D'origine belge, John May est " le "
démographe Afrique de la Banque
mondiale. Jean-Pierre Guengant est
directeur de recherche à l'Institut de
recherche pour le développement (IRD).
Il est responsable du centre de l'IRD à
Ouagadougou, au Burkina Faso.
La population continue de croître
très rapidement en Afrique
subsaharienne, alors qu'elle est en voie
de stabilisation partout ailleurs dans
le monde. Existe-t-il une exception
africaine ?
John May : L'Afrique est un continent
qui n'a pas encore véritablement entamé
la dernière partie de sa transition
démographique : la baisse de la
fécondité - le nombre d'enfants par
femme - n'a pas encore eu lieu. D'où
cette croissance démographique forte qui
va se poursuivre au cours du XXIe
siècle. Aujourd'hui, l'Afrique
subsaharienne, c'est 12 % de la
population mondiale. Au milieu du
siècle, elle représentera 19 %, soit
près de 2 milliards d'habitants, contre
760 millions aujourd'hui.
Jean-Pierre Guengant : Les évolutions
démographiques en Afrique sont décalées
par rapport au reste du monde.
Historiquement, on a parlé de deux chocs
majeurs pour le Continent noir :
l'esclavage et la colonisation. Ils
expliquent qu'entre 1 500 et 1 900,
grosso modo, la population de l'Afrique
n'a pratiquement pas augmenté. Certains
auteurs estiment même qu'elle a diminué,
alors que la population mondiale était
multipliée par 3,5 et celle de la Chine
comme celle de l'Europe par 5.
En poids relatif, la part de
l'Afrique subsaharienne dans la
population mondiale a donc baissé
jusqu'à ce qu'une récupération s'amorce.
Elle est phénoménale. Songez qu'au XXe
siècle la population du Continent noir a
été multipliée par 7. C'est du jamais vu
! Et ce n'est pas terminé. Elle continue
de croître à un taux de l'ordre de 2,5 %
par an, deux fois plus vite que dans le
reste du monde en développement. C'est
en Afrique subsaharienne que l'on trouve
la quasi-totalité des pays - une
trentaine - qui ont une fécondité très
importante, plus de 5 enfants par femme.
La poussée démographique obéirait
donc à un phénomène de rattrapage ?
J.-P. G. C'est probable, mais les
évolutions démographiques observées
depuis trente ans dans le monde nous
invitent à la prudence. Les démographes
ont longtemps cru, par exemple, que la
baisse des taux de mortalité était un
phénomène irréversible. Or l'évolution
dans l'ex-Union soviétique et, bien sûr,
en Afrique subsaharienne a montré que ce
n'était pas automatique. Ailleurs, des
baisses de fécondité bien amorcées ont
accusé une pause qui a surpris tout le
monde. On n'avait pas prévu non plus que
la fécondité resterait durablement
au-dessous de deux enfants par femme
dans la plupart des pays développés.
J. M. Il y a rattrapage également
parce que l'Afrique subsaharienne a
longtemps vécu dans une ambiance de
laisser-faire, de désintérêt pour les
questions démographiques. Dans les
années 1960-1970, quand les pays
latino-américains et asiatiques
commençaient à mener des politiques de
modération démographique, l'Afrique les
refusait pour des raisons à la fois
culturelles et idéologiques. En
Jamaïque, on avait le slogan " Deux
enfants c'est mieux que trop d'enfants "
; au Bangladesh, le mot d'ordre était :
" Une famille peu nombreuse est une
famille heureuse ". Il n'y a jamais rien
eu de tel en Afrique - ni au Maghreb,
exception faite de la Tunisie.
Alors que 60 % des femmes en Asie et
en Amérique latine utilisent aujourd'hui
une méthode moderne de contraception,
moins de 10 % l'utilisent en Afrique de
l'Ouest et en Afrique centrale, et 20 %
en Afrique de l'Est.
Partout en Afrique, vous avez des
campagnes de prévention contre le sida.
Mais très peu sur la planification
familiale, c'est-à-dire l'espacement des
naissances et la maîtrise de la taille
des familles. D'où cette situation
décalée, avec une transition de la
fécondité qui se fait attendre. En
Afrique subsaharienne, deux personnes
sur trois ont moins de 25 ans. Nulle
part ailleurs on ne rencontre cette
situation. En Chine, les moins de 25 ans
ne représentent que 40 % de la
population, et 30 % en Europe.
La faiblesse politique des Etats
africains n'explique-t-elle pas pour
partie l'échec des politiques
démographiques ?
J.-P. G. Oui, il est difficile de
mener des politiques fortes dans des
Etats faibles. C'est pour ça que
certains essaient de trouver d'autres
moyens d'action pour éviter la
confiscation de la parole par les élites
sur le thème de la planification
familiale. On intervient sur le terrain,
sur les marchés...
On parle des Etats africains
incapables de conduire des politiques
démographiques responsables. Un pays
comme le Niger, par exemple, peut-il
sans risque voir sa population croître
indéfiniment ?
J. M. De fait, la population du Niger
pourrait passer de 15 millions
aujourd'hui à plus de 50 millions dans
une quarantaine d'années. On peut
toujours rêver du Niger devenu un centre
financier international ou un grand pôle
technologique, mais si l'on exclut ce
type de miracle, je ne crois pas que la
situation soit tenable à long terme. Le
Niger, c'est plus de deux fois la
France, mais 15 % des terres seulement
sont cultivables. C'est déjà un pays
surpeuplé. Le gouvernement en a pris
conscience récemment.
Une idée courante est que l'Afrique
est un continent très vaste et
sous-peuplé.
J.-P. G. C'était vrai autrefois ; ça
ne l'est plus. En 1900, l'Afrique
comptait 4 habitants par km2.
Aujourd'hui, la densité est de 32
habitants par km2 pour l'Afrique
subsaharienne. C'est plus que l'ensemble
Amérique latine-Caraïbes (28) et quatre
fois moins que pour l'ensemble de l'Asie
(128), où les conditions géographiques
sont plus favorables à de fortes
densités.
Si vous prenez en compte les densités
à partir des superficies de terres
arables et cultivables, vous arrivez à
des résultats stupéfiants : la
Mauritanie passe d'une densité de 3 à
529 habitants au km2 ; le Sénégal de 48
à 391 ; la Somalie de 14 à 817...
J. M. Je nuancerais en disant que
l'Afrique subsaharienne reste
sous-peuplée dans certaines zones, mais
qu'elle se peuple trop rapidement. Elle
n'est pas à même d'assurer " les
investissements démographiques "
dont parlait le démographe Alfred Sauvy,
qu'il s'agisse d'infrastructures,
d'éducation, de santé... Si vous avez un
pays avec une population très jeune, une
fécondité forte, une mortalité en
baisse, vous allez probablement
au-devant de graves problèmes.
N'a-t-on pas un avant-goût de ces
problèmes avec la croissance urbaine en
Afrique ?
J.-P. G. Il n'y avait en 1950 aucune
ville de plus de 1 million d'habitants
en Afrique noire. En 1960, il y en avait
une seule : Johannesburg. Aujourd'hui,
on en compte une quarantaine. En un
demi-siècle, la population urbaine a été
multipliée par 11, même si les mégapoles
africaines demeurent moins grandes que
celles d'Amérique latine ou d'Asie.
Lagos, au Nigéria, est la seule ville
africaine comptant plus de 10 millions
d'habitants.
L'Afrique subsaharienne reste la
région la moins urbanisée au monde,
autour de 35 %, mais plus de la moitié
de la population vivra en ville dans 3
pays africains sur 4 d'ici 2030. Les
infrastructures seront le gros problème.
Des études récentes montrent que la
pauvreté croit en milieu urbain alors
qu'auparavant c'était l'apanage du
milieu rural. La ville n'est plus cet
ascenseur social qui permettait d'avoir
accès à l'éducation, à un emploi. C'est
une source d'inquiétude pour l'avenir.
Parlons du sida. Il y a quelques
années, on évoquait une baisse possible
de la population en Afrique
subsaharienne du fait de la pandémie. Ce
discours est-il toujours d'actualité ?
J-P. G. Non, même si l'Afrique
concentre les deux tiers des personnes
infectées dans le monde par le virus et
plus de 70 % des décès imputables à
cette maladie. Le taux de prévalence -
nombre de personnes infectées par le
virus - se révèle plus bas que l'on
pensait. En 2001, on estimait sur la
base des consultations dans les centres
de santé que 9 % de la population
africaine était infectée par le sida. La
dernière évaluation, celle de 2006,
retient un taux de 6 %, soit une
diminution d'un tiers. Et une dizaine de
pays ont une prévalence supérieure à 10
% : 5 pays d'Afrique australe et 4
d'Afrique de l'Est. Il y a encore trois
ou quatre ans, on pensait que la
population d'Afrique australe allait
baisser du fait de la pandémie.
Aujourd'hui, on sait que la croissance
démographique va y être ralentie mais
aucun, je dis bien aucun pays, ne
devrait voir sa population diminuer. Il
n'y a pas de génocide par le sida.
L'impact démographique de la pandémie a
été surévalué.
J.-M. Il faut reconnaître que les
programmes mis en place ont eu une
efficacité réelle. Les campagnes
d'information, de mise à disposition de
préservatifs ont porté des fruits, même
si la menace demeure.
On assiste à une explosion des
investissements chinois et indiens en
Afrique. Les flux humains vont-ils
suivre ?
J.-P. G. Il y a 200 millions de
migrants internationaux dans le monde.
Les plus importantes diasporas sont
chinoises, indiennes et philippines,
mais c'est surtout dans les pays du Nord
qu'elles s'installent, car c'est là que
la promotion sociale est la plus facile.
Les migrations africaines vers le Nord,
elles, restent peu importantes, même si
des discours xénophobes tentent de faire
croire le contraire. Des commerçants
chinois s'installent en Afrique
subsaharienne avec femmes et enfants. Le
phénomène est pour l'instant marginal.
Dans des pays d'Afrique de l'Est, des
tensions avec les populations
autochtones apparaissent. Il est
difficile de dire jusqu'à quel point
cela va continuer.
Propos recueillis par Jean-Pierre
Tuquoi
John May
Jean-Pierre Guengant
Démographes