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Oliver Sacks

" La musique doit agir par surprise "

 

 

Neurologue reconnu, le Britannique n'a jamais cessé de mêler science et littérature, clinique et théorie. Son " Musicophilia " est une ode vibrante à la musique et à ses effets sur l'être humain

Le docteur Oliver Sacks découvrit le pouvoir thérapeutique de la musique alors qu'il travaillait au Beth Abraham Hospital, dans le Bronx, auprès de patients profondément immobiles. Atteintes d'encéphalite léthargique, ces statues vivantes résistaient à tout traitement médicamenteux. Mais la musique, de temps à autre, savait les animer " avec une aisance et une grâce qui semblaient démentir leur parkinsonisme ". C'était en 1966. Le jeune Britannique, qui commençait tout juste à exercer la neurologie à New York, fut fasciné par les comportements de ces malades. Au point de les décrire dans L'Eveil (Awakenings, 1973), l'ouvrage qui, dix ans plus tard, le rendrait célèbre.

La rencontre personnelle d'Oliver Sacks avec la musique est nettement plus ancienne : son père, médecin généraliste, était un fervent pianiste amateur. " Il avait toujours deux ou trois partitions sur lui, et il lui arrivait d'en extraire une de son veston entre deux consultations médicales pour s'offrir un petit concert intérieur. " Lui-même, à 75 ans, vient de se remettre au piano, sur le Bechstein de concert paternel dont il a hérité. " Je reprends même des cours, après une petite interruption de soixante-deux ans ", badine-t-il lors de notre rencontre à Londres, sa ville natale, en novembre dernier. Un passage éclair effectué pour une cause honorifique - recevoir des mains de la reine l'insigne de commandeur de l'Empire britannique -, au cours duquel son i-Pod ne le quittera guère. " Vous rendez-vous compte que cette petite chose contient tout Bach, soit 157 CD ? ", s'exclame-t-il. Pour un voyage de quelques jours, le professeur a prévu large.

" La musique a continuellement attiré mon attention à bien plus d'égards que je n'aurais pu l'imaginer, en me montrant qu'elle influe sur chaque aspect ou presque du fonctionnement cérébral - et de la vie, par conséquent ", précise-t-il. Pourquoi, alors, avoir attendu si longtemps pour écrire Musicophilia, ode vibrante au pouvoir qu'exercent sur notre espèce " ces motifs sonores dénués de signification " ? " Parce que l'imagerie cérébrale a véritablement décollé dans les années 1990, et que seule cette technique d'exploration permet de comprendre, même partiellement, notre entendement de la musique ", répond-il. Mais aussi, sans doute, parce que la vie l'a mené sur d'autres pistes.

Professeur au collège de médecine Albert-Einstein de New York pendant plus de quarante ans, médecin consultant dans de nombreux hôpitaux, cette force de la nature n'a pourtant jamais cessé d'écrire. Une " nécessité psychologique " qui ne l'a pas quitté depuis l'âge de 12 ans (" On m'appelait Inky, parce que j'avais toujours de l'encre sur les doigts "), et l'a poussé à décrire sans cesse, dans d'innombrables petits carnets noirs, " les gens, les situations, les événements ".

Pour ses lecteurs, ce fut une aubaine. Car celui qui rêvait, à 20 ans, d'écrire comme Darwin ou Freud n'a pas son pareil pour transformer des cas cliniques en personnages de roman. Pour faire comprendre de l'intérieur ce qu'endurent et ressentent les accidentés de la vie qu'une lésion cérébrale a brusquement rendus amnésiques, aphasiques ou gravement handicapés. Et pour témoigner que le retour à la vie est toujours possible.

IMAGINAIRE DE PIANISTE

Pour de nombreux médecins, parvenir au bon diagnostic signe la fin de l'histoire : pour le docteur Sacks, elle augure son commencement. " Pour les patients également, même s'ils se savent incurables, l'établissement du diagnostic est parfois le début de l'espoir. Surtout lorsque la maladie affecte leurs facultés cérébrales. " A quel point la lésion a-t-elle modifié leur vie ? Comment s'y sont-ils adaptés ? A force de les accompagner - parfois durant des décennies - dans leur nouvel état, le neurologue est devenu le témoin d'une myriade d'histoires extraordinaires. L'Eveil inspira une pièce à Harold Pinter, puis un film interprété par Robin Williams et Robert De Niro ; L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau (1985), son best-seller, fut mis en scène par Peter Brook... A force d'écouter ses malades, d'imaginer leurs expériences, de se familiariser avec leurs vécus, le docteur Sacks en a fait des héros.

Et la musique ? " Qu'elle soit joyeuse ou cathartique, elle doit agir par surprise : son pouvoir doit s'exercer aussi discrètement que celui d'une bénédiction ou d'une grâce. " S'il en parle si bien, ce n'est pas seulement parce qu'il dispose - " jusqu'à un certain point " - d'un imaginaire de pianiste. C'est aussi qu'il fut lui-même le héros involontaire d'une étrange aventure médicale.

En 1974, après une chute en montagne, le docteur Sacks perdit sans cause apparente le contrôle d'une de ses jambes. Jusqu'au jour où la musique, dans sa chambre d'hôpital, vint à son aide.

" Un ami m'avait offert la cassette du Concerto pour violon en mi mineur de Mendelssohn, et, ne disposant d'aucune autre musique, j'avais passé et repassé cette cassette pendant deux semaines, sans arrêt ou presque, raconte-t-il. Tout à coup, alors que j'étais debout, ce concerto monta en moi, fortissimo. La mélodie et le rythme naturel de la marche me revinrent à l'instant même, ma jambe redevenant aussitôt vivante. " Une expérience relatée dans Sur une jambe (1984), dont l'explication continue de lui échapper, mais qui lui servit par la suite pour traiter certains cas réfractaires de paralysie.

Art et médecine, sciences et lettres, clinique et théorie : tout semble faire sens dans le cerveau de cet homme-là, dont l'ouvrage préféré, Oaxaca Journal (2002, non traduit) relate un voyage au Mexique en compagnie de botanistes. Entretenant avec la psychanalyse des rapports cordiaux et suivis (" Je vais chez le même analyste depuis quarante-trois ans "), il se passionne à ses heures perdues pour la chimie des éléments rares. Trouve le temps d'écrire pour The New York Review of Books (daté du 20 novembre 2008) un long article sur Darwin. Se réjouit du cadeau que lui fit l'Union astronomique internationale en lui apprenant, le jour de ses 75 ans, qu'elle avait donné son nom à un astéroïde... Et piaffe d'impatience dans l'attente de la dernière expérience d'imagerie cérébrale à laquelle il a accepté de se prêter à l'université Columbia, où il enseigne depuis 2007 la neurologie et la psychiatrie clinique.

Sa mission ? Ecouter, déchiffrer, jouer et chanter l'Agnus Dei de Bach sous l'oeil d'un appareil IRM. Pour que soit lue comme à cortex ouvert l'émotion suscitée par cette oeuvre qu'il aime entre toutes.

Catherine Vincent

Musicophilia

La musique, le cerveau et nous

d'Oliver Sacks

Seuil, 476 p., 25 ¤.

En librairie le 15 janvier