« L'assimilation, l'autonomie,
l'indépendance »
trois vieux démons
par
Patrick
Chamoiseau
L'avenir
de la Martinique et des Martiniquais est-il
vraiment lié à une évolution statutaire ?
N'est-ce pas un leurre ?
La question n'est pas celle
d'une évolution statutaire en soi, elle est
celle d'une accession à un processus de
responsabilisation. Il s'avère que dans notre
cas, pour passer d'un système
d'assistanat-dépendance à un processus de
responsabilisation, il faut une redéfinition des
structures institutionnelles. Je crois que c'est
la tâche de notre génération que de sortir de la
mise sous tutelle et d'actionner le seul
ingrédient qui n'a jamais été de mise dans tous
les plans de développement que l'on nous a
assénés depuis 1946. Cet ingrédient c'est la
responsabilisation. La prise en main de notre
destin dans le monde. Et ça, c'est fondamental.
En quoi
est-ce fondamental ?
Pour moi, accéder à la
responsabilisation c'est comme se doter d'un
système nerveux, d'une conscience, d'une
volonté, et même d'un idéal. Sans ces éléments,
les entités déresponsabilisées comme les nôtres
demeurent à un niveau végétatif. La
responsabilisation ne va pas régler les
problèmes économiques et sociaux, mais elle nous
donnera ce qui nous a toujours manqué dans notre
manière de les affronter : l'aiguillon de la
nécessité, la libération de notre génie intime,
la mobilisation de nos compétences individuelles
et collectives. Le désir, le grand désir d'être.
Cet
antagonisme entre les partisans du 73 et du 74
est effrayant. Il fait peur au peuple. C'est le
jeu normal de la politique ?
Oui, parce que cela touche
véritablement la seule question qui dans notre
espace soit vraiment une question politique.
Tout le reste relève de la gestion assistée ou
de l'indifférenciation malsaine avec la France.
Derrière l'exigence de la responsabilisation, il
y a une conviction fondamentale qui est celle de
l'existence d'un peuple et d'une nation
martiniquaise qui ne soient pas réductibles à
l'espace français. Les « assimilationnistes » ,
dans leur tremblement en face de la
responsabilité, expriment de manière implicite
la négation totale ou le refus maladif de cette
réalité. Pour eux, nous n'existons pas, nous ne
pouvons exister que dans et à travers la France.
Pouvons
nous exister seuls ?
Dans mon esprit, la question
de la responsabilisation ne doit plus se poser
en terme de rupture ou de séparation d'avec la
France. Elle se pose en terme de différenciation
et d'interdépendance. Le Tout-Monde est un monde
d'interdépendances. Il s'agit donc pour nous de
construire de manière autonome et créatrice des
liens de partenariat véritable avec la France,
avec la Caraïbe, avec l'Europe, avec le monde.
Une Martinique en processus de
responsabilisation peut décider, si elle le
désire, de confirmer son adhésion au pacte
républicain français, comme elle peut adhérer en
plus à une organisation latino-américaine, ou
caribéenne. La responsabilité, c'est pouvoir
décider de ses alliances et de ses
interdépendances. C'est clair et simple! La peur
provient du fait que nous posons notre accession
à la différenciation et à la responsabilisation
en terme de rupture et d'opposition à la France,
voire de repli sur soi. Il faut déchouker cet
imaginaire-là.
L'intellectuel a t-il un rôle impératif à jouer
dans le débat ? Doit-il être acteur ou
accompagnateur ?
Moi, je me considère plutôt
comme un artiste.
Mais
encore ?
Oui, l'intellectuel a un rôle
et c'est celui d'aider à penser le monde actuel,
à lui donner du sens. Notre accès à la
responsabilisation doit se penser dans le
contexte de cet aspect de la mondialisation que
Glissant appelle le « Tout-Monde » . Dans le
Tout-Monde, il n'y a que des interdépendances et
la conscience de plus en plus affirmée de
l'interdépendance de tout ce qui constitue notre
planète, tant du point de vue des biotopes que
de celui des rapports entre les peuples, les
cultures, les civilisations, et bien entendu
entre les individus. L'idée d'interdépendance
nous libère de nos trois vieux démons qui
étaient « l'assimilation l'autonomie
l'indépendance ».
Il ne faut
plus les employer ?
Au moins les désactiver. Ces
mots constituent des absolus exclusifs des
autres et ils bloquent notre imaginaire de
nous-mêmes, notre balan vers nous-mêmes. Se
mettre d'accord sur l'idée d'une accession à la
responsabilisation en fonction de notre degré de
conscience et de volonté, et comprendre que
cette responsabilisation n'est pas une rupture
mais l'instauration de liens dynamiques et
bienfaisants avec la France, avec l'Europe, avec
le monde, provient d'une perception de la
complexité du monde actuel. Une complexité que
la pensée de Glissant, comme celle d'Edgar
Morin, peut nous aider à transformer en vitalité
poétique, donc en haute équation politique.
Des
arguments comme celui du largage, de la misère
comme en Haïti, de la dictature... reviennent
dans les discours de certains dits «
intellectuels » . C'est le jeu de la
démocratie...
Le largage n'est plus
nécessaire tout comme l'assistanat-dépendance
n'est plus nécessaire. Le système capitaliste
domine le monde. Ce système flou n'a pas besoin
de peuples assistés, et il ne craint pas les
peuples indépendants. Il s'adapte à tout. Quelle
que sera notre configuration, il nous faudra
mettre en place une vision de ce que nous
voulons, et cette vision devra combattre la
paupérisation capitaliste et l'imaginaire du
profit maximal. M. Sarkozy n'est pas un
progressiste, ni un anticolonialiste, c'est un
libéral pragmatique, et pour les libéraux, ce
qui compte c'est la libéralisation du marché, le
désengagement de l'Etat, la loi du profit
maximal en contrôlant un peu les indécences les
plus criantes. Pour le reste, c'est vrai que
nous n'avons pas vraiment de culture
démocratique, et qu'il nous faudra apprendre à
combattre démocratiquement nos macoutes
potentiels et ces pulsions qui nous viennent de
l'Habitation...
Les
positions des différentes composantes de la
classe politique vous ont-elles surpris ?
Non. En fait, nous n'avons
jamais eu de vie politique. Et quand la question
fondamentalement politique apparaît (celle de la
responsabilité qui pour nous inaugure vraiment
une vie politique) ce qui surgit c'est
l'archaïsme et l'immaturité. Archaïsme
rétrograde du côté des « assimilationnistes »
qui prennent l'auto-néantisation pour de la
sécurité. Immaturité du côté des « soixante-quatorzistes
» , qui en dépit du contexte particulier,
prennent le risque de perdre la consultation en
fétichisant un article. La vraie maturité
politique, le vrai marronnage, est de tenir
compte de tous les paramètres : contexte
mondial, contexte français, fragilité de nos
imaginaires dominés, et surtout comprendre qu'il
ne faut jamais s'inscrire dans un cadre
prédéfini par le maître, même s'il semble
bienveillant.
Et celle
du PPM ?
Cette position me paraît la
plus juste. Elle est plus difficile à faire
passer parce qu'elle est plus complexe, et
qu'elle échappe à l'opposition binaire 73-74. Si
j'ai bien compris ce que propose M. Letchimy,
nous pouvons accéder tout de suite à un
processus responsabilisation avec une assemblée
unique disposant d'une habilitation à légiférer
et à adapter les lois dans les domaines qu'elle
aura choisis. Cette habilitation s'exercera le
temps d'une mandature et elle débouchera sur une
consultation définitive du peuple martiniquais.
On expérimente puis on décide. C'est imparable.
N'est-ce
pas perdre du temps ?
L'intérêt de ce sas
d'expérimentation est qu'il nous permettra
d'agir, de négocier point par point, d'évaluer
la situation, d'affiner nos propositions, et de
proposer aux martiniquais une perspective
sécurisée, nette et claire. Sécurisée, car cela
nous donnera le temps d'influer sur le contenu
de la loi organique à venir, laquelle est le
lieu de tous les dangers dans le contexte de
désengagement tous azimuts de l'Etat français.
Donc, je crois que c'est au contraire
véritablement gagner du temps car on prendrait
le temps d'ajuster l'essentiel, et de traiter
les peurs irrationnelles qui peuvent encore
surgir dans l'électorat martiniquais et nous
faire perdre une fois encore la consultation. De
plus, par sa construction originale,
l'expérimentation inaugurerait notre accès à la
responsabilité par un acte d'autonomie de
conception et de pensée. Une auto-organisation.
Ce n'est pas rien.
Vous êtes
toujours indépendantiste ?
S'il faut garder ce vieux
vocable, oui, plus que jamais. Pour moi, être «
indépendantiste » aujourd'hui, c'est se mettre
en relation avec le monde. Dans notre
assistanat- dépendance il n'y a pas de mise en
relation, pas de contact, pas de lien, juste une
emprise de la France sur nous. Etre
indépendantiste ici, c'est donc vouloir tisser
des liens relationnels véritables entre des
partenaires véritables. Tisser des liens en
conscience souveraine : ça change tout.
Ce débat
institutionnel participe t-il à la construction
du Tout- Monde ou est-il totalement stérile aux
enjeux globaux ?
Il y participe. Le Tout-Monde
a besoin du génie de tous les peuples. Nous
manquons au monde, et notre responsabilité
générationnelle est de nous sortir de la gangue
de l'assistanat-dépendance pour apporter notre
génie et nos compétences à la lutte contre le
capitalisme et à la construction d'un monde
nouveau. Il faut le faire maintenant!..
Propos recueillis par
R.
Rabathaly.
France-Antilles, le
jeudi 17 septembre 2009