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Changement de règne à la Région

par Michel Herland
Les ultimes tentatives du
vieux leader du MIM pour
convaincre les Martiniquais
qu’il valait mieux le
conserver à la tête de la
région que de le remplacer
par le fringant maire de
Fort-de-France ont échoué
plutôt piteusement. Le
second tour a confirmé et
même accentué les résultats
du premier tour. Avec 7
points d’avance Serge
Letchimy a remporté une
victoire qui ne souffre
aucune contestation. Après
le coup de maître politique
que fut son choix de se
ranger dans le camp des
adversaires de l’article 74,
son accession sans coup
férir à la tête de la région
apporte donc une nouvelle
confirmation de son talent.
On peut gager sans risque
qu’il sera le premier
président de la future
assemblée unique.
L’équation du succès de
Serge Letchimy est assez
facile à écrire : une
apparence extérieure
séduisante et dans laquelle
tous les Martiniquais
peuvent se reconnaître ; un
pedigree incontestablement
populaire et foyalais ;
l’habileté à se présenter
comme quelqu’un qui est et
restera toujours un « gars
de Trénelle », quelles que
soient les responsabilités
et les honneurs qui ne
manqueront pas de lui
échoir ; un sens politique
qui lui permet de percevoir
tout de suite les souhaits
même non avoués de la
population ; enfin le choix
stratégique de ne jamais
tenter de s’opposer à la
volonté populaire. Sur ce
dernier point en particulier
Serge Letchimy est le digne
disciple d’Aimé Césaire :
plutôt que de guider le
peuple – ce qui entraîne le
risque évident d’être
désavoué – le politique qui
est soucieux de durer
s’attache à le suivre.
Chez le nouveau président de
région le sens de la
tactique ne le cède en rien
à celui de la stratégie. Il
a su attirer à lui un nombre
conséquent de maires. Quand
on sait l’influence dont
jouissent ces derniers sur
leurs électeurs, on voit
tout l’intérêt de la
manœuvre. Et naturellement,
le simple fait que Serge
Letchimy soit lui-même
l’édile de la plus grand
ville de l’île le plaçait
d’emblée en position de
supériorité par rapport à
tous ses adversaires.
Quand on considère tout
cela, le succès de Serge
Letchimy avec une
confortable avance apparaît
entièrement logique. Dans
une démocratie, les
électeurs choisissent leurs
représentants en regardant
principalement deux choses :
d’abord la personnalité du
candidat (ils préfèreront
toujours celui qui est
revêtu d’une autorité
naturelle, qui semble
disposer des qualités qu’on
attend chez un meneur
d’hommes, à celui qui manque
de charisme, même s’il
s’avère plus honnête, plus
compétent sur les dossiers
techniques, etc.) ; ensuite
ses idées.
Du premier critère il
résulte qu’il n’y avait que
deux véritables candidats en
lice : le maire de
Fort-de-France et le
président de région sortant.
L’effondrement du RDM dès le
premier tour traduit d’abord
l’absence d’une tête de
liste digne de ce nom. Et le
score de l’unique liste de
droite qui a surnagé au
second tour révèle que la
droite souffre du même
handicap. Car il n’est pas
imaginable que cette
dernière ne puisse pas faire
mieux que 10% dans une
élection locale en
Martinique. Ce d’autant
(seconde condition) que du
point de vue des idées qui
devaient compter dans ce
scrutin, la droite était sur
une position semblable à
celle du vainqueur. Qui ne
voit en effet que le vote du
mois de mars pour les
régionales était parasité
par la consultation du mois
de janvier qu’il suivait de
peu ? Or cette consultation
a fait ressortir deux grands
perdants – le MIM et le RDM
– tandis que le PPM et la
droite se rangeaient parmi
les vainqueurs.
Il résulte de tout cela que
M. Marie-Jeanne était
doublement désavantagé par
rapport à M. Letchimy. Il
était plombé par son combat
pour l’article 74 et, bien
que doué d’un incontestable
charisme, il ne faisait pas
le poids sur ce plan-là par
rapport à un adversaire plus
conforme à l’image que les
Martiniquais aiment à se
donner d’eux-mêmes, plus
jeune et… plus pondéré.
Sachant appuyer là où ça
fait mal, S. Letchimy n’a
pas manqué pas de souligner
dans ses tracts qu’il était,
lui, pour une Martinique
« moderne et tolérante » (AMJ
n’est réputé ni l’un ni
l’autre) et qu’il
« écarterait la violence et
le sectarisme » (nul
n’ignore qu’AMJ peut se
montrer violent – au moins
en paroles ; quant au mot
« sectaire » il est devenu
aujourd’hui, en Martinique,
synonyme
d’« indépendantiste » dans
la bouche de ceux qui
refusent toute perspective
d’émancipation réelle).
A côté de cette campagne
efficace, AMJ n’avait que de
bien pauvres arguments à
faire valoir. Il a mis en
avant son bilan à la région,
et en particulier la manière
dont il sut assainir les
comptes de la collectivité
qu’il opposait à la gestion
calamiteuse de la ville de
Fort-de-France par son
adversaire. Hélas ! Il
aurait mieux fait de se
taire, car ledit adversaire
s’est empressé de dénoncer
pour sa part « l’inertie de
la région » au moment où
« la Martinique connaît une
situation dramatique de
chômage et d’exclusion ».
Mettant les points sur les
« i », il précisait :
« soyons clairs : notre
conception de la gestion
publique n’est pas celle qui
se contente de rembourser
ses prêts de manière
anticipée, sans impulser de
création d’activité et de
soutien à l’emploi par
l’investissement public ».
Enfin, cerise sur le gâteau,
il a promis carrément entre
les deux tours la création
de 5000 emplois
supplémentaires dans les
plus brefs délais. AMJ eut
beau rétorquer que « pawol
en bouch pa chaj », ses
objections ne pesaient pas
lourd face aux mirifiques
promesses du député-maire !
La leçon de cette histoire
n’a rien d’extraordinaire.
Dans toutes les démocraties,
il est préférable pour se
faire élire d’être doué d’un
naturel sympathique, de
jouir d’une autorité
naturelle, de se montrer
généreux en promesses et,
une fois au pouvoir, de
savoir se constituer une
clientèle. Quant à
l’argument de la rigueur
avancé par le président
sortant, comme tout ce qui
se rattache au domaine de
l’économie, il est à double
tranchant. Admettons un
moment que le scénario
suivant soit respecté :
grâce à une politique de
dépenses volontariste le
nouveau président de région
réussit non pas seulement à
créer 5000 emplois comme il
s’y est engagé, mais, allons
plus loin, à ramener le
nombre de chômeurs à 15000
(au lieu de 35000
actuellement). En
contrepartie l’endettement
augmente massivement et la
nouvelle collectivité unique
est contrainte au bout de
quelques années de prélever
sur les Martiniquais des
impôts multipliés par deux
par rapport à ceux
actuellement versés au
département et à la région.
Est-ce que le jeu n’en
vaudrait pas la chandelle ?
Beaucoup sans doute
répondront que oui, cela
vaut la peine de demander
aux Martiniquais de mettre
la main à la poche en vue
d’un résultat pareil. La
difficulté c’est que la
dépense publique ne débouche
pas toujours sur des emplois
ou sur des emplois durables.
En d’autres termes, il ne
suffit pas de s’endetter et
de dépenser pour accomplir
des miracles. L’exemple de
l’île sœur montre qu’une
gestion plutôt laxiste des
finances locales n’a pas
empêché l’explosion sociale
que nous savons. Il faut
sans doute encore plus de
rigueur pour mener avec
succès une politique de
dépense qu’une politique
d’économie !
Quoi qu’il en soit, les jeux
sont faits. Il ne reste plus
qu’à souhaiter que le
nouveau président de région
sache s’entourer de
conseillers avisés pour
mener la politique de
développement économique
qu’il nous a promise. Et si
l’on osait, on lui
souhaiterait pour finir
d’avoir un peu de courage
politique, le courage qui
consiste à dire non
lorsqu’on est convaincu que
la réponse positive a beau
satisfaire le quémandeur,
elle est contraire à
l’intérêt général. Par
exemple, la nouvelle
collectivité unique
disposera d’une compétence
générale en matière de
transport : depuis
l’aéroport sans la moindre
desserte collective
jusqu’aux salaires ubuesques
des dockers par ailleurs en
surnombre, en passant par
les mesures d’intimidation
habituelles des taxis-co et
des camionneurs, nous
saurons vite si notre
nouveau président se range
du côté des corporations ou
des usagers.
Michel Herland, professeur à
l’UAG / 24 mars 2010
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