Le
problème avec Confiant
Depuis une dizaine de jours, je
reçois d’Afrique et des Antilles des
courriels mettant à nouveau en cause
l’ écrivain martiniquais Raphaël
Confiant
pour un dérapage raciste. “A
nouveau” car il avait déjà dit sa
détestation des Africains il y a
quelques mois sous prétexte de
dénoncer violemment
un
reportage de Serge Bilé en
marge de la coupe du monde de
football, et il ne perd pas une
occasion de pointer ce qu’il croit
être la malfaisance des Juifs. Le
dossier que tous ces courriels me
transmettaient en pièce jointe me
paraissant tellement effarant, et
l’internet étant le lieu de toutes
les fausses rumeurs, manoeuvres
d’intoxication et règlements de
compte anonymes, je voulais d’abord
vérifier ce qu’il en était auprès de
l’incriminé. En vain puisque son
dernier texte controversé La
faute (pardonnable) de Dieudonné ne
renvoyait à aucun site. Il n’avait
permis à personne de le
reproduire. Le pamphlet faisait le
tour des Antilles exclusivement par
la voie du courrier électronique. Patrice
Louis, correspondant
du
Monde
à Fort-de-France, a pu,
lui, vérifier sur place. Et
confirmer.
Que
dit Raphaël Confiant dans ce fameux
article ? Qu’il comprend la
double souffrance de Dieudonné,
comme ”métis
vivant en Occident”
et comme victime expiatoire des
“gens-dont-il-est-interdit-de-nommer-la-religion”.
Et l’écrivain de justifier la
présence de l’humoriste à la récente
fête du Front National, avant de se
lancer dans un délirant
développement historique mêlant
Auschwitz, la rafle du Vel d’hiv, le
CRIF, Gobineau, les Palestiniens,
l’Inquisition, les nègres
esclavagisés, les Amérindiens
exterminés, les Vietnamiens
napalmisés, en prenant soin de
toujours remplacer “juifs” par
“innommables”. Comme si l’usage du
premier terme étant désormais
interdit par la loi, le recours à
une métaphore était devenu
obligatoire ! Or, Raphaël Confiant
sait parfaitement que ce qui
interdit, c’est l’apologie de la
haine raciale, l’appel au meurtre et
la stigmatisation d’un individu ou
d’un ensemble d’individus en raison
de leur appartenance ethnique ou
religieuse.
Ce
qu’il ignore peut-être, c’est qu’il
a eu des prédécesseurs qui ont
utilisé exactement la même logique
et la même rhétorique que lui.
C’était en France en 1939 : après le
vote du décret-loi Marchandeau
pénalisant l’apologie de la haine
raciale dans la presse, Robert
Brasillach décidait de les appeler
“les singes” dans ses articles de
Je
suis partout
(voir “La question singe”) et Louis
Darquier de Pellepoix les appelaient
“ils” dans son torchon
La France enchaînée.
Mais, de même que Brasillach a
prétendu par la suite qu’il les
appelait “les habitants” (voir
Notre avant-guerre), gageons
que Confiant s’en défendra
également ; par une pirouette, il
saura se rappeler à temps de l’oeuvre
de Samuel Beckett pour se
justifier en un clin d’oeil à son
roman
L’innommable.
Rappelons tout de même la définition
d’ “innommable” telle que dans Le
Robert :
“1.
Qui ne peut être nommé. 2. Trop vil,
trop ignoble pour être désigné.
“Synonyme : infect, bas, vil.”
En
tout cas, cette nouvelle provocation
de Confiant suscite des remous. Au
sein de la rédaction de RFO où il
compte des amis, il y a débat, tant
autour de son antisémitisme
manifeste que de sa solidarité
affichée avec le nouvel allié de Le
Pen, Dieudonné (lequel était
complaisamment et longuement
interviewé hier soir par Frédéric
Taddei à son émission culturelle sur
France 3).
Sur
la toile, la polémique bat son
plein. On y lira avec intérêt
la
réaction de Jacky Dahomay,
professeur de philosophie en
Guadeloupe, dans un
article intellectuellement
impeccable dans sa démonstration, et
accablant pour Confiant. On y
découvrira également
l’analyse de Pascal Vaillant,
linguiste à l’université des
Antilles et de la Guyane, sous le
titre “Citer Fanon sans l’avoir
compris”. Car dans son texte,
Confiant s’abritait derrière
l’auteur des
Damnés de la terre
pour clamer, toujours à propos “des
innommables”
qu’il n’avait aucune leçon à
recevoir
“de la part de gens qui n’ont cessé
de massacrer l’homme partout où ils
le rencontrent”.
Pascal Vaillant, qui y voit un
détournement de sens, une
récupération et un abus manifestes,
démonte lui aussi la rhétorique de
Confiant, et l’étrille sans
ménagement pour “sa
haine”
digne d’un “malade“.
Pierre Pinalie,
le grammairien du créole
martiniquais, réagit dans le même
sens et va même jusqu’à se demander
ce qui sépare un Raphaël Confiant
d’un Georges Frêche…
Pierre Assouline, 01
décembre 2006