme un réflexe réactionnaire aux rouges colères populaires.
Il est Guadeloupéen, mais il se soigne !
C’est bien sous le signe de LA POLITIQUE que le président de la région inaugure sa seconde mandature. L’image de bon gestionnaire, connaisseur de dossier qu’il veut bien encore se donner n’est que résiduelle. Comme un stock de confiance, une apparence qui rassure le chaland-électeur. Mais lorsqu’il s’autoproclame « capitaine d’un navire en pleine tempête », cela illustre mieux la nouvelle donne. Exit le successeur de Michaux-Chevry, son prédécesseur n’est que lui-même : président de région le mieux élu de France et de tous les temps. Nous n’avons plus à faire à un simple « élu local » d’un ordre élevé, Victorin Lurel compte bien se poser en homme politique français incontournable pour la France, plus chef de la Guadeloupe, sa chasse gardée et son atout, que énième député ou roue de secours de l’opposition de gauche. Il n’a plus besoin de la carte de visite PS. Il rencontrera autant qu’il le voudra le premier des Français en premier des Français d’outre-mer. Et « entre droites » de bonne composition. C’est, du moins, ce qui transpire de sa posture.
Sous ce rapport, sa position dominante sur le plan électoral ne suffira pas. Pour jouer pleinement son rôle de garde-fou de l’argument anticolonialiste, ne disposant pas de pouvoir de coercition et le favoritisme n’étant plus du meilleur aloi, il sera obligé d’inventer le « lurélisme ». L’homme a suffisamment de goût pour la rhétorique pour ne pas tenter d’avoir une position idéologique dominante, afin de surplomber plus encore la médiocratie politicienne. On voit bien que, déjà, il tente de se constituer son propre stock d’armes doctrinales. Mais à ce jeu là, il sera seul en son palais et risquera de noyer la Guadeloupe dans ses certitudes.
Pour notre part, en raison même de l’émergence d’une nouvelle droite électorale, nous avons la faiblesse de croire encore aux vertus du débat public permanent. Qu’on nous pardonne de nous répéter : pour que la Guadeloupe existe à ses propres yeux et dans le monde, elle doit se penser enfin, oser se regarder telle qu’elle est et trouver en elle-même le courage et la force de se prendre en charge. Cela s’appelle s’autodéterminer.
Le triomphe de la liste « Tous pour la Guadeloupe » ne signifie pas encore que nous puissions dire, en responsabilité : « Nous Guadeloupéens ». Les élus des assemblées « majeures » n’ont jamais disposé de pouvoirs réels pour prendre en charge la Guadeloupe. La liturgie des victoires électorales et des couronnements ne correspondent pas à la réalité : nos élus ne sont pas dotés de compétences de femmes et d’hommes d’Etat. Quand nous dénonçons cette situation, cela signifie que nous posons autrement la question de la responsabilité politique. Il s’agit, en effet, d’être prêt à doter notre pays des moyens de s’administrer lui-même.
La responsabilité politique consiste d’abord à assumer un pouvoir d’Etat, lequel se traduit par la mise en oeuvre d’une politique et de moyens propres. L’autodétermination n’est rien d’autre : des femmes et des hommes en capacité de responsabilité. Capables, à partir d’une entité nationale avérée, de mener avec d’autres une politique régionale ou internationale de progrès, faire partie d’espaces d’opposition au néo-libéralisme planétaire. C’est à partir de là qu’il devient possible entre nous et avec d’autres nations de construire des alternatives globales, plus solidaires et plus humaines. Ainsi notre peuple pourrait-il enfin comprendre que le monde ne se limite pas à la France et à l’Europe, qu’il est possible d’être au centre de sa propre histoire, de sa propre géographie, de son propre destin et non plus facticement et éternellement « ultrapériphérique ».

Il sera salutaire de forcer Victorin Lurel à abonder le débat public sur toutes ces questions. Nous ne sommes plus en campagne électorale. De surcroît, ce n’est pas tous les jours que la Guadeloupe peut s’offrir une droite auto-construite. Non pas commanditée de France, mais capable de se réinventer elle-même et d’ici-même. S’il y a de l’assimilationnisme chez elle, cela ne relève pas de l’ignorance de notre différence, mais du choix stratégique de la mettre au second plan, pour être dans le monde du côté du plus fort. Lurel est Guadeloupéen, mais il se soigne. S’il aspire à se sentir plus Français chaque jour qui passe, ce n’est plus la France qui l’y force, ce temps est bien fini. C’est simplement la greffe qui a pris dans son coeur et son cerveau, comme pour la plupart des Guadeloupéens faisant office de caution de la présence française en Caraïbe. De l’assimilationnisme à l’allégeance au Maître il n’y a qu’un pas, mais il est aussi arrivé au cours de l’histoire coloniale que certains vendent leur fidélité à prix fort. Ne croyons pas que l’assimilationnisme pro-français soit incompatible avec le statut de chef d’une quelconque forme d’Etat fantoche, bien au contraire ! C’est donc plus que souhaitable que Lurel s’expose encore davantage. Gageons que ce sera un sujet d’observation toujours plus intéressant, qui enrichira probablement la connaissance de la pathologie du colonisé !
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 Pour mieux approfondir tout cela, je vous invite à lire la dernière livraison du Motphrasé