Après le séisme, la souffrance des enfants
d'Haïti

John Juillet garde la tête baissée. Ce gamin
de 5 ans a la mine renfrognée et le regard
triste. "Ses parents et ses frères et soeurs
sont morts lors de l'événement, il est le
seul survivant de la famille", explique
Daniel Tercier, le responsable de l'aire de
jeux "Espace amis enfants" aménagée sous une
tente, place Saint-Pierre, à Pétionville,
une banlieue de la capitale haïtienne.
L'événement, c'est bien sûr le tremblement
de terre qui a tué près de 250 000
personnes, dont beaucoup d'enfants, le 12
janvier, et qui continue d'alimenter leurs
cauchemars six mois plus tard. Sur un
terrain prêté par le commissariat de police,
les animateurs d'Idejen, une organisation
non gouvernementale (ONG) haïtienne qui
travaille depuis longtemps avec les jeunes
exclus du système scolaire, s'efforcent de
redonner goût à la vie à plus de 70 enfants
traumatisés par le séisme.
Ce vendredi, la thérapie est simple : des
chansons et des jeux, puis un tournoi de
football improvisé sous la tente. "Au début,
les enfants désobéissaient et se battaient
tout le temps. Maintenant, ça va mieux", dit
Louis Junior, l'un des animateurs de ce
programme financé par le Fonds des Nations
unies pour l'enfance (Unicef).
L'organisation internationale subventionne
225 aires de récréation, apportant un
soutien psychosocial à plus de 62 000
enfants.
D'autres ONG, comme Médecins du Monde,
organisent aussi des ateliers pour affronter
les traumatismes créés par le séisme. Les
participants aux "groupes de parole"
racontent en détail leur expérience de la
catastrophe, comment ils ont survécu. Ils
parlent de ceux qui ont disparu, souvent
sans que leur corps ne soit retrouvé. Depuis
avril, plus de 6 000 enfants ont participé
aux ateliers dans les dix cliniques de
Médecins du monde. Ils y dessinent leurs
maisons détruites et des restes de victimes
au milieu des décombres.
A l'aide de ses béquilles, Sébastien Lamothe
se faufile entre les tentes du camp de la
Cité Jean-Baptiste, à une douzaine de
kilomètres au sud de Port-au-Prince. Il est
resté enseveli trois jours sous les gravats
de sa maison, auprès des cadavres des
membres de sa famille, avant d'être dégagé
et amputé de la jambe droite. Comme John
Juillet, il a été recueilli par une tante,
Roselène Royer, qui assiste, avec d'autres
parents d'enfants traumatisés, à une de ces
réunions de soutien. A ses côtés, Natacha
Biron serre dans ses bras sa petite fille
Love, âgée de 3 ans. "Depuis le tremblement
de terre, elle souffre d'accélération
cardiaque", dit-elle.
Présente en Haïti depuis un demi-siècle,
l'ONG Care a choisi d'intervenir d'abord
auprès des parents pour les aider à faire
face aux symptômes traumatiques observés
chez les enfants. Le programme, qui
bénéficie d'un financement de 660 000 euros
versés par l'Allemagne et l'Autriche, touche
2 000 parents et 20 000 enfants vivant dans
plusieurs camps. De Carrefour, une banlieue
au sud de Port-au-Prince, jusqu'à Léogâne,
la ville la plus meurtrie par le séisme.
"La peur, la tristesse, la colère sont en
nous ; il faut les sortir, et, surtout, il
faut donner plus d'affection et d'attention
à nos enfants", commence Leslie Guerrier, le
jeune psychologue engagé par Care. La
trentaine de parents réunis sous un hangar
est divisée en trois groupes pour discuter
des meilleurs moyens de gérer les conflits.
"Cauchemars, agressivité, énurésie, maux de
ventre, palpitations, peurs injustifiées,
tremblements : les symptômes sont multiples.
Il y a des enfants qui mangent bien mais
maigrissent", énumère Leslie Guerrier. A la
fin de la formation, des "kits scolaires"
sont distribués aux familles dans un sac à
dos : cahiers, crayons, ballon et corde à
sauter.
Près de 80 % des quelque 5 000 écoles
détruites ou endommagées par le séisme ont
repris les cours, souvent sous des tentes et
des abris provisoires. Mais de nombreuses
familles, ruinées par la catastrophe et sans
perspective d'emploi, ne peuvent faire face
aux droits d'écolage, dans ce pays où près
de 90 % des établissements scolaires sont
privés.
Les enseignants se plaignent de ne pas avoir
été payés depuis plusieurs mois, et ont
manifesté dans plusieurs villes, comme
Léogâne et Petit-Goâve. Le ministre de
l'éducation nationale, Joël Desrosiers
Jean-Pierre, a demandé l'aide des bailleurs
de fonds pour régulariser leur situation et
subventionner l'enseignement pour la
prochaine rentrée scolaire.
Le retour à l'école est aussi l'un des
meilleurs moyens de lutter contre la
malnutrition. Grâce à l'appui du Programme
alimentaire mondial, les cantines scolaires
ont fourni 562 000 repas. C'est souvent le
seul repas que font les écoliers.
26.07.10 |Le Monde
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