Au début des années 70, le nombre de
réfugiés en Afrique noire avoisine
les 700 000 personnes. Vingt ans
plus tard, il dépasse les six
millions1. Près d’un réfugié sur
trois dans le monde est aujourd’hui
africain. Et pour avoir une idée de
l’ampleur des déplacements forcés et
de la déstabilisation des
populations, qui ont frappé
l’Afrique durant ces dernières
décennies plus que toute autre
région du monde, il faut y ajouter
les déplacés internes (autour de
sept millions) et les flux,
traditionnels ou nouveaux,
d’immigration économique, que l’on a
peine à cerner.
C’est dans ce contexte qu’il faut
situer les crises xénophobes qui ont
touché plus d’un pays d’Afrique
noire (Une
terre empoisonnée par la xénophobie
).
Plus que les sécheresses
périodiques, qui jettent sur les
routes de l’exil des centaines de
milliers de personnes, ce sont donc
les évolutions géopolitiques
internes aux Etats et entre les
Etats, qui sont à l’origine de ces
transferts de populations et des
violations des droits de l’homme
auxquels ils donnent lieu.
Bien évidemment, l’arrivée massive
et brusque de centaines de milliers
d’étrangers dans un pays africain
voisin, qui nourrit difficilement sa
population, peut être source de
tensions et de rejet. Pourtant, ce
qui frappe, c’est la générosité de
fait des pays africains de premier
asile. Ainsi, dans les années 1990,
la Guinée et la Côte-d’Ivoire ont
reçu, ensemble, plus d’un million de
personnes chassées par les conflits
internes du Libéria et de la Sierra
Leone. Dix ans plus tard, la
majorité d’entre elles n’a toujours
pas pu regagner son pays d’origine
ni trouver une terre d’asile
définitive.
Ces deux conflits sont, dans une
grande mesure, emblématiques. On y
trouve, comme souvent, une «facette
ethnique», mais aussi la volonté de
contrôle de ressources économiques,
qui est à l’origine des conflits et
finance l’affrontement: la
contrebande de bois (Libéria) et le
trafic de diamants (Sierra Leone),
avec la complicité active de
sociétés internationales.
Dans les deux cas, les
protagonistes, soutenus par des
parties étrangères, Etats voisins ou
même éloignés, font déborder le
conflit hors du territoire national,
les camps de réfugiés servant de
points d’appui pour de nouvelles
revanches. Le climat d’insécurité
qui y règne souvent, l’éloignement
de toute perspective d’installation
définitive dans un pays d’accueil
plus riche, le désintérêt, voire le
désengagement de la communauté
internationale – contrairement, par
exemple, au Kosovo ou au Timor
oriental –, nourrissent à leur tour
l’esprit de revanche et facilitent
l’embrigadement pour une relance des
conflits… et de nouveaux exodes.
Plus qu’à une «fatalité ethniciste»,
c’est donc à cette déstabilisation
profonde des populations qu’il faut
rapporter la xénophobie africaine.
Les Etats, fragiles dès leur
création, car leurs territoires
nationaux ne correspondent que
rarement aux réalités historiques et
culturelles, le sont en plus par la
corruption et leur incapacité à
assurer un développement. Après les
«conflits par pays interposés» de
l’affrontement Est-Ouest, les
nouveaux conflits, instrumentalisés
par des Etats africains plus
puissants que les autres, exploitent
la dimension ethnique et lui donnent
une charge de haine et de rejet, qui
est loin d’être spontanée. C’est, en
fin de compte, «la conquête du
pouvoir», pour laquelle
«s’affrontent souvent sans merci…
les groupes, les tendances et les
clans»2, qui actionne ce ressort
identitaire.
Ainsi maquillés en «guerres
tribales», ces conflits et leurs
cortèges de violations et de haines
peuvent alors perdurer sans que la
conscience internationale ne s’en
ressente ni profondément émue ni
réellement responsable. Le génocide
au Rwanda, qui puisait aux mêmes
origines, en apporta la preuve la
plus cruelle.
* Secrétaire général de Fédération
internationale des droits de l’homme
(FIDH).
1. Les réfugiés dans le monde
2000, HCR-Editions Autrement,
Paris, 2000.
2. Géodynamique des migrations
internationales, Gildas Simon,
PUF, Paris, 1995.

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