Il ne semble plus possible
de se nourrir désormais dans
un restaurant moyen sans que
le personnel (serveur,
serveuse) s’enquiert avec
une plus ou moins grande
désinvolture de votre
sentiment après la
dégustation du/des plat(s)
d’un retentissant «Ça a
été ?» Comme nombre de
formules formelles, le code
social implicite indique que
la question n’appelle pas de
réponse. Le passé composé
introduit illico à l’oreille
un léger déphasage temporel,
qui téléporte le repas sitôt
consommé dans une espèce
d’arrière-monde déjà
inaccessible : car ce qui a
été ne sera plus. C’est sans
doute que manger est tout à
la fois une action positive
qui permet de reconstituer
des forces physiologiques et
un processus de destruction
qui dévore (néantise, dirait
Sartre, qui adorait les
haricots verts) des éléments
existants, les fait
disparaître. Par métonymie,
il est possible d’assimiler
le mangeur aux instruments
de table, comme lorsque que
l’on dit qu’un tel, en léger
surpoids, est une sacrée
fourchette. Généralement,
les convives, polis ou
fatalistes, expriment un
satisfecit de façade («- Ça
aaah étééééééh ??? - Oui,
oui, très bien, merci. Vous
avez de la Boldoflorine ?»)
quand il faudrait en réalité
dire que non, pas du tout,
que le gigot était mort
depuis trop longtemps sur
son lit de carottes mauves
et que la nage de fruits
frais semblait surtout un
raccourci efficace en
direction de
l’hépatite A. Parmi les
variantes de «sahahété»,
il faut citer le non moins
menaçant «Tout s’est bien
passé ?» qui assimile
peu ou prou le repas à une
opération chirurgicale. Si
l’on veut bien accepter que
le client occupe alors la
place du praticien, ayant
avec sa bouche, arraché de
l’assiette une horrible
tumeur à base de
boudin-purée, et le serveur
celle d’un proche tenaillé
par l’angoisse essayant de
se rassurer sur l’ampleur
des dégâts après ablation.
Souvent, aussi, en cours de
repas, on entend à la volée
: «bonne continuation !»
Les plus paranos, qui
hésitent toujours entre
l’appétit et l’écœurement,
iront jusqu’à imaginer le
rire collectif en cuisine
d’une équipe d’empoisonneurs
professionnels. Le festin en
cours est probablement le
dernier et au prochain menu,
on mangera les pissenlits
par la racine. Avec «ça a
été ?» le mangeur est
tout bonnement prié de la
fermer. On ne lui demande
pas son avis, qui
n’intéresse personne, et la
maison pose elle-même le
couvercle sur l’orifice
dûment rempli. Tout irait
donc pour le mieux dans le
bon sens du tube digestif
s’il ne fallait encore payer
l’addition. Elle est souvent
(et de plus en plus)
«salée», doux euphémisme
pour signifier l’amertume du
gourmet qui, non content
d’avoir mal mangé et de
n’avoir pu se plaindre, doit
maintenant avaler une ultime
couleuvre : l’évidente
disproportion entre la
qualité des denrées servies
et le prix exigé à la sortie
que rien ne saurait
justifier, et surtout pas le
salaire de l’esclave
pakistanais sans papiers qui
fait la plonge au sous-sol.
Il faut dire qu’ici, l’on se
goberge, mais les récentes
émeutes de la faim (en
Afrique, en Indonésie, à
Haïti) ont montré qu’au
terme d’une dispersion
aberrante des fruits d’une
agriculture libéralisée, ça
n’allait déjà pas fort, mais
là, ça ne va plus du tout.