C'est un conte de fées que
ne renierait pas Hollywood.
L'histoire d'un artiste issu
d'un quartier difficile qui
tourne actuellement dans le
prochain film d'un monstre
sacré du cinéma mondial,
l'Américain Quentin
Tarantino.
Un trentenaire de
banlieue qui sourit à n'en
plus finir de son destin
incroyable : Jacky Ido,
l'étoile noire qui brille
dans le ciel du
Clos-Saint-Lazare, un
quartier sensible de Stains
(Seine-Saint-Denis), va
exploser dans les prochains
mois. Dès le 26 novembre,
dans le film de François
Dupeyron (Aide-toi, le
ciel t'aidera). Puis au
printemps 2009, au Festival
de Cannes si tout va bien,
pour la projection de
Inglourious Basterds, le
film de Tarantino, où il
tient le rôle d'un
projectionniste dans le
Paris de la seconde guerre
mondiale.
Au commencement de cette
belle histoire, était un
gamin né à Ouagadougou, au
Burkina Faso, en 1977. Un
enfant qui effectue des
allers-retours entre deux
cultures, entre son pays
natal et la France, terre
d'adoption et de rencontre
de ses parents. Lui et sa
famille se fixent
définitivement en France
quand il a 11 ans. Un espoir
et une claque : " Au
Burkina, quand on dit qu'on
va en France, ça fait
pétiller les yeux. Mais en
France, quand on est à
Stains, on est dans l'une
des villes les plus pauvres.
" Un euphémisme : dans
le palmarès des quartiers
sensibles, le Clos à Stains
fait partie des " ghettos "
les plus fermés et les plus
durs de la banlieue
parisienne.
Jacky Ido a grandi dans
une famille recomposée à la
française : cinq enfants
issus du premier mariage de
son père, trois de celui de
sa mère, puis Jacky et son
petit frère Cédric. Une
tribu qui ne vit pas
ensemble - la mère retourne
au Burkina Faso plusieurs
années, le père reste à
Stains - mais qui donne au
gamin une furieuse envie de
grandir plus vite. Avec ses
grands frères, il découvre
les bandes dessinées et les
livres. Le gamin apprend à
lire tout seul avant
d'entrer au CP. " Un
autodidacte complet ",
résume Cédric, son jeune
frère, également comédien,
qui joue un second rôle dans
le dernier Spike Lee.
Tout sauf un hasard. "
Mes parents ont échappé à
leur condition très tôt
grâce à leurs études ",
raconte Jacky Ido. Le père
passe par l'administration
coloniale, suit des études
au Sénégal, devient
infirmier, émigre en France
dans les années 1960, où il
obtient une spécialisation
en anesthésie. La mère
devient biologiste après
avoir étudié au Burkina Faso
puis en France. " Ils
avaient une certitude, un
modèle : pour réussir en
France, il faut faire des
études. " Donc des
livres, des films à
profusion pour leurs
enfants. Et une consigne que
Jacky et son frère répètent
avec les mêmes mots des
années plus tard : " Ce
que vous faites, faites-le à
fond. "
Jacky s'accroche et
attire l'attention de ses
enseignants. Première
révélation : un instituteur
l'amène à participer à des
ateliers d'écriture. Vingt
ans après, l'enseignant se
souvient que, fasciné par
son élève, il avait montré
ses rédactions à des
collègues de lycée. " A
l'époque, j'avais dit à ma
femme que Jacky deviendrait
acteur ou président de la
République ", sourit
Jean-Brice Gremaud.
Le second coup de pouce
vient d'une professeur de
collège qui perçoit à son
tour le diamant caché sous
la casquette. Lorsqu'elle
organise un voyage scolaire
en Italie, elle l'emmène
dans ses bagages. " Je
n'avais pas d'argent mais
elle voulait absolument que
je voie la chapelle Sixtine
! " Il finira par
obtenir une mention " bien "
au bac. Puis deux maîtrises,
en littérature et en langues
étrangères appliquées.
Ses premières années au
Clos l'obligent à devenir
caméléon. A cacher son
français trop parfait,
appris dans les livres. "
Je suis arrivé en France
avec une langue un peu
châtiée. A Stains, on se
fout vite de ta gueule, et
j'ai appris à dissimuler mon
français. Sauf à l'écrit où
je pouvais sortir
précisément ce que je
voulais exprimer. "
Il apprend à passer d'un
personnage à un autre. De
l'adolescent qui traîne avec
les caïds de la cité au
passionné de lecture qui
avale des bibliothèques
(Maupassant, Proust,
Faulkner, la Bible...). Du
basketteur prometteur à
l'amateur d'art qui dévore
les films accumulés par son
père (Audiard, Scorsese,
Hitchcock, etc.). Jacky Ido
veut être " un artiste
total ". Sans
frontières. " J'ai envie
de tout : du théâtre, de la
photo, de la musique, du
cinéma... Et dans toutes ces
activités, je veux tout
faire : de l'éclairage, du
montage, de la production,
de la réalisation... "
Boulimique de culture, de
création, de plaisir,
d'écriture et de poésie, le
fil conducteur de sa vie.
" Jacky est un
stakhanoviste, un
perfectionniste incroyable.
Et un type d'une sensibilité
hors norme, bourré
d'humanité et d'humour ",
raconte son vieux copain
Fabien Marsaud, connu sous
le nom de Grand Corps
Malade, avec lequel il a
créé " Slam' Aleikoum ", le
rendez-vous des slameurs.
Jacky Ido a appris que
Tarantino l'avait retenu
pour son film juste avant la
naissance de son fils, âgé
de 2 mois. " Je
travaillais sur mon premier
long métrage et je venais de
renoncer, à un mois du
tournage faute de
financement. " Une
rencontre dont ses yeux, ses
mains, son sourire
traduisent l'incroyable
bonheur ressenti. Et la
confiance acquise dans le
regard porté par son icône,
même s'il ne joue qu'un
second rôle aux côtés de
Brad Pitt. " J'ai la
banane, rigole l'acteur.
A 16 ans, je lisais les
scripts de Tarantino en
anglais parce que j'adorais
me plonger dans ses
scénarios. Aujourd'hui, je
joue pour lui. "
Jacky Ido a déjà acquis
une certaine reconnaissance.
Pas en France mais en
Allemagne, où il a tenu le
rôle principal dans White
Massaï, une histoire
d'amour entre une Blanche et
un guerrier africain. Trois
millions d'entrées. Mais le
film n'a pas été distribué
en France. Et pas une ligne
ou presque sur l'acteur,
resté dans l'anonymat. "
Peut-être parce qu'il n'y
avait pas, jusque-là, de
rôles pour les Blacks en
France ? " interroge son
agent, Frédérique Moidon,
qui suit des acteurs comme
Philippe Torreton ou Yvan
Attal.
Les Noirs, l'Afrique, la
France. La politique n'est
jamais loin. L'enfant de
Stains cite Gilles Deleuze
évoquant l'art comme acte
engagé et parle avec émotion
de Thomas Sankara, ancien
président du Burkina Faso,
figure du panafricanisme.
Les banlieues ? " Si
elles brûlent, c'est
l'expression du ras-le-bol,
du sentiment d'oubli. Dans
mon cinéma, je voulais faire
du léger. Mais le fait
d'être noir m'amène à
imaginer des films qui
racontent sur quoi nous
butons. " L'artiste est
convaincu que le retour à
une forme de sérénité est
possible. Mais à condition
de faire bouger les
représentations sur les
quartiers. Une histoire
d'images, au fond. Un combat
par le cinéma où le poète
sera en première ligne.
Luc Bronner