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Bruno
Mantovani, 31 ans, compositeur de musique
savante. L'oeuvre de ce Français
qui ne mâche pas ses mots est
déjà interprétée
par les plus grands, de la Scala à
Carnegie Hall.
Sur un autre
ton

Par Eric DAHAN
Vendredi 8 septembre 2006 - 06:00
Il ressemble à un jeune bassiste
rock à l'aise dans ses baskets,
saute en l'air dès qu'il entend
Do I Do de Stevie Wonder, qu'il place
«très haut», mais
c'est, de fait, le compositeur contemporain
français le plus en vue du
moment. Non qu'il sacrifie à
la moindre mode, appartienne à
une clique, flatte public ou médias.
Tout au contraire. Il synthétise,
avec une puissante liberté
de ton, les qualités allemandes
de rigueur formelle, françaises
de raffinement et méridionales
de vitalité fusante. Il n'est
pas le seul de sa génération
à démentir les clichés
associés aux compositeurs de
musique savante. Mais il est l'un
des rares à pouvoir aujourd'hui
refuser des commandes, sans jamais
avoir trahi un niveau d'exigence qui
lui a valu de voir sa musique dirigée
par Pierre Boulez, peu suspect d'indulgence
en la matière. En cette rentrée
2006, le compositeur, qui nous recevait
il y a encore quatre ans dans un petit
studio d'étudiant, est à
un tournant, puisqu'il a sacrifié
au genre musical le plus populaire,
celui qu'on peut aimer même
si on est sourd à la musique
: l'opéra.
Comme pour tout ce qu'il a entrepris
jusqu'à présent, Bruno
Mantovani a «pas mal cogité»,
dit-il avec un sympathique accent
du Sud. Il redoutait «le grand
mythe adapté» ou, aux
antipodes, «le sujet d'actualité
mais qui se démode rapidement».
Avec l'Autre Côté, il
s'est dit qu'il pourrait concilier
les deux tentations, faire un travail
lettré tout en parlant frontalement
à ses contemporains. Il s'est
fixé, avec son librettiste
François Regnault, psychanalyste
et dramaturge occasionnel de Patrice
Chéreau, sur un roman fantastique
de l'Allemand Alfred Kubin publié
au début du XXe siècle.
Et il a choisi la langue française
pour raconter cette «histoire
de société idéale,
où tout progrès est
refusé, et qui sombre finalement
dans la dictature». Un opéra
politique donc, à l'image de
Mantovani, qui, bien qu'il aime passer
du temps avec sa chérie harpiste
et apprécie «le bon pinard
et la musique pure», est loin
de vivre dans une tour d'ivoire. Comme
en témoigna sa pièce
l'Ere de rien, composée en
réaction immédiate au
fait que ses compatriotes aient permis
à Le Pen d'accéder au
second tour de la présidentielle.
Il a toujours été de
gauche, s'est même fendu au
printemps d'une visite à la
Mutualité pour entendre ce
que Lang et Delanoë avaient à
proposer. A l'heure actuelle, il s'avoue
embarrassé par l'absence de
candidat socialiste qui satisfasse
ses attentes, et par le fait que Ségolène
Royal «élude la question
culturelle». Mantovani est cool,
mais l'angélisme tiers-mondiste,
la démagogie, le poujadisme
et le «relativisme culturel
de la gauche» le font sortir
de ses gonds : «Les graffitis,
Paris Plages, c'est peut-être
sympa, mais ça n'a rien à
voir avec le niveau d'exigence d'une
composition de musique contemporaine.
Le pire, c'est cette nouvelle chanson
française encensée par
les médias, les Vincent Delerm,
Raphaël, Anaïs, et le pathétique
Bénabar. Vraiment pitoyables,
avec leur dictionnaire de rimes, leurs
pseudo-mélodies affligeantes
et, surtout, leur côté
"c'était mieux avant".
Je déteste la nostalgie, tout
ce merdier passéiste et religieux,
beurk ! Cette crainte de la nouveauté
qui pousse à accepter ses propres
limites...»
La musique de Mantovani, concentrée
et tendue, cherche au contraire à
dépasser les limites. Les limites
des formes, des genres, et les limites
techniques des instruments. Et ceci
en filiation spirituelle avec le révolutionnaire
Beethoven et avec l'as de la décantation,
Webern. Pas question de s'abandonner
au confort du beau son, à l'extase
contemplative, quand il noircit des
portées dans son nouvel appartement
du IXe arrondissement de Paris. Faut
que ça perturbe, que ça
invente, que ça tienne en haleine,
que ça communique de l'énergie.
Mantovani est arrivé après
les grandes révolutions musicales
de la seconde moitié du XXe
siècle. Il cite ses aînés
les plus radicaux, sait qu'il ne peut
qu'effectuer des synthèses,
mais ça ne l'empêche
pas d'avancer. Cet automne, en plus
de son opéra, il sera aussi
à Toulouse, où Nicholas
Angelich créera son Suonare.
En novembre, Boulez créera
Streets , une pièce qui traduit
la «suractivité humaine
d'une ville comme New York, confinant
au statisme».
Bruno Mantovani, malgré cinq
premiers prix de conservatoire en
analyse, esthétique, orchestration,
composition et histoire de la musique,
se voit comme «un pulsionnel».
La cinquantaine de pièces qu'il
a déjà livrées
est l'occasion pour lui de se réapproprier
tous les genres classiques : «Mais
les formes et les gestes, il faut
les adapter à aujourd'hui.»
Quand, il y a cinq ans, on parlait
encore de techno, Mantovani n'a pas
bidouillé une sottise brumeuse
sur un ordinateur portable, comme
tous les tocards électro qui
se produisent à Beaubourg ou
à la Fondation Cartier devant
un public de bobos, mais a composé
l'ironique D'un rêve parti,
puis ou encore Zapping.
Depuis 2002, après avoir fait
ses preuves avec des pièces
pour solistes ou petits ensembles,
il a accès aux grands orchestres
et aux grandes salles comme le Concertgebouw
d'Amsterdam, la Scala de Milan ou
le Carnegie Hall de New York. Ce qui
explique peut-être qu'il se
reconnaisse de moins en moins dans
«une France qui se couche à
19 heures», s'enlise dans ses
«molles certitudes» et
où «ça va finir
par péter un de ces quatre».
Il dit ne pas faire le même
métier que nombre de ses confrères
hexagonaux, se sent «mille fois
plus proche» du chef catalan
Ferran Adrià, penseur formaliste
d'une cuisine du futur ayant remplacé
le chantage au terroir par l'azote
liquide. L'une de ses dernières
pièces, intitulée Quelques
Effervescences et inspirée
par les bulles de champagne, devrait
rappeler la capacité de Mantovani
à voir et entendre de la musique
partout.
Une photo prise pour son premier anniversaire
le montre entouré d'instruments-jouets
: batterie, piano et trompette. C'est
lui qui réclama à sa
mère prof et à son père
dans l'administration de l'inscrire
au conservatoire de Perpignan, ville
où il grandit jusqu'à
18 ans. Adolescent, il suivit l'enseignement
de Serge Lazarevitch, alors guitariste
de l'Orchestre national de jazz, dont
il appliqua les leçons au piano
et aux percussions, ses instruments
de prédilection. Ses idoles
à cette époque se nommaient
Karajan, «pour le répertoire,
la qualité du son, l'articulation
de la forme, la capacité à
tenir une phrase jusqu'au bout»,
mais aussi Miles Davis, «pour
l'énergie, la capacité
à produire beaucoup avec peu,
le renouvellement stylistique permanent».
La mode est aux oeuvres courtes, faciles
à monter, mais l'opéra
de Mantovani dure deux heures et demie,
mobilise dix chanteurs et beaucoup
de percussions. Ce sera donc la synthèse
des «expériences préparatoires»
accumulées dans les différents
domaines musicaux qu'il a abordés.
Dont la voix, qu'il a entrepris d'explorer
en profondeur ces dernières
années en composant Cinq Poèmes
de János Pilinszky, créés
par le choeur Accentus, La Morte meditata,
histoire de se frotter à l'italien,
et une Cantate n° 1 sur des poèmes
de Rilke. «Parce que, comme
la cuisine et le vin, la musique se
juge avant tout au savoir-faire du
compositeur.»
Bruno Mantovani en 5 dates 8 octobre
1974 Naissance à Châtillon
(Hauts-de-Seine). 1999 Part étudier
en Allemagne. 2005 Boulez dirige sa
musique au Festival de Lucerne. 8
septembre 2006 Création mondiale
de Suonare à Toulouse. 23 septembre
2006 Création de son opéra
l'Autre côté au festival
Musica de Strasbourg.
http://www.liberation.fr/transversales/portraits/203106.FR.php
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