Avec la publication du recueil
de textes, la lecture publique,
sans accompagnement musical, est
l'autre forme qui consacre le "
rocker littéraire ". Parmi les
enfants d'Elvis, ils sont une
petite caste à avoir cherché à
marier - comme disait Patti
Smith - " trois accords de
rock à la puissance du verbe ",
pour ensuite avoir le cran, ou
la prétention, de faire lire ou
écouter leurs mots sans le
soutien des riffs.
Parmi ces plumes de la
chanson anglo-saxonne, qui n'ont
pas dédaigné être rangés dans
une bibliothèque, Patti Smith,
donc, Jim Morrison, le défunt
chanteur des Doors, Bob Dylan,
Leonard Cohen, plus récemment
l'Australien Nick Cave et, bien
sûr, Lou Reed, né en 1942, un
des premiers à avoir fait entrer
dans l'âge adulte une musique
qu'on n'imaginait
qu'adolescente.
Le 20 octobre, à l'occasion
de la parution de Traverser
le feu, recueil bilingue de
l'intégrale de ses chansons
traduites en français par Sophie
Couronne et Larry Debay
(l'ouvrage existe également en
espagnol, en catalan, en
italien, en allemand et en
croate), le New-Yorkais donnait
une lecture au Cent Quatre,
nouvel espace pluriartistique
ouvert il y a peu, rue
d'Aubervilliers, à Paris, dans
les anciens locaux des Pompes
funèbres.
Un peu lugubre, avec son
tee-shirt noir et ses mâchoires
crispées accentuant les rides
d'un visage qui ne brille pas
par son affabilité, le chanteur
se fait récitant. " J'aime
bien cet exercice ",
expliquait Lou Reed avant
d'entrer en scène, " cela
donne une autre perspective à
ces textes. Parfois, la
musique rend les mots plus
efficaces, parfois elle détourne
les gens des paroles ".
De sa voix blanche aux
intonations grinçantes, le natif
de Brooklyn pioche dans ses
textes les moins ancrés dans la
mémoire collective. Le ton peut
être monocorde, distant, mais
aussi fragile et émotif. Loin
des envolées lyriques d'une
Patti Smith ou d'un Morrison,
ses vers, même les plus récents,
gravent à l'acide des
eaux-fortes de la vie
new-yorkaise et de
l'insociabilité.
Plus encore que la musique,
on a envie de garder ce timbre
sensible et sarcastique en tête,
en lisant les versions
originales des chansons dans
Traverser le feu. Plus
littérales que poétiques et
musicales, les traductions
proposées aideront surtout à
saisir le sens de l'univers du "
rock'n'roll animal ". En
français, on perd
malheureusement l'essentiel du
swing sec et du charme arrogant
de cette langue de rue
américaine.
Avant de devenir une
institution culturelle, Lou Reed
a d'abord été un prince maudit
de la musique urbaine, dont la
carrière erratique l'a mené au
bord de plus d'un gouffre.
Fondé en 1965, à l'université
où il était étudiant en lettres,
son premier groupe, le Velvet
Underground, entrera dans
l'histoire pour son impact
artistique inversement
proportionnel à sa réussite
commerciale. Aux hymnes pour
teenagers, le quatuor préfère
les sujets tabous. Perversion
sexuelle (Venus in Furs),
usage de stupéfiants (Heroin,
White Light/White Heat) et
désillusion (Pale Blue Eyes)
constituent la base d'un
répertoire qui joue aussi bien
de la candeur acoustique que du
déluge sonique. Andy Warhol en
fait le groupe fétiche de sa
Factory et de l'avant-garde
new-yorkaise, mais aucun de
leurs quatre albums studio ne
connaîtra de succès public
Dans les salons du Ritz, loin
de la bohème du Chelsea Hotel,
Lou Reed rappelle aujourd'hui le
volontarisme de sa démarche
d'origine. " J'ai très
consciemment essayé de
rapprocher le rock de la
littérature " explique-t-il.
" Dans les pièces et les
livres, l'auteur a le droit
d'écrire ce qui se passe
réellement. Pourquoi la vérité
des faits et des sentiments
était-elle refusée aux chansons
? "
A l'université de Syracuse
(New York), il est impressionné
par un de ses professeurs, le
poète Delmore Schwartz, "
Avec lui, j'ai étudié Yeats et
Keats. La seule fois où j'ai
compris Finnegan's Wake
de Joyce, c'est quand il nous
l'a lu à haute voix. " Dans
sa jeunesse, ce professeur, qui
devait finir fou et alcoolique,
avait connu des succès
d'écrivain. " Quand j'ai lu
sa nouvelle, "In Dreams Begin
Responsibilities", j'ai été
subjugué par la façon dont
quelqu'un d'aussi brillant
pouvait écrire aussi simplement.
J'ai pensé que cette sobriété
pourrait parfaitement se marier
à une guitare. "
Le théâtre et le cinéma
seront d'autres sources
d'inspiration. " La tirade de
Brando parlant à son frère, dans
Sur les quais, était à la
fois simple et bouleversante :
"J'aurais pu avoir de la classe,
j'aurais pu être un champion,
j'aurais pu être quelqu'un au
lieu du tocard que je suis."
J'imaginais ça avec une
guitare - il chante - : "I
could have been somebody,
Charley". Pareil quand Vivien
Leigh jouait Blanche DuBois
dans Un tramway nommé Désir de
Tennessee Williams : "J'ai
toujours dépendu de la
gentillesse d'étrangers". Quelle
trompeuse simplicité ! "
Autres coups de coeur
fondateurs, l'efficacité
d'écriture des pionniers du
rock'n'roll et surtout la
violente sensualité des
bluesmen. " J'ai toujours
envié les gens du Sud qui ont
grandi avec cette musique.
J'étais loin de ce monde, mais,
gamin, j'écoutais la radio pour
essayer d'entendre ça. "
Des souvenirs plus cruels ont
aussi, sans doute, façonné son
style. A 15 ans, ses parents,
inquiets de son insociabilité et
de soupçons d'homosexualité,
l'envoient chez un psychiatre
qui préconise des cures
d'électrochocs. Contée dans la
chanson Kill Your Sons,
cette expérience explique
peut-être, en partie, ses
tendances misanthropes, sa haine
du patriarcat, sa réticence à
livrer ses sentiments, son goût
de la distanciation, même quand
il explore l'autodestruction, le
sadomasochisme ou les
déclinaisons du péché en quête
de transcendance, marqué là par
d'autres modèles littéraires
comme Hubert Selby Jr ou William
Burroughs.
Après avoir baigné des mois
dans l'univers de Lou Reed, la
traductrice Sophie Couronne
aurait tendance à distinguer
trois périodes dans l'oeuvre du
rocker-poète new-yorkais. "
Ses premières chansons sont
marquées par un mal-être
adolescent, un nombrilisme un
peu provocateur, mais, assez
rapidement, il prend du recul,
se fait chroniqueur en
s'inspirant de ses
fréquentations et de son
environnement. S'il a été un
moment tenté par l'écriture
automatique, c'est avant tout un
conteur, à la fois à fleur de
peau et très ironique. Dans le
dernier tiers de sa
discographie, il se fait plus
philosophe. "
Pratiquant le taï-chi,
compositeur de musique
méditative, Lou Reed reste
capable de replonger dans la
culture de rue et de mettre en
scène des contes cruels aux
résonances intimes, comme dans
The Rock Minuet (.) : "
Paralysé par la haine et une
vilaine âme de merde/ Il pensait
que s'il tuait son père il se
réaliserait pleinement/ En
écoutant la nuit une vieille
radio/ Où l'on dansait au son du
menuet rock. "
Stéphane Davet
Traverser le feu
de Lou Reed
Traduit de l'anglais par
Sophie Couronne et Larry Debay,
Seuil, 500 p. 32 ¤.