Plaidoyer pour parler créole pour de vrai

— Par Térèz Léotin (*) —

Indignez-vous ! disait Stéphane Hessel dans son essai publié en 2010. Un ouvrage d’une trentaine de pages, qui affirme que l’indignation n’est rien d’autre qu’une forme de résistance, c’est en quelque sorte le ferment de l’« esprit de résistance ». Son livre est publié dans la collection :Ceux qui marchent contre le vent”. Hessel nous y exhorte à avancer à rebrousse vent, à ne pas aller moutonnement sur le boulevard de nos habitudes, en tous cas, vers celles que nous sommes tentés de prendre.

Indignez-vous, indignons-nous comme lui, autant que nous savons si bien le faire quand il s’agit de la défense de la langue française, lorsque sortie d’une bouche qui la maîtrise mal, elle arrive déflorée à nos oreilles, oui nous nous indignons de voir que l’autre ne connait pas LA langue, celle de la référence. Aussi, sans être ni gendarme, ni policier, que c’est triste d’entendre un martiniquais ressasser : “man en train de vini”, “man en train de parlé” sans qu’aucune demande de correction ne soit réclamée ou attendue. Pourquoi ne pas s’indigner là aussi lorsque notre langue est blessée, martyrisée ?

Indignons-nous, mesdames, messieurs ! Oui indignons-nous ! Il est temps encore de s’indigner. Acceptons d’entendre que nous faisons des fautes en créole.

Pourquoi ne nous indignons-nous pas, lorsque cette langue, la langue créole, celle que nous ont laissée nos aïeux, est vilipendée ?

Sans être gendarme, et sans être empêcheuse de parler en rond, donc de s’exprimer librement, indignons-nous, lorsque certaines libertés nous amènent à détruire vraiment la langue créole !

Non on ne dit pas en créole : “an émision animé par Polo.” On dit : “an émision Polo ka mennen”. Non on ne dit pas : “I ka ba liv la, anlott moun.” Ici aussi la structure est incorrecte, on doit dire : I ka ba, anlott moun, liv la. Non on ne dit pas “cocotier” an kréyol, c’est d’ailleurs un mot français, le mot créole qui désigne cet arbre existe : c’est “piékoko”. Non on ne dit pas en créole an “wozié” mais bien : an “piéwoz.” Non on ne dit pas i “dizuitè”, ni “i ventè” en créole, on dit “i sizè-d-swè, i yuitè-d-swè”, comme en anglais ante et post meridiem, avant et après-midi, AM/PM “yuitè-d-maten ; yuitè-d-swè” (huit heures du matin ; huit heures du soir) manière de dire qui est moins fréquente en français, et que nous avons peut-être retenu de notre courte colonisation anglaise. Les mots et les structures de la langue créole sont là, pourquoi les ignorer ? Indignons-nous lorsque leur emploi fait défaut ! OUI INDIGNONS-NOUS !

Non on ne dit pas “oursin” en créole, an-an, mais en français. En créole on dit “chadwon”. Non on ne dit pas “langouste” en créole, mais en français. On dit “wonma” en créole.- Ce n’est pas parce que le français dit “homard” qu’il nous faut falsifier la langue créole en commettant l’erreur de la rectifier en disant : “ man genyen langouss”. Les langues possèdent , en effet, ce que l’on appelle des faux-amis, ainsi le mot anglais “library” ne signifie pas librairie comme on pourrait être tenté de le croire mais “bibliothèque”. Le mot anglais qui signifie librairie est “bookshop”. “A lecture” (prononcer à l’anglaise SVP), signifie une “conférence” en anglais et non une lecture (le fait de lire). Alors, de grâce, arrêtons de “corriger” le créole en substituant le français à sa place. Arrêtons de croire que le créole n’est qu’une mauvaise copie du français, une espèce de succédané de très mauvaise qualité. Certes, me direz-vous, les langues évoluent. Cette innovation doit-elle se faire jusqu’à l’annihiler ? À force de remplacer sa structure, ses mots qui ne sont rien d’autre que son âme, par une structure et des mots français, la langue créole agonise déjà. Tout à l’heure elle ne sera plus qu’une langue du passé. Est-ce bien ce que nous voulons ? La Pléïade au XVIe siècle s’appelait à l’origine Brigade. Les auteurs qui la constituent, à l’époque présentent un manifeste publié en 1549 et qui s’intitule : Défense et illustration de la langue française.

Comme la langue française en ce temps-là, la langue créole de nos jours, attend de tous ses enfants un bel effort, celui où nous saurons reconnaitre notre richesse, ce moment où nous demeurerons vigilants, ce bel instant, où nous tous nous accepterons sans aucun complexe, ni d’infériorité, ni non plus de supériorité, de parler créole pour de vrai, comme on parle français pour de bon.

Aussi mes frères, mes sœurs, mes enfants, n’ayons pas honte, faisons mentir le proverbe qui dit : “lè milatt rivé i ka bliyé sé nègress ki manman’y” que l’on peut comprendre aussi sous cette forme : “Lè neg rivé i ka bliyé i té konnett kréyol !” Indignons-nous, oui INDIGNONS-NOUS, et surtout ne me haïssez surtout pas d’être si vigilante ! Le créole nous dira merci.

*Térèz Léotin,

Écrivain,

Membre de KM2 Krey Matjè Kréyol Matinik

Officier dans l’ordre des palmes académiques