Il cumulait des vertus
rares. Oscar Emmanuel
Peterson compte, avec le
pianiste Paul Bley,
Montréalais plus jeune de
sept ans, parmi les plus
grands musiciens de jazz
d'origine canadienne. Comme
le rock compte parmi ses
plus célèbres héros Neil
Young, né à Toronto. C'est à
son domicile de Mississauga,
banlieue de Toronto,
qu'Oscar Peterson est mort,
dimanche 23 décembre, des
suites de complications
rénales, à l'âge de 82 ans.
Lui, Oscar Peterson,
pianiste, compositeur,
chanteur et organiste, son
nom ne le dit pas,
Africain-Canadien. De toute
façon, le Canada n'est pas
une terre de jazz, question
de langue, de religion et de
climat.
Or, miracle des théories
incertaines, Oscar Peterson
atteint en jazz une
virtuosité que le jazz,
malgré les idées reçues, ne
cherche pas forcément à
atteindre (voir Paul et
Carla Bley). De ce point de
vue, il descend en ligne
directe d'Art Tatum
(1909-1956), que l'immense
Horowitz, pianiste
classique, n'aurait jamais
manqué pour un empire, lors
de ses passages à New York.
Dans les clubs de New York.
Dans les clubs de jazz de
New York, oui, Vladimir
Horowitz, essayons
d'entendre cela. Bref, bien
au-delà des premiers
cercles, Oscar Peterson a
toujours été aimé, suivi,
ravi par un très large
public. Double peine.
Peterson, personnalité
délicieuse, classique,
moderne, classe, aimable,
musicien type pour le Jazz
at the Philharmonic (JATP),
cette réunion de stars du
jazz inventée en 1944 par l'organistaeur
de concerts et producteur
Norman Granz, ou, bien plus
tard, pour le festival Jazz
in Marciac (Gers), Peterson
est suspect. De Marciac, il
aime la convivialité,
l'accueil et la gastronomie
: au piano de l'Hôtel de
France d'Auch, à l'époque,
régnait André Daguin, ça
facilite la musique.
Petit détail : à la fin
des années 1960, Pierre
Baudry (1948-2005),
philosophe, rédacteur aux
Cahiers du cinéma,
cinéaste et bientôt
animateur des Ateliers
Varan, ami, pouvait
s'étonner - vive polémique -
qu'on pût aimer ensemble le
saxophoniste et violoniste
Ornette Coleman (free jazz),
Paul Bley (avant-garde
insituable) et Oscar
Peterson. Quelle époque !
Juste pour signaler que la
musique afro-américaine et
ses affluents sont un lieu
de pensée, de joie et de
perturbation que condense
singulièrement la figure
d'Oscar Peterson. En ce
sens, il manque déjà. Il
manque d'ailleurs depuis un
petit moment, car un
accident cardio-vasculaire
en 1993 l'avait laissé
diminué sans l'empêcher de
jouer (d'une main) pour
autant. C'était à New York,
comme le rappelle l'AFP
précisant que Peterson avait
terminé le concert, mais
avait dû annuler une tournée
prévue en Europe. Deux
années d'inactivité, et peu
à peu, le retour à la scène,
toutes les scènes du monde,
la main gauche un peu
affaiblie.
De formation classique -
le piano, très tôt, mais
aussi l'orgue et le clavecin
-, Oscar Peterson se signale
dans un tournoi amateur en
1939. Sa carrière
internationale démarre avec
Norman Granz, aussi grand
entrepreneur de spectacles
que militant pour les droits
civiques et l'égalité des
races. En 1951, Peterson
forme avec Ray Brown
(contrebassiste mort en
2002, fondateur du be-bop)
et Herb Ellis, un trio dont
le guitariste remplace
Barney Kessel (1923-2004).
Le batteur Ed Thipgen se
mêle de l'affaire en 1959,
puis Sam Jones (contrebasse
; mort en 1981), son beau
visage grave et ses gestes
d'hirondelle. Oscar
Peterson, succès public ou
pas, traque comme un malade
la perfection. La perfection
irrite. Mais on s'incline.
Allez faire avec.
Le rock déboule, le
rhytm'n blues déferle, le
free chamboule, lui,
imposant, surcharge
pondérale au sourire si
doux, sourire impavide,
c'est comme s'il gardait la
maison. Elvis Presley, James
Brown, Marvin Gaye, Barry
White, Ornette Coleman et
John Coltrane, Miles Davis
et les autres, ne disons
rien de Led Zeppelin et
autres Zappa, il les voit
défiler : eh bien, il
continue sans complexe de
jouer ce qu'il sait le mieux
faire, à la perfection.
HUIT GRAMMY AWARDS
A partir des années 1970,
il se cantonne au duo, au
trio, pourquoi ? Peut-être
parce qu'ils sont rares à le
suivre dans cette idée :
Niels-Henning Orsted
Pedersen (NHOP), le
contrebassite danois dont la
disparition laisse
inconsolable (1946-2006), le
guitariste Joe Pass, sans
compter les rencontres
inédites : qui n'a pas vu,
en 1975, Oscar Peterson à
Montreux avec deux
bassistes, l'un, tellurique
et joyeux (Ray Brown, Noir
américain de Pittsburgh) et
l'autre, volubile et anxieux
de Copenhague (NHOP), n'a
pas vécu. Cela dit, comme on
ne saurait reprocher à
personne d'être absent ou de
n'être pas né, les
enregistrements existent, et
de ce point de vue, Monsieur
Peterson aura bien mérité de
la grande Amérique, du jazz,
et de l'industrie du disque.
Il aura ainsi reçu huit
Grammy Awards durant sa
carrière et bien d'autres
prix...
Comment dire ? On a
l'impression d'avoir fait le
tour du bonhomme : or, qui
meurt ce soir ? Qui, après
avoir enregistré avec
Charlie Parker, Lester
Young, Billie Holiday, Count
Basie, Benny Carter, Lionel
Hampton, Dizzy Gillespie,
Stan Getz, Eddie Louis, Ella
Fitzgerald, Coleman Hawkins,
Stéphane Grappelli, Sarah
Vaughan... Qui a osé ne pas
enregistrer avec lui,
Monsieur Peterson ? Qui ne
l'aurait pas pu. Vaste et
douloureuse question.
Ce style de Tatum mâtiné
de Nat King Cole, ce style
aux subtilités harmoniques
dignes de Bill Evans - qui
dira régulièrement toute son
admiration pour Peterson -,
et pourtant ce style qui
s'offre là, simple, ouvert,
abondant, sans réserve,
suscitant réserves et fines
bouches chez les puritains
et les méchants, ce style se
résumerait d'un titre, une
composition pour le cinéma,
The Silent Partner
(1979). Le partenaire
discret, pas invisible, mais
loyal. So long, Mr Peterson.
Francis Marmande et
Sylvain Siclier
1925
Naissance le 15 août à
Montréal
1951
Création du trio
Peterson/Brown/Ellis
1964
Compose la " Canadian
Suite "
Années 1970
Succès en duos et trios
2007
Mort le 23 décembre, dans
la banlieue de Toronto