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Demanderont-ils au peuple de voter à main levée ?

Christian Rapha France-Antilles Martinique 08.09.2009

Juin 2003 : colloque pour les 90 ans d'Aimé Césaire. Un intervenant souligne que « ce qui peut apparaître paradoxal dans la politique d'Aimé Césaire relève d'une profonde conviction démocratique qui l'amène à considérer qu'un leader politique doit être particulièrement attentif aux aspirations du peuple, qu'il n'a pas à forcer le pas du peuple mais qu'il doit « aller au pas du peuple » . Décembre 2008 : assemblée plénière du conseil général. Le même homme, président du conseil général, et devenu entre-temps président d'un Rassemblement Démocratique, refuse le vote à bulletin secret demandé par des représentants du peuple!

En accord avec son alter égo du conseil régional, il fait alors adopter, à main levée et à la majorité simple, une demande de changement du statut de la Martinique. Même les vives contestations autour de certains décomptes de voix n'ont pas semblé les émouvoir.

Pour justifier ce véritable viol des consciences des élus du peuple, il se réfère à la Loom qui ne prévoit pas, selon lui, le vote à bulletin secret. Cette tentative de justification est une véritable escroquerie intellectuelle. Rappelons que la Loom émane du célèbre rapport Lise- Tamaya ; et que ce dernier avait été contesté et déchiré publiquement par Alfred Marie-Jeanne.

Comment comprendre dès lors que nos deux présidents, autonomiste et indépendantiste, pourfendeurs inlassables des fantômes du colonialisme, en toute complicité s'appuient sur le vide juridique d'un texte émanant de « l'oppresseur » pour refuser aux élus martini- quais les conditions d'un choix libre, en leur âme et conscience, de l'avenir de leur pays ?

Nos présidents avaient-là une occasion unique de démontrer leur volonté d'assumer les responsabilités martiniquaises en décidant, avec leur assemblée, de combler le vide juridique de la Loom pour satisfaire la demande de vote à bulletin secret.

Qui leur aurait fait grief de cette décision qui n'aurait eu pour seule conséquence que de renforcer la légitimité des décisions prises ?

Le « paradis du 74 »

Mais il est vrai que le vote à main levée a, pour eux, la vertu essentielle de mettre les élus récalcitrants « à portée de calotte » , dixit un élu de leur bord.

Juillet 2009 : la demande d'autonomie de la Martinique est confirmée, toujours à main levée, sans que ne soit publié au préalable l'avis du CESR. La communication de cet avis, défavorable sur plusieurs points aux décisions du congrès, ayant été « empêchée » de l'aveu même de certains de ses représentants.

Août 2009 : les deux présidents annoncent la création d'un « Rassemblement martiniquais pour le changement » . Quelques jours plus tard, plusieurs élus, annoncés comme faisant parti du rassemblement en question, laissent entendre qu'ils y auraient été « enrôlés » de force! Toutes ces manoeuvres hypothèquent gravement la légitimité des propositions qui seront bientôt soumises aux Martiniquais car elles sont le fruit d'un véritable assassinat des principes démocratiques.

Quant aux quelques « beaux esprits » qui se sont mis au service de nos deux présidents pour les aider à réaliser leurs rêves de grandeur, fruits de chimères de leur jeunesse révolutionnaire, ils se font les complices d'une entreprise qui vise à faire avancer le peuple à marche forcée vers le « paradis du 74 » et déversent avec arrogance leur mépris et leur condescendance à la face de tous ceux qui, de droite comme de gauche, résistent à l'orthodoxie de pensée dont ils sont devenus les prophètes.

Oubliées leurs déclarations médiatiques tonitruantes contre toutes les dictatures, le repli sur soi, la xénophobie, la haine de l'Autre et leurs porte-paroles ? Aucun doute! Sur le chemin du « Graal 74 » , ils sont dans le « sens de l'Histoire » . A court d'arguments, ils dégainent l'arme du dédain, supposée achever l'hérétique : « Tous des alimentaires, terrorisés par la peur de perdre leur confort. »

Ni le fait que les Guadeloupéens et les Réunionnais refusent de leur emboîter le pas ; ni le choix des Mahorais d'adopter le statut de département français ne les troublent. Et c'est Saint- Barthélemy et Saint-Martin, villes-îles devenues Com, qui sont leurs nouveaux eldorados.

Pas peur de la responsabilité

En ce qui nous concerne, nous n'avons pas peur de la responsabilité. Nous la revendiquons! Parce que nous savons qu'elle rime avec dignité. Parce que nous connaissons le prix de l'effort ; parce que nous ne confondons pas l'assistanat avec la solidarité ; l'engagement au service du peuple avec la course aux intérêts personnels et le marchandage électoral ; parce que nous ne craignons pas de concilier modernité avec identité, culture et tradition. Mais surtout parce que nous faisons confiance au bon sens profond et à la sensibilité du peuple martiniquais. Nous n'avons pas peur non plus d'une quelconque « perte de confort » . Parce que notre vision d'une Martinique responsable n'intègre pas l'option d'inévitables régressions ou de nécessaires « dégâts collatéraux » ! Que penser de l'invitation sibylline de quelques-uns de ceux qui nous promettent l'Éden du 74, à accepter déjà l'idée d'une possible perte d'acquis auxquels sont attachés tous les Martiniquais et dont certains suscitent l'envie chez nos voisins, y compris aux Etats-Unis où Obama se bat encore pour l'accès aux soins des plus démunis ?

Avancer « au pas du peuple »

Nous refusons l'idée que des Martiniquais, parmi les plus démunis probablement, pourraient être les « oeufs cassés » d'une omelette monstrueuse et indigeste, cuisinée en toute hâte pour rassasier l'appétit de pouvoir et repaître les égos de quelques mèt-a-mangnòk et aristocrates de la pensée! Notre demande du rapatriement de plus de responsabilités ne s'accommode pas de l'idée d'hypothéquer les acquis du peuple, fruits de hautes luttes menées par les Martiniquais, dont le plus célèbre est encore Aimé Césaire qui s'est acharné à obtenir le statut de département pour la Martinique en 1946. Nous sommes, aujourd'hui, comme lui, désireux de continuer d'avancer « au pas du peuple » et avec le peuple! Nous avons le rêve d'une Martinique unie, ouverte sur le monde, oeuvrant au service de son développement durable. Nous sommes pour une évolution institutionnelle au service d'un projet défini et accepté par le peuple. Nous sommes pour une assemblée unique, représentative, dotée de tous les pouvoirs qui seront nécessaires à la réalisation de ce projet, au sein d'un article 73, dont nous sommes loin d'avoir expérimenté les nombreuses possibilités comme nous le démontrent Guadeloupéens et Réunionnais. Et s'il faut aller plus loin, ce ne sera pas avant d'avoir fait la preuve, devant le peuple, que notre véritable volontarisme politique se heurterait aux limites des pouvoirs qui seront alors les nôtres. Nous en sommes loin aujourd'hui! Si nous avons peur, c'est de cette tentation totalitaire dissimulée sous les beaux discours de nos présidents. Celle qu'évoquait Rodolf Désiré, en 2003, face à un journaliste, en rappelant que c'était « l'occasion qui faisait quelques fois le larron » . Le président de la Région disait lors d'une de ses nombreuses interventions médiatiques : « Le congrès est une affaire qui est derrière nous » !... Sans doute. Mais c'est le peuple qu'il a maintenant face à lui!

Alors, il faudra bien que ceux qu'un homme politique de gauche qualifiait, à l'occasion d'un récent débat à Saint-Pierre, de « clique au pouvoir » , acceptent l'idée que, malgré les promesses « alimentaires » qu'ils ne manqueront pas de répandre dans les jours à venir, c'est bien le peuple qui choisira son destin, librement, en son âme et conscience, dans le secret de l'isoloir, et non pas à main levée!

Christian Rapha, conseiller municipal UMP de Saint-Pierre