Les
poètes, les écrivains
ont su magnifier les différents
cycles de la vie. Mais comment les
artistes plasticiens ont-ils pu les
représenter ou les évoquer
? Ghirlandaio, dans
son tableau Portrait d'un vieillard
et d'un jeune homme, montre la jeunesse
et la vieillesse. Rembrandt,
lui, ponctue chaque moment essentiel
de sa vie par des autoportraits et
nous voyons dérouler, sous
nos yeux, les changements effectués
par le temps.
Gauguin
nous donne une réponse au problème
de la destinée en montrant
côte à côte les
différents âges de la
vie, de l'enfant à la vieille
femme dans D'où venons nous
? Que sommes nous ? Où allons
nous ?
-
Cependant,
Picasso, vieillissant,
affrontant cet état nouveau,
se représente soit dans
des scènes burlesques et
ironiques entouré de modèles
- scènes déjà
visibles dans ses dessins de jeunesse
- soit accentuant ses défauts
physiques. Bien différente
est l'attitude d'Opalka
qui, à chaque toile, joint
une photographie témoignant
de son vieillissement progressif,
ainsi qu'un enregistrement de
sa voix énumérant
les chiffres qu'il peint. Opalka
couvre ses toiles d'une suite
ininterrompue de nombres, chacune
constituant un Détail d'une
suite dont l'issue devrait coïncider
avec sa propre disparition.
Monique
Mirabel, dans À corps
et en Corps, interroge les
cycles de la vie en représentant
le corps féminin dans ses différentes
phases, séparément ou
côte à côte. Elle
ponctue visuellement des étapes
de la vie apportant des modifications
physiques en relation avec le vécu.
D'où son parti pris de cadrer
des parties précises, des seins
au ventre et de ne pas représenter
le visage.
Le
corps est le lieu de tous les marquages,
de toutes les blessures, de toutes
les traces.
Michel Journiac
A
corps et en corps défie
les tabous liés à la
représentation de la nudité
féminine et de la nudité
mature. Cette réplique obsessionnelle
du ventre convoque, comme un écho,
le souvenir du film de Peter
Greenaway, Le ventre de l'architecte
ou celui des sculptures de Kiki Smith,
Shields (l 999). La déclinaison
plastique de cette portion du corps
choisie par Courbet
comme quintessence de l'érotisme
exprime chez Monique Mirabel l'inquiétude
de l'humain confronté à
sa déchéance et à
sa finitude, la hantise du temps qui
passe.
La
série Sans titre 1999
attirait le figuratif aux confins
de l'abstraction, éloignant
les oeuvres de l'anecdote narrative,
les dotant d'une capacité de
renouvellement sous le regard de chacun.
Par contre, les ceuvres récentes
renouent avec la figuration.
Photographies
et pastels juxtaposent quatre générations
de ventres féminins.
A
la carnation veloutée, lumineuse,
quelquefois flamboyante de certaines
silhouettes nubiles, Attente,
Korê ou Lae, répondent
des profils marqués par la
fécondité, Épanouissement,
qui évoquent la Venus
de Willendorf. (*)
La
photographie a pour Monique Mirabel
une triple fonction. Elle peut être
le point de départ de la réalisation
finale aux pastels. Mais elle peut
être aussi utilisée pour
elle-même, en raison de son
rendu plus réaliste, dans des
montages photographiques en noir et
blanc. Elle intervient encore, parfois
imprimée sur transparent, dans
la mise en page de Gaïa
ou Fenêtre sur II,
où un même motif est
répété à
trois ou quatre reprises comme pour
une mise en abîmes : la forme
principale aux pastels est photographiée
puis intégrée par collage
dans la composition. Elle l'enrichit
par la déclinaison de la forme
primordiale dans un autre format,
sur un autre support et avec une autre
texture.
Certains
collages photographiques sont des
citations d'oeuvres de Jenny
Saville ou apportent, toujours
à travers la citation d'oeuvres,
un écho formel sous la forme
de paysage.
Faut-il
voir dans ce parti pris de la répétition,
la prédilection pour les recherches
formelles ou le support d'une réflexion
sur la destinée humaine ?
Comment
chaque artiste apporte t-il sa part
personnelle dans
la déclinaison d'un thème
universel ?
Les
corps peints par Monique Mirabel renvoient
dans un premier temps à la
représentation de la féminité
et de la fécondité dans
la sculpture des arts premiers, Vénus
hottentote, ou bien Vénus callipyge
ou stéatopyge.
Qu'en
est-il du regard de l'artiste qui
utilise comme point de départ
la photo noir et blanc de corps jeunes,
et de corps de femmes mûres
ou vieillissantes. En se référant
à certaines autres démarches,
celles des portraitistes, par exemple,
on prend immédiatement conscience
de la volonté de Monique Mirabel
de s'inscrire dans le réel.
On ne retrouvera donc ni romantisme,
ni érotisme.
Corps
sculptural donc, puisqu'il inscrit
ses rondeurs dans l'espace pictural,
au lieu de jouer sur le vide et le
plein comme dans les productions de
Henry Moore. Un corps qui affirme
sa présence, et qui exprime
les revendications de l'artiste ;
il s'agit de montrer l'oeuvre, mais
également de susciter la réflexion.
Ainsi, cette démarche tend
à exprimer la fragilité
et la vulnérabilité
des corps face à l'inéluctable,
comme le souligne l'artiste.
Evoquer
le corps sculptural revient à
se référer à
ces oeuvres qui ont été
façonnées, manipulées,
triturées, poncées,
comme le sont les êtres humains
par les épreuves de la vie.
Un peu comme ces immenses corps allongés
de Moore, sculptés dans le
bronze, le bois, ou la pierre, représentations
allégoriques exposées
à l'érosion et au passage
des saisons. Dans les créations
de Monique Mirabel, les corps sont
de façon allégorique,
soumis au passage du temps.
Comment
l'artiste exploite-t-il le passage
de la photographie à la peinture,
et de la sculpture à la peinture?

Lae,
Pastel sur paier, 50?5 X 35,7 cm,
2006
Bref panorama sur l'érotisation
de la chair dans l'art occidental
Pour
que le corps se pare de séduction,
il fallait que la nudité se
déplaçât des sujets
religieux vers les thèmes mythologiques.
Ainsi, à la Eve coupable succède
la fière et désirable
Vénus (Botticelli
: La Naissance de Vénus, 1486).
Le
souci de bien peindre la chair est
né avec Léonard
de Vinci à la fin
du XVe siècle.
Le sfumato qu'il utilise
lui sert à estomper les contours
de ses figures afin d'éviter
que la ligne de leur silhouette ne
s'interrompe de façon brutale.
Puis, l'interprétation maniériste
au XVIe siècle avec Parmesan,
Lotto, Pontormo ou Bronzino
- trouve dans le traitement du corps,
un lieu privilégié :
ondulation de la grâce, sophistication
des poses, dynamisme dans l'agencement
des figures, blancheur lisse des nus,
déformations anatomiques.
C'est
au XVIIe siècle
que le peintre flamand Rubens
peint des femmes charnues comme jamais
artiste n'en a peint. La chair pour
Rubens livre des
sensations tactiles qui réintroduisent
du désir et du plaisir dans
la peinture : chaleur des peaux luisantes
de sueur, chevelures ondulantes de
femmes qui caressent leur propre corps
où le laissent palper par d'autres...
Le
XVIIIe siècle
français livre aussi ses saveurs
nacrées... Boucher
par exemple peint dans une palette
claire et acidulée des décors
où la mythologie est prétexte
à déshabiller les corps.
Il incarne cette grâce féminine
volontiers libertine en célébrant
les souples chairs diaphanes de ses
modèles. Les peintres du
XIXe siècle, quant
à eux, réagissent contre
toutes ces joliesses artificielles
en peignant des corps lourds (Renoir
: Baigneuse au griffon, 1870
- Courbet : La
Femme à la vague, 1868)
- avec des vérités de
carnation qui perturbent les convenances
: l'érotisme est dénonciation
sociale et le bourgeois est montré
avec sa prostituée (Manet
: Le déjeuner sur l'herbe,
1863).
Au
XXe siècle,
le regard sur l'anatomie s'est métamorphosé
avec toutes les possibilités
qu'offrent les nouvelles technologies
et le traitement virtuel de l'image.
La chair tactile devient par le biais
de la chirurgie esthétique,
affaire d'anatomie « hybride
» et de beauté alternative
chez Orlan. A l'opposé,
la vérité réaliste
des corps de Vincent Corpet
restitue à l'aide de supports
traditionnels, une vision non hiérarchisée.
Quels
sont les différents moyens
plastiques
que l'artiste peut mettre en oeuvre
pour susciter
la sensation tactile des corps qu'il
représente ?
Une
technique le pastel
Le pastel est une poudre solidifiée
faite de pigments de couleurs broyés
et agglutinés à l'eau,
gommée avec soit de l'argile,
du talc ou du kaolin. Durs ou tendres,
les pastels s'appliquent sur des supports
rugueux qui retiennent la poudre qu'il
faut, par la suite, fixer.
Uusage
de pastels dans l'histoire de l'art
remonte au XV' siècle. C'était
une technique de complément
du dessin qui se réalisait,
à l'époque, sur des
papiers colorés. C'est le peintre
allemand du XVIe siècle,
Holbein qui, le premier,
lui accorda un intérêt
notoire.
Monique
Mirabel affectionne tout particulièrement
cette technique qui offre une tonalité
veloutée aux corps qu'elle
représente. Cette tonalité
est en effet due à la réflexion
diffuse de la lumière sur les
particules pigmentaires du medium
que l'artiste écrase avec le
pouce : ce qui pourrait rappeler la
gestuelle des premières peintures
rupestres préhistoriques.
Dans
ses séries, Monique Mirabel
travaille directement le pastel en
procédant par masses de tons
locaux moyens - roses, orangers, beiges
- sur lesquels elle dessine des hachures
superposées plus claires ou
foncées qui laissent apparaître,
en épaisseur, les demi-teintes
de tons voisins. Avec ce médium,
l'artiste peut suggérer la
matière onctueuse des corps
et accroître la densité
de la matité ou du velouté
des peaux.