Belmondo est un nom qui fait
rêver. Eux sont frères, ne font
pas de cinéma, mais jouent du
saxophone soprano, de la flûte
alto (Lionel, 45 ans), du bugle
(Stéphane, 41 ans), et ils
rêvent énormément. Par exemple
de travailler avec leurs idoles
en musique, qui sont toujours
des artistes par qui des
révolutions musicales
transitèrent.
Premier essai en 2005 : ils
publient Influence, un
disque conçu avec Yussef Lateef,
le flûtiste le plus tordu, le
plus novateur de la génération
du jazz libre, un Afro-Américain
de Detroit converti à l'islam
ahmadi dans les années 1950, un
as du chenai, du koto ou de l'arghoul,
ces flûtes venues d'ailleurs.
Deuxième essai, avec le
Brésilien Milton Nascimento,
grande vedette en son pays,
adulé des musiciens de jazz
américains avec qui il a
collaboré, tels Wayne Shorter,
Pat Metheny, Jack Dejohnette,
Ron Carter ou Herbie Hancock.
Milton Nascimento & Belmondo
vient de paraître sur B Flat
Recordings, le label des
frangins intrépides, natifs de
Hyères (Var).
Milton Nascimento est un
ovni, un Noir en dreadlocks,
portant un bonnet tricoté et
chantant des mélodies aériennes
dans la plus grande tradition
des processions du vendredi
saint, avec des mots indigènes
et des percussions nègres.
Milton Nascimento est un héros
national. Au seuil des années
1990, il disparut un temps,
amaigri, faible. On lui prêta la
maladie du temps, le sida.
CHOCS TECTONIQUES
Il fulmina contre la presse
people et finit par avouer un
diabète dévastateur, maîtrisé
aujourd'hui, mais qui a inversé
la tendance du poids. Ce qui,
dans son exposition publique en
scène, lui confère des allures
encore plus étranges, celles
d'un être à côté de la plaque et
au centre d'importants chocs
tectoniques.
Milton Nascimento est
complexe, les frères Belmondo y
ont vu une communauté d'esprit.
En septembre 2007, Milton
Nascimento vint à Paris,
enregistra avec les Belmondo et
l'Orchestre symphonique
d'Ile-de-France dirigé par
Christophe Man. Ensemble, ils
donnèrent un concert à la Grande
Halle de La Villette. Nascimento
fut réinventé en direct par les
deux frères, l'un taciturne,
l'autre bavard et sautillant.
Erudite, populaire, cette
musique hybride est aujourd'hui
publiée, après plusieurs mois de
combat avec les machines et
l'économie. Milton Nascimento
& Belmondo est un projet
têtu. Un sauvetage aussi, parce
que la voix de Nascimento, celle
qui traversait les octaves, a
faibli, et que l'habileté des
Belmondo à la suivre, à la
soutenir, à la magnifier phrase
à phrase, est remarquable. Les
Belmondo éclairent les chansons
extra-ordinaires de Milton
Nascimento, bibliques et
rock'n'roll, ces Milagre dos
Peixes, Ponte de Areia, Nada
sera como antes.
EVÊQUE " ROUGE "
Né en 1942, Milton Nascimento
a grandi à Tres Pontas, un bourg
de l'Etat de Minas Gerais, haut
lieu du baroque tardif
brésilien. Dans la capitale,
Belo Horizonte, le chanteur et
compositeur crée à la fin des
années 1960 avec le musicien Lô
Borges le Clube da Esquina, un
mouvement très moderne. Il
écrira ensuite les musiques du
Grupo Corpo, compagnie de danse
majeure d'Amérique latine.
Nascimento fut aussi un
opposant. Coraçao de
Estudante, évocation de
l'assassinat de l'étudiant Edson
Luis par la police en 1968,
devint un hymne. La chanson fut
jouée en 1985 lors des
funérailles du premier président
démocratiquement élu après la
chute des militaires, Tancredo
Neves, mais aussi lors de celles
du pilote de formule 1 Ayrton
Senna en 1994. En 1982,
Nascimento composa Missa dos
Quilombos, sur une idée de
l'évêque " rouge " de Recife et
Olinda, Dom Helder Camara.
Dans cet univers de musiques
étonnantes, les Belmondo ont
inclus Berceuse sur le nom de
Gabriel Fauré, de Maurice
Ravel. Composée en 1922 pour
violon et piano, la pièce est
ici présentée pour voix d'ange,
flûte, saxophone, accordéon,
cordes et bugle.
Experts en transgression, les
frères souffleurs avaient adapté
en 2003des oeuvres de la
compositrice Lili Boulanger, née
en 1893 et morte de tuberculose
intestinale à 24 ans.
Véronique Mortaigne
Milton Nascimento & Belmondo,
1 CD, B Flat Recordings.
Tournée mondiale à partir du 5
mai (Londres). Le 12 mai à Paris
(Sorbonne).