
Justice . Alors que le Sénat examine aujourd’hui une loi, le meurtre
d’une Alsacienne illustre la difficulté des femmes harcelées à se faire
entendre.
Par SONYA FAURE
Amel avait un filet de voix. On lui disait souvent de parler plus fort,
qu’on n’entendait pas. Amel Ben Mahamed, 32 ans, est morte en mai. La
jeune femme faisait le ménage au sous-sol d’une HLM. Le tueur s’est
introduit dans le bâtiment pour la poignarder à la gorge et au cœur.
Assassinée faute d’avoir été entendue. Elle habitait Saint-Louis, en
Alsace. Deux jours après le meurtre, son ex-compagnon Emilio (1) était
arrêté et mis en examen. Il s’apprêtait à quitter le département, selon
le procureur. Il dit ne pas être l’auteur du meurtre, mais un témoin
l’aurait vu sur les lieux, à l’heure du crime, selon une source proche
du dossier.
Quelques jours après le drame, 600 personnes ont marché dans les rues
de Saint-Louis, à l’appel de l’association «Soutien femmes battues» de
Saint-Louis. Sur les pancartes, il était écrit : «Une femme meurt sous
les coups de son conjoint tous les deux jours et demi.» Une loi, qui
prévoit notamment la création d’un délit de harcèlement conjugal, sera
discutée aujourd’hui au Sénat. Une de plus dans un arsenal contre la
violence conjugale de plus en plus répressif. L’histoire d’Amel dit la
difficile protection des victimes, la surdité parfois, des institutions
ou de ceux qui les font.
«Roses». Amel était arrivée à 14 ans d’Algérie, vite mariée à un homme
qui la bat, déjà : le père de ses deux enfants, de 8 et 10 ans. En
2005, elle le quitte, est hébergée par l’association Soutien femmes
battues, qui lui permet de voir un psychologue, de trouver un temps
partiel. Elle rencontre Emilio. Au début, raconte-elle à l’assistante
sociale de l’association, «il m’a offert des roses».Emilio fait le
clown pour ses enfants. Mais la lune de miel ne dure pas : il la
frappe. En octobre 2009, il est condamné à trois mois d’emprisonnement
avec sursis pour coups et blessures et menaces de morts réitérées. «Du
sursis, toujours du sursis», regrette Dany Lauton, la présidente de
Soutien femmes battues. «Une peine significative», dit au contraire un
magistrat. «La justice est de plus en plus réactive aux violences
conjugales : certains hommes vont devant le tribunal correctionnel pour
des claques, beaucoup passent en comparution immédiates, où les peines
fermes sont fréquentes», rétorque Marie-Blanche Régnier, du Syndicat de
la magistrature.
Amel a quitté Emilio, il la harcèle : SMS, coups de téléphone. En mars,
l’appartement de la jeune femme brûle entièrement. Hébergée par Soutien
femmes battues, l’adresse de son nouvel appartement est gardée
confidentielle. Face à l’acharnement d’Emilio, l’association propose à
la jeune femme de l’aider à quitter le département. Elle refuse de
lâcher ses heures de ménages, que ses enfants quittent leur école. Une
vie de mauvais polar s’instaure : des femmes ont vu l’homme rôder
autour des locaux de l’association. D’un magasin du centre, Amel
appelle Dany Lauton, affolée : «Emilio est là, il me suit.»Un jour, il
bousille le vélo d’Amel, scotche un mot : «Pardonne-moi mon amour, tu
es ma femme, je t’aime, signé Emilio.» Quelques mois avant le meurtre,
il frappe à coup de pelle à neige un des amis de la jeune femme, venu
changer sa serrure. De la violence physique - facile à prouver -, une
victime masculine… l’ami a eu plus de chance qu’Amel : sa plainte a été
jugée sérieuse et Emilio devait comparaître en juin.
Il en va tout autrement pour le harcèlement conjugal, difficile à
prouver. Amel s’entend dire par des policiers : «Des appels en numéro
masqué ? Je ne peux prendre la plainte.»En mars, Marielle Perrier,
éducatrice de Soutien femmes battues, accompagne Amel au commissariat.
«Qu’est-ce qui vous amène encore madame Ben Mahamed ? Il a appelé ? Eh
bien changez de numéro de téléphone ! Comment il l’a eu votre numéro ?
Il ne lui tombe pas du ciel !» dit-on à l’accueil.
Il faut beaucoup insister pour que les policiers acceptent de prendre
une plainte - transmise au parquet, qui décide de classer ou de
poursuivre - plutôt qu’une simple main courante. L’an passé, le
commissariat de Saint-Louis avait nommé un policier référent pour les
violences conjugales. Le poste a été supprimé. Au parquet, on hausse le
ton : «Que la police ne fasse pas remonter les affaires de violences
conjugales, c’est malheureusement assez courant. La garde des Sceaux a
pourtant donné pour consigne qu’elles soient systématiquement
transmises au procureur.» Le commissaire Bertrand, de la direction
départementale de la sécurité publique de Mulhouse, se défend : «Les
policiers de Saint-Louis se sont déplacés 14 fois pour intervenir suite
à un appel d’Amel. En janvier, ils ont fait remonter une plainte pour
menaces de mort. C’est le parquet qui a classé sans suite.» Quand Dany
Lauton prévient la police qu’Emilio rôde autour d’Amel dans un magasin
du centre-ville, un agent lui répond : «Que voulez-vous, il faut bien
qu’il fasse ses courses.»
«Bracelet». Comment éviter que deux personnes se croisent dans le
centre d’une ville de 60 000 habitants ? Grâce à la surveillance
électronique mobile, que prévoit la future loi ? «Sans bracelet
directement relié à la police, il n’y a aucun moyen de contrôler le
respect des mesures d’éloignement du conjoint violent», estime
Françoise Brié, vice-présidente de la Fédération nationale solidarité
femmes. Interdire à Emilio d’entrer dans la ville ou le département ?
«Légalement, on peut bannir l’homme. Mais s’il a un emploi et un
logement, on ne peut pas non plus mettre à sac son insertion ! rappelle
Marie-Blanche Régnier. On aura beau prendre toutes les mesures de
surveillance imaginables, il existera toujours des cas qu’on ne pourra
empêcher. La société nous demande une justice prédictive. C’est
impossible.»
(1) Son prénom a été modifié
Libé 22/06/2010 à 00h00