Même si, sur la photo géante, René
Magritte vous accueille en fermant les
yeux, comme le faisait à ses séances de
Photomaton la petite bande farceuse des
surréalistes parisiens, l'heure n'est
pas au sommeil. Sur la place Royale de
Bruxelles, ce serait plutôt le réveil,
la prise de conscience, la relecture
d'une histoire de l'art, le temps de la
réflexion. Il y a un an encore, la
collection de Magritte des Musées royaux
des beaux-arts de Belgique dormait, en
naufragée d'une autre époque, cérébrale
et subversive, dans le dédale tristounet
des salles souterraines au plafond bas
des années 1970.
Regrouper en famille dans un musée
monographique les tableaux privés avec
les tableaux publics, les tableaux
flamands avec les wallons, les classer,
les expliquer et les mettre en espace,
c'est créer l'album d'un artiste plus
complexe qu'un homme au chapeau melon
(1898-1967). Voici donc un Belge à
Paris, un surréaliste à Bruxelles, un
amoureux fidèle d'une beauté aux yeux si
clairs, un monsieur en veston devant son
chevalet, un esprit fort et facétieux
qui se moque des mots et fait des poèmes
à l'aide de formes, un drôle d'artiste
tour à tour peintre, graveur, sculpteur,
photographe et cinéaste. Bref, un
personnage qui remplit à lui seul
l'hôtel Altenloh, pourtant néoclassique
et imposant. Comme Van Gogh en son musée
à Amsterdam, ou Paul Klee en son Zentrum
à Berne.
Ce jeune musée brasse avec science ce
riche matériel qui le fait détenteur de
la plus grande collection d'œuvres de
Magritte au monde. Dans le sillage de
Virginie Devillez, chef de projet, il
raconte une vie d'avant-garde en
200 huiles, une cinquantaine de photos
d'époque, une quinzaine d'objets
inclassables comme les bouteilles
peintes avec énigmes plastiques et
personnages, une centaine de documents
d'archives - tracts, correspondance,
manifestes, partitions - et près de 40
films dont huit sont diffusés, à raison
de deux par palier, sous d'énormes
abat-jour noirs. Parti pris didactique
et vivant que de réunir allègrement
toutes les facettes d'un héros national
de l'art.
Des maximes, insolentes et si vraies
Première impression ? Elle est
sombre, comme les cimaises au bleu
ardoise, bleu nuit, agencées avec goût
par Winston Spriet, le scénographe du
musée, talent bien connu de la foire de
Maastricht. Elle surprend par sa
théâtralisation de la pénombre, où l'on
ne voit plus que les œuvres et les mots
de Magritte, gravés comme des maximes,
insolentes et si vraies, sur les
panneaux ignifugés rouge foncé. «L'idée
était d'absorber le visiteur et le faire
entrer dans un rêve, comme dans une
salle de cinéma», explique Michel
Draguet, directeur de ce «Musée Magritte
Museum» au titre bilingue et
politiquement correct. «C'est
l'anti-“White Box”, si chère à l'art
contemporain aujourd'hui, cet espace
conceptuel où l'œuvre n'existe que dans
un raisonnement linguistique.» Ici, pas
question du classique «Circulez, il n'y
a rien à voir». La peinture règne
partout, en étrange Mélusine.
«Dans la mesure où mes tableaux sont
valables, ils ne se prêtent pas à
l'analyse», disait Magritte. La leçon du
peintre se fait autrement, par diffusion
via tous les pores, par immersion
complète dans un singulier mental. Elle
commence au dernier étage comme au
nouveau MoMA de New York, du début sous
influence à la fin pleine
d'enseignement, des affiches
alimentaires des Années folles au
Domaine enchanté où vibrent L'Empire des
lumières, les oiseaux bleus, les hommes
sans visage et avec pomme verte. Elle
suit les étapes de l'art comme un tour
de Belgique : «La conquête du
surréalisme» de 1898 à 1929 (La Lectrice
soumise, 1928, ou La Réponse imprévue,
1933), puis «L'échappée belle» de 1930 à
1950 (Le Retour, 1940), et enfin «Le
mystère à l'ouvrage», de 1951 à sa mort
(Le Domaine d'Arnheim, 1962). Le
visiteur plonge en apnée pendant deux
heures.
» Rencontre avec un mécénat du troisième
type
» Au royaume des collectionneurs
Musée Magritte Museum, place Royale,
Bruxelles Tél. : + 32 (0) 2 508 32 11.
À lire : «Guide du musée Magritte
», Hazan, 15 € ; «Magritte, son œuvre,
son musée», de Michel Draguet, Hazan,
49 € ; pour les enfants «Le Petit
Atelier de Magritte», de Raffaella Russo
Ricci, Hazan, 12 €. À voir : Arte
diffusera le 4 juin à 22 h 30 «Magritte,
le jour et la nuit», un portrait inédit
signé Henri de Gerlache.