Mis sur des charbons ardents par
la chute vertigineuse du marché
du disque en France - près de 40
% en cinq ans -, les producteurs
phonographiques diversifient
leurs sources de revenus. En
s'emparant d'autres métiers ou
activités de la chaîne musicale.
Ils s'affairent ainsi depuis
plusieurs mois sur le front des
images (captation de concerts,
clips) et de la téléphonie
mobile. Un autre chantier
brûlant occupe autant les majors
du disque que les petits labels
: la production de concerts, au
point de devenir eux-mêmes
entrepreneur de spectacles ou
propriétaire de salle.
Jusqu'ici, les producteurs de
disques " subventionnaient " en
partie leurs artistes en
participant aux frais des
spectacles organisés par un
producteur de concerts. Mais
cette pratique du " tour support
" cède la place à une véritable
coproduction.
" Le déclic est venu après
la tournée de Ghinzu, un de nos
groupes ", explique Marc
Thonon, directeur du label
Atmosphériques, producteur de
Louise Attaque et d'Abd Al
Malik. " Le disque ne s'était
pas mal vendu, le groupe et le
producteur de la tournée avaient
gagné de l'argent. Mais je
n'avais pas retrouvé ma mise
investie dans le tour support. "
En revanche, grâce à la
coproduction, ce dernier "
partage les risques et les
bénéfices d'une tournée " à
la hauteur de son
investissement.
Même son de cloche chez Tôt
ou tard, la maison de disques de
Vincent Delerm, Jeanne Cherhal
ou Da Silva. " Je ne me
considère plus comme un
producteur de disques,
explique son directeur, Vincent
Frèrebeau, mais comme un
producteur de musique dont le
but est de recruter et de
développer des artistes. Nous
sommes obligés d'investir dans
des secteurs où nous n'étions
pas. Mais le spectacle exige les
compétences de gens du métier.
Pas question de nous passer des
tourneurs. Si on travaille en
synergie, tout le monde peut y
gagner. "
Certains producteurs de
disques se risquent même à
prendre leur licence
d'entrepreneur de spectacles.
C'est le cas de Marc Thonon,
mais " plus par défaut que
par intérêt financier,
reconnaît-il. Certains de mes
artistes ne trouvaient pas de
tourneur ".
ETRE AUTONOME
Même expérience pour Patricia
Bonneteau, directrice du label
Ladilafé, qui possède une
licence d'entrepreneur de
spectacles depuis un an et qui a
monté la tournée du groupe
québécois Galaxie. " Une
activité mixte spectacle/disque
est plus rentable que la seule
production de disques ",
explique-t-elle. Cette mixité
d'activités est courante du côté
des musiques du monde. " Il
est indispensable d'avoir en
main tous les maillons de la
chaîne, de l'enregistrement à la
diffusion, déclare Saïd
Assadi, directeur d'Accords
croisés, maison de production de
spectacles et de disques, le
but est d'être le plus autonome
possible pour mener à bien un
projet. "
A l'automne, à
Vitry-sur-Seine, en banlieue
parisienne, Accords croisés,
avec des partenaires, ouvrira
Quai Est, un lieu qui permettra
" l'accueil pour un travail
pédagogique, des résidences
d'artistes et l'enregistrement
en live de petites formations ".
Philippe Conrath avait montré
la voie fin 1988, un an avant de
créer le festival Africolor, en
Seine-Saint-Denis, en réactivant
Cobalt, label qu'il avait fondé
en 1979. " Je me suis
retrouvé alors avec d'un côté
une société phonographique, de
l'autre un festival géré par une
association, Accent aigu, qui a
une licence d'entrepreneur de
spectacles. " Deux
structures aux économies
autonomes, mais qui permettaient
d'envisager l'organisation de
tournées pour faire connaître
les artistes du label.
LA STRATÉGIE DES MAJORS
Dans ce même souci
d'accompagner l'émergence de
musiciens et chanteurs des
musiques du monde sur la scène
internationale, certains
festivals ont créé leurs labels,
tels que les Nuits atypiques de
Langon (Gironde) ou encore
Musiques métisses, à Angoulême.
Aujourd'hui, avec des moyens
bien plus considérables, les
multinationales du disque
développent à leur tour une
stratégie d'investissement dans
le spectacle. Les motifs sont
les mêmes : lancement
d'artistes, diversification des
revenus au moment où les ventes
de disques sombrent.
Cela peut passer par l'achat
de salle. Universal, en
précurseur, avait racheté
l'Olympia, il y a quelques
années. Plus modestement Sony/BMG
s'est offert, il y a quelques
mois, le Théâtre de dix heures,
dans le 9e arrondissement de
Paris, dans le but de développer
un catalogue " humour ", et de
roder de nouveaux musiciens.
Les multinationales adoptent
de plus en plus, elles aussi, la
coproduction. C'est le cas d'Universal
pour les concerts récents de
Michel Polnareff et ceux de
Grand Corps malade. Ou Warner,
avec des artistes comme
Christophe Maé et Emmanuel
Moire, tous deux coproduits avec
Jean-Claude Camus, le producteur
des concerts de Johnny Hallyday
(artiste Warner, depuis qu'il a
quitté Universal).
" Cela ne change rien pour
l'artiste, dit Thierry
Chassagne, PDG de Warner Music
France, mais la synergie est
plus efficace entre la sortie
d'un album et une tournée. La
coproduction est pour nous une
forme d'apprentissage. "
En mettant un pied dans la
place, les majors
souhaitent-elles aller plus loin
en avalant le métier de
producteur de concert ? Si
Warner dément les rumeurs de
rachat de l'entreprise Camus,
Sony/BMG finalise celui d'Arachnée
productions, un des plus
importants tourneurs français.
" Que de petites maisons
de disques essaient de sortir la
tête de l'eau en participant à
la production de spectacles ne
nous inquiète pas, estime
Olivier Poubelle, patron d'Astérios,
producteur, entre autres, des
spectacles d'Olivia Ruiz,
Vincent Delerm ou Cali. En
revanche, l'introduction des
capitaux des multinationales
dans la production de concerts
peut entraîner un changement de
modèle économique et bouleverser
notre métier. "
Stéphane Davet et Patrick
Labesse