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Les intérêts
du public sacrifiés par les
majors Par JEAN-CLAUDE
ZYLBERSTEIN Avocat, spécialiste
en propriété intellectuelle,
critique musical
C’est un bien mauvais coup que
le Parlement européen, en votant
une directive portant à
soixante-dix ans la durée de
protection des interprétations
musicales et de leurs
enregistrements, vient de porter
au patrimoine phonographique.
Et, au-delà, à tous les
mélomanes. Une fois de plus et à
rebours de l’air du temps, on
sacrifie la culture aux desseins
de quelques ploutocrates : ces
maisons phonographiques que l’on
appelle «majors» et quelques
interprètes habiles à fréquenter
les allées du pouvoir. Navrés de
voir les royalties provenir
d’enregistrements tombés dans le
domaine public leur échapper,
ils n’ont pas hésité, à force de
lobbying, à sacrifier les
intérêts du public à leur
égoïsme bon teint.
Il n’est pas besoin d’être grand
clerc pour savoir que les majors
n’ont cure - exception faite de
quelques «stars» - de leurs
fonds d’archives. Leur souci, ce
sont les nouveautés, les
enregistrements d’artistes qui
se produisent en concert et/ou
agitent les pages des magazines
people. En France, c’est une loi
de 1985 qui a - sans que
lesdites majors y aient pris
vraiment garde - limité à
cinquante années à dater de leur
publication, la durée de
protection des enregistrements
sonores, une protection dès lors
assortie de sanctions pénales.
Auparavant, cette durée - propre
à un droit dit «industriel» -
était perpétuelle mais ne
permettait d’agir que devant les
juridictions civiles ou
commerciales essentiellement par
le biais d’actions en
concurrence déloyale. Aussi bien
les pirates échappaient-ils à
toute sanction pénale faute
d’une loi spécifique attribuant
aux artistes interprètes et à
leurs producteurs un droit
d’autoriser et d’interdire.
A l’époque, ce sont les seuls
enregistrements, d’une qualité
sonore relative, gravés jusqu’en
1945 (avant l’avènement de la
haute-fidélité) qui se sont
retrouvés «libres de droits»
(sans préjudice toutefois des
droits des auteurs dont la
protection s’étend - et c’est
beaucoup trop, mais c’est une
autre histoire - jusqu’à
soixante-dix ans après la mort
du créateur). Ce patrimoine-là
était en jachère : les
chefs-d’œuvre du passé faisaient
pâle figure aux yeux des
spécialistes en marketing des
majors, comparés aux nouveaux
produits de la technique. Il y
avait donc une brèche que de
petites maisons indépendantes
ont exploitée. Dans des secteurs
de «niches» jugées peu
«juteuses» par les majors comme
le classique ou le jazz, elles
sont venues au secours des
mélomanes en rééditant quantité
d’enregistrements qui avaient
depuis belle lurette disparu des
catalogues. Et elles l’ont fait
avec un soin auquel il faut,
dans la majorité des cas, rendre
hommage même si l’on a pu
constater quelques dérapages
dans le secteur de la variété
populaire (compilations hâtives
d’Edith Piaf par exemple). Ainsi
les livrets accompagnant ces
rééditions, souvent mieux
ordonnées qu’à l’origine,
faisaient la part belle aux
interprètes plutôt que de se
limiter à quelques données
musicologiques sur telles œuvres
de Bach, Mozart ou Beethoven,
trop souvent similaires d’un
enregistrement à l’autre.
Cette durée de cinquante années
permit aussi à un certain nombre
d’enregistrements de concerts de
voir enfin le jour sous forme de
disques du commerce, confinés
comme ils étaient restés
jusqu’alors dans les collections
privées de quelques beati
possidentes. L’énumération des
chefs-d’œuvre sonores qui n’ont
survécu que grâce à ces maisons
indépendantes pourrait remplir
un annuaire entier. Je
rappellerai seulement que
l’essentiel des enregistrements
de concert d’un Furtwängler,
d’un Bruno Walter ou de telles
grandes voix du passé en
classique, les intégrales de
Louis Armstrong, Duke Ellington,
Fats Waller et les introuvables
de plusieurs centaines d’autres
interprètes de toutes catégories
ne nous ont été rendus que par
ce biais. Un dernier exemple
dans ce domaine du jazz qui
m’est cher depuis toujours : la
première édition intégrale des
fameuses séances «Candid» du
contrebassiste de légende
Charles Mingus jusque-là
éparpillées sur plusieurs CD pas
tous disponibles. C’est parce
que chaque année qui passait a
amplifié, on l’aura compris, ce
domaine en public désormais
«riche» des premiers
enregistrements des Beatles,
d’un Hallyday et de quelques
autres qu’un lobbying efficace a
été mis en place avec le succès
que l’on voit.
La directive qui vient d’être
votée prévoit pour toute
obligation du producteur la mise
en ligne des enregistrements
composant son catalogue : à
défaut, son interprète pourra en
reprendre l’exploitation pour
son propre compte. C’est oublier
que dans de nombreux cas lesdits
interprètes sont décédés et sans
ayants droit connus. Demain, le
législateur français et ses
collègues européens devront donc
apporter plusieurs compléments
nécessaires dans les lois de
transposition de cette directive
que je n’hésite pas à qualifier
de scélérate.
D’une part, compléter les
conditions auxquelles majors et
interprètes pourront bénéficier
de cet allongement de la durée
de protection de leurs droits à
savoir une exploitation
permanente et suivie sur tous
supports (et pas seulement une
mise en ligne). D’autre part, et
surtout, prévoir que faute
d’exploitation sur supports
physiques, majors et interprètes
seront contraints d’accorder des
licences à des taux
raisonnables, marqués au coin de
ce principe de proportionnalité
si cher au droit européen. A
défaut, on pourra dire que cette
directive n’aura pas seulement
été une faute mais un crime.
19 octobre
2011 Libé+
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