Le groupe britannique de rock
Radiohead avait beaucoup fait parler
de lui en annonçant que leur dernier
disque, In Rainbows, serait
proposé en téléchargement sur
Internet, à partir du 10 octobre, à
un prix fixé par l'acheteur.
Celui-ci pouvait même décider de ne
rien payer en dehors de 45 pence
(0,68 euro) de frais fixes.
Nous avons rencontré le chanteur
Thom Yorke et le guitariste Ed
O'Brien, à Paris le 5 décembre, pour
faire le point sur l'opération.
Succès ou non ? Trop tôt pour donner
des chiffres, répond Ed O'Brien,
sans convaincre. "Nos
statisticiens y travaillent (rires). On a lu des articles
contradictoires. L'un dit que nous
avons perdu beaucoup d'argent,
l'autre que nous avons gagné des
millions et qu'il faut arrêter de
nous donner de l'argent. Aucun des
deux n'est vrai."
Selon des estimations de la
presse britannique et américaine,
s'appuyant sur des études de sites
spécialisés ou sur des forums de
fans, 1 million à 1,5 million de
personnes auraient téléchargé
l'album dans la semaine qui a suivi
la mise en ligne. Entre 40 % et 60 %
des téléchargeurs auraient décidé de
ne rien donner. Les autres, pour la
plupart de Grande-Bretagne et des
Etats-Unis, un peu d'Allemagne et de
France, auraient déboursé 5 euros en
moyenne. Ce qui donne une somme
avoisinant les 5 millions d'euros
(frais fixes compris) - chiffre à
prendre avec précaution.
"L'opération nous sera
favorable, admet Thom Yorke. Nous ne possédions pas auparavant
les droits digitaux de notre musique
et nous touchions environ 1 livre
(1,4 euro) par album vendu.
Là, nous percevons la totalité de la
somme." Déduction faite des
coûts de création et de maintenance
du site, domaine dans lequel
Radiohead a déjà une bonne
expertise.
"GARDER LE CONTRÔLE"
Thom Yorke précise que l'idée du
téléchargement est venue des
managers du groupe : "Tous les
disques que nous avons sortis ces
dernières années ont été piratés et
mis sur la Toile avant leur
parution. Donc pourquoi ne pas le
faire nous-mêmes ? De cette façon on
en gardait le contrôle et tout le
monde pouvait l'écouter le même
jour."
Radiohead ajoute que leurs
managers ne voulaient même pas
sortir un CD. "Mais ça ne nous
convenait pas, car ceux qui ne
veulent pas ou ne peuvent pas
utiliser Internet auraient été
disqualifiés." Aussi, dans la
foulée de l'opération
téléchargement, terminée le 10
décembre, le CD In Rainbows
sera disponible à partir du 31
décembre, publié par la compagnie
indépendante XL (distribuée en
France par Naïve). Ajoutons, depuis
le 3 décembre, un coffret collector
vendu par correspondance au prix de
40 livres (56 euros, plus les frais
de port variant selon le pays).
La presse a voulu voir dans le
geste numérique de Radiohead - pas
nouveau mais rare pour un nom aussi
connu - un pied de nez à leur
ancienne maison de disques, la major
EMI, dont le contrat a été stoppé en
2004. "La seule raison de (re)signer
avec une major aurait été de
récupérer un maximum d'argent. Cela
n'a jamais été une motivation
suffisante", précise Ed O'Brien.
Une grosse maison de disques ne
leur convient plus. "Un point
positif de cette histoire de
téléchargement est que cela implique
une équipe de dix personnes, nous inclus,
explique
Yorke. Une fois l'album quasiment
terminé, nous avons pris un grand
plaisir à réfléchir aux conditions
de sa sortie. Le téléchargement
permet une connexion plus directe
avec les gens et d'avoir la
satisfaction de finir quelque chose
et de le rendre disponible dans
l'instant."
Même gratuit,
In Rainbows
s'est retrouvé illico sur les
réseaux de partage de fichiers. A
minuit, le 10 octobre, en quelques
clics de souris la préinscription au
site inrainbows.com permettait de
télécharger les dix titres
compressés, sans visuel. Cinq
minutes plus tard, les mêmes titres
se promenaient sur les plus
populaires des sites de partage.
Avec images piratées lors de
concerts, la plupart ayant été joués
en tournée.
"Lors de la dernière tournée,
ajoute Yorke, l'un des trucs qui
m'excitait le plus était de voir sur
Internet les images des nouveaux
morceaux captées par le public sur
téléphone mobile et diffusées une
heure après le show. Cela me
rappelait la façon dont Peter Buck,
de R.E.M., soutenait l'édition des
disques pirates des concerts de son
groupe, pensant que cela répandrait
un peu plus leur popularité."
A propos du coffret, en revanche,
mystère. Sur le site de commande de
l'objet - une version vinyle de
l'album, un épais livret, deux CD
dont un avec huit titres en plus -,
il est précisé que les paquets
partiront à partir du 3 décembre.
Avec ce voeu, en anglais : "Nous
ferons tout notre possible pour
envoyer l'objet avant Noël, mais
sans garantie."
"BESOIN D'UN ARTEFACT"
Radiohead a été soupçonné d'avoir
lancé le téléchargement à prix libre
d'InRainbows comme produit
d'appel pour les commandes du
coffret. Voire du CD simple bientôt
diffusé en magasins. "On peut
voir les choses de plusieurs façons,
mais, franchement, le cynisme nous
est étranger", rétorque Yorke.
Le groupe a encore été critiqué
pour la moindre qualité du son en
fichier MP3 et l'absence de visuel.
Un paradoxe pour un groupe réputé
pour le soin porté à ses
enregistrements et à son identité
graphique. "Le MP3 est évidemment
inférieur à la qualité d'un CD,
reconnaît Thom Yorke, qui admet
trouver peu satisfaisante la version
Internet de l'album. Quant à
l'objet CD, je pense qu'on aura
toujours besoin d'un artefact, même
si la forme, le design, l'écologie
même de ces supports sont appelés à
évoluer."
Les méthodes de diffusion se
multiplient
Prince. En 1998, le musicien américain Prince a proposé
The
War en téléchargement sur son
site en demandant à l'acquéreur de
verser la somme qu'il voulait à une
oeuvre de charité. Pour ses tournées
Musicology Tour (2004) et 21 Nights
in London (2007), tout acheteur d'un
billet recevait le nouvel album.
Quant au récent album Planet
Earth, il a été offert avec le
quotidien britannique Mail On
Sunday.
MC Solaar. Le 25 novembre
2003, les usagers des métros de
Paris, Lyon et Marseille ont reçu
avec un exemplaire du quotidien
gratuit Métro un CD de sept
titres du rappeur MC Solaar.
L'objet, fabriqué à 300 000
exemplaires, contenait une session
informatique permettant de
télécharger gratuitement les titres,
dont la durée de vie était de sept
jours.
Jean-Louis Murat. Le
chanteur avait choisi il y a
quelques années de mettre en
téléchargement gratuit plusieurs
chansons sur son site. Murat arrêta
les frais après avoir découvert que
des disques étaient piratés à partir
de ces fichiers et vendus en
magasin.
Barbara Hendricks. Comme
Radiohead, la soprano
américano-suédoise Barbara Hendricks
propose aux internautes, depuis le
21 novembre, de payer le prix "qu'ils veulent" pour son nouvel
album Endless Pleasure (Arte
Verum).
Saul Williams et Trent Raznor.
Le nouvel album du rappeur américain
Saul Williams, The Inevitable
Rise and Liberation of Niggy Tardust,
réalisé avec Trent Raznor du groupe
de rock Nine Inch Nails, est
téléchargeable gratuitement sur
niggytardust.com en qualité
de base MP3 ou moyennant la somme de
5 dollars en qualité haute MP3. Nine
Inch Nails devrait publier ses
futurs albums par le même moyen.
Ray Davies, Jean-Michel Jarre.
Working Man's Café, nouvel
album du chanteur britannique Ray
Davies, fondateur des Kinks, a été
offert avec l'édition du 21 octobre
du Sunday Times (tirage 1,5
million d'exemplaires). Quant à
Jean-Michel Jarre, la version 2007
de son album Oxygène (1977)
sera diffusée en janvier avec le Mail On Sunday à un tirage de
2,7 millions d'exemplaires.
Article paru dans l'édition du
19.12.07
LE MONDE | 18.12.07 | 16h01 • Mis
à jour le 18.12.07 | 16h01