Vent nouveau sur
l'ethnomusicologie française
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Cercueil porté en procession
vers la sépulture, en 1993, à Bokho, sur l'île de Sulawesi.DANA
RAPPOPORTE |
Fini le temps d'une
séparation entre études
formelles et études d'urgence :
une génération " multipiste "
émerge
Dans son bureau du Musée du quai
Branly, Madeleine Leclair
épluche L'Afrique Fantôme, de
Michel Leiris, journal de bord
de la mission Dakar-Djibouti
menée, de 1931 à 1934, par
l'ethnologue Marcel Griaule pour
le compte de l'Etat français.
Afin de décrire au mieux cette
traversée de l'Afrique d'Ouest
en Est, le dessinateur
Gaston-Louis Roux avait été
chargé des croquis, et André
Schaeffner, directeur du
département d'ethnomusicologie
du futur Musée de l'homme (il
sera créé en 1937), du
recensement musical.
Il en est resté vingt-quatre
cylindres de cire, conservés au
Centre de recherche en
musicologie (CREM, un
département du CNRS). " Seize
ont été gravés par Schaeffner.
C'est à chaque fois cinq minutes
de musique. C'est dire la
précision, la préparation qu'il
fallait pour trouver exactement
ce que l'on voulait, dans des
conditions techniques qui
induisaient une très grande
proximité avec le sujet ",
précise Madeleine Leclair,
vice-présidente de la Société
française d'ethnomusicologie et
responsable de l'Unité
patrimoniale des collections
d'instruments de musique du Quai
Branly.
Voici donc une ethnomusicologie
en mouvement, dont les propres
acteurs - à l'époque " montés
dans les camions du colonialisme
" pour reprendre les termes de
Gilbert Rouget, grand nom de la
discipline - deviennent de
potentiels objets d'études. Les
sons de l'épopée Dakar-Djibouti
iront ainsi enrichir
l'exposition " L'air du temps ",
créée en 2010 au Musée
d'ethnographie de Genève, qui
sera présentée de mai à octobre
à l'abbaye de Daoulas
(Finistère), agrémentée de
références africaines et
bretonnes. " Des Soeurs Goadec à
Lady Gaga, les musiques se
transforment, s'adaptent et
révèlent autant une culture et
une société ", explique-t-on à
Daoulas.
L'ethnomusicologie n'est donc
plus une science de l'ancien, du
figé. Même si le temps y compte
beaucoup. Dana Rappoport, née en
1968, a passé dix-huit ans à
étudier la musique et les
rituels des Toraja, montagnards
de l'île de Sulawesi (Les
Célèbes). Elle a publié en
décembre 2011 un coffret
contenant 40 heures de sons et
d'images placés sur un DVD-Rom
ainsi que deux épais livrets. "
Une sorte d'utopie dont je
rêvais ", dit-elle, pour
répondre à deux questions : que
sait-on de ces cultures, et
comment vont-elles passer le
XXIe siècle ?
En disant l'origine de la
musique Toraja, Dana Rappoport a
voulu qu'elle ne soit pas perdue
pour cette Indonésie en pleine
mutation, pratiquant une
ethnomusicologie d'urgence, tout
en étudiant les systèmes
musicaux menacés de disparition.
Or on a longtemps soupçonné
l'ethnomusicologie française,
école prestigieuse, de
dichotomie.
D'une part, une ethnomusicologie
formelle, qui décortique les
systèmes musicaux, avec comme
chef de file Simha Arom (né en
1930), grand spécialiste de la
musique pygmée et des trompes de
Centre-Afrique, longtemps pilier
du Laboratoire des langues et
civilisations à tradition orale
(Lacito). " Simha Arom aura
apporté une méthodologie de
travail, dans la description des
systèmes musicaux et leur étude
comparative, dans les liens de
la langue et de la musique ",
dit Madeleine Leclair. Ce qui a
regroupé autour de ses
recherches nombre de
compositeurs contemporains,
comme György Ligeti ou Pierre
Boulez, et trouvé une suite dans
les travaux de Suzanne Fürniss
(CNRS-Muséum national d'histoire
naturelle).
D'autre part, un courant mené
par Gilbert Rouget (né en 1916),
successeur d'André Schaeffner au
Musée de l'homme, orienté vers
une " anthropologie de la
musique ", et qui du coup est
plus basée sur l'urgence du
témoignage pour en garder la
trace. Gilbert Rouget craint que
la vitesse du monde moderne
n'efface son histoire. Il
enregistre en 1958 à Pira, au
Bénin, des chants yoruba, et
d'autres encore en 1969 à
Tchetti, au centre du pays.
A la fin des années 1990,
Madeleine Leclair part sur les
traces de Rouget à Tchetti, y
note l'érosion de certains
répertoires, et la constance des
chants de femmes initiées. " Un
exemple de pratiques figées,
très rare, où rien n'a changé en
cinquante ans. Ces chants sont
chantés à la même vitesse, avec
les mêmes paroles, les mêmes
polyphonies. "
Ces croisements ont nourri la
publication du premier tome
d'une collection de livres-CD
menée conjointement par le Musée
du quai Branly et Ocora Radio
France, les Voix de la mémoire
(Bénin, musiques yoruba, 2CD,
livret en anglais et en
français). Une série
d'entretiens avec des initiés
réalisés en mars 2011 permettra
d'enrichir l'exposition "
Possession et chamanisme, les
maîtres du désordre ", prévue au
Quai Branly en avril.
La confidentialité des
recherches en ethnomusicologie
n'est plus de mise, elle est
crainte par les jeunes
universitaires, pour qui la
culture numérique et la rapidité
des mélanges ne sont pas
forcément synonymes de
dégradation.
" De plus en plus de jeunes
ethnomusicologues s'orientent
sur des musiques vivantes ", dit
Dana Rappoport, citant Julien
Mallet, chercheur à l'IRD et
président de la Société
française d'ethnomusicologie,
qui étudie le tsapiky de Tuléar
(Madagascar), jeune musique
malgache jouée à la guitare
électrique, mais où les rites
funéraires s'invitent en
abondance ; ou encore Victor
Stoichita, spécialiste des
musiques tziganes de Roumanie,
auteur de Fabricants d'émotion.
Musique et malice dans un
village tsigane de Roumanie (éd.
Publications de la Société
d'ethnologie, 2008). Ces
ambianceurs de mariages et
d'enterrements citent parmi les
compétences requises - qui
influent sur la qualité musicale
: " la ruse, la malice ou encore
la diplomatie ". Stéréotype ou
professionnalisme exacerbé ?
s'interroge Victor Stoicha, en
anthropologue.
La musique, objet d'études
premier, est-elle noyée ? Le
prochain séminaire organisé par
le CREM, à Nanterre du 16
janvier au 20 février, pose la
question par son titre, "
L'ethnomusicologie à l'épreuve
de l'interdisciplinarité ".
Beaucoup considèrent que ces
approches multipiste sont une
source de renouvellement. Ainsi,
Aurélie Hemlinger, qui s'est
spécialisée sur les steel bands
de Trinidad et Tobago depuis
1998 - un genre qu'elle enseigne
à la Cité de la Musique, tout en
donnant des cours à Paris-VIII -
Saint-Denis sur "
l'Anthropologie des musiques
émergentes ". Devenue
spécialiste du patrimoine
créole, " qui évolue à toute
vitesse ", Aurélie Hemlinger,
formée à Nanterre, en dehors "
des chapelles ", estime que "
toutes les musiques ont leur
place en ethnomusicologie. " Le
Sega de la Réunion comme les
musiques électroniques. " La
recherche ne se définit pas par
un objet, mais par une
méthodologie, une approche ".
Sa thèse, soutenue en 2005, va
être prochainement publiée sous
le titre de Pan Jumbie, mémoire
sociale et musicale dans les
steel bands de Trinidad et
Tobago." Pan, c'est l'instrument
- un fût métallique - , jumbie,
c'est la traduction de zombi,
qui signifie ici la passion,
soit toute pratique excessive,
explique la jeune
ethnomusicologue réputée pour
son approche cognitive. Je me
suis interrogée sur la très
grande facilité de mémorisation
du répertoire, qui est complexe.
" Les neurosciences ont leur
part dans ces investigations.
Cela n'implique pas que l'on
s'écarte de l'" ethnomusicologie
d'urgence " toujours défendue
par les africanistes. " J'ai
rencontré des pionniers des
steel bands, vieux, malades
parfois. La tradition ne
disparaît pas ; son histoire,
si. Il est tout aussi urgent de
les interroger que de comprendre
les conditions de sa
présentation. " Anciens et
modernes se rejoignent donc. "
Seule exigence : la continuité
du travail du chercheur sur le
long terme ", dit Aurélie
Hemlinger. Les dix-huit ans
passés par Dana Rappoport, 43
ans, à comprendre le corpus
poétique et musical des Toraja
en sont un exemple.
Véronique Mortaigne Le Monde 17/01/12
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