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George Clinton

Le maître de la pagaille

 

 

 

Allée 16, stand 16 : c'est celui du funk, genre musical américain débridé aussi répandu sur la planète que le reggae jamaïcain. Au Midem de Cannes, le grand Salon de l'industrie musicale, George Clinton Enterprises y partage l'espace avec Hitsville Ventures, un avatar de la firme Motown, la maison à tubes de Detroit, qui a connu son apogée dans les années 1960 et 1970.

Banals d'apparence et perdus dans la fourmilière du Palais des festivals de Cannes, ces quelques mètres carrés sont en réalité gouvernés par un drôle de zigoto, George Clinton, " The Prime Minister of Funk " (" le premier ministre du funk "), celui par qui l'exubérance contamina la musique noire américaine dans les années 1970. James Brown lui-même a dû quitter les rivages plus tranquilles de la soul. Lui mort, en décembre, George Clinton, large type à la démarche chavirée, a désormais l'usufruit entier de l'héritage maison.

S'il est à Cannes, c'est que la justice américaine lui a rendu en 2005 ses droits sur les masters des quatre disques les plus vendus de Funkadelic/Parliament, ses deux groupes historiques. Il a fondé le label Ckunspyruhzy Records (prononcer " conspiracy ") avec sa soeur Barbarella Bishop, et développé depuis un catalogue d'artistes rock (Drugs) ou hip-hop. Il s'engage dans le spectacle, le multimédia, le cinéma, les jeux vidéo, les sonneries de téléphone, etc. avec Wefunk/Cmusic Group. Il est venu au Midem comme n'importe quel producteur indépendant, pour y chercher une distribution mondiale.

L'industrie musicale est en berne ? " Ce n'est pas un problème. Il y a le spectacle. Donnez-moi un micro, une scène, un camion, un micro, je fais une jam ! J'autorise mes fans à filmer mes concerts et à les mettre sur le Net, c'est une manière de toucher une très large part de la population, le téléchargement illégal est marginal. " George Clinton est sur MySpace, YouTube ou Yahoo Music. Il a aussi prêté sa voix à The Funktipus, le DJ de la radio Bounce FM, dans le jeu vidéo Grand Theft Auto.

Avec James Brown, il est le musicien le plus samplé (emprunt d'extraits de chansons) de la planète. Il est un père fondateur pour les rappeurs et les DJ, qui puisèrent dans le panier de Parliament et Funkadelic dès la fin des années 1970. Fâché du saucissonnage, M. Clinton ? Pas du tout. " J'ai une large communauté de fans, ils ont été sans cesse vigilants, et envoyaient des messages aux musiciens, ainsi, j'ai souvent été payé pour les extraits des titres que l'on m'empruntait. " Clinton, c'est aussi une imagerie, un folklore, dont s'inspira largement le Nigérian Fela, pape de la musique africaine moderne.

A Cannes, il a laissé au vestiaire ses tresses délirantes - elles sont délicatement argentées -, ses tenues de sorcier vaudou, ses capes arc-en-ciel, ses pantalons multicolores taillés dans des sacs à pommes de terre. Aujourd'hui, M. Clinton, 65 ans, cherche une cravate noire pour un dîner de gala. Le mauvais garçon serait-il rangé des voitures ? Calmé après cinq décennies de chahut, de drogues assumées et de hauts faits de guerre scéniques ? Claude Nobs, patron du Festival de jazz de Montreux et " homme de l'année 2007 " au Midem, se souvient qu'en 2004 George Clinton ouvrit le festival des bords du Lac Léman par un concert fleuve, de 21 heures à l'aube. " Il devait prendre un avion tôt le lendemain, et jugeait crétin d'aller dormir. "

" Il est complètement allumé ", dit le reporter d'une radio suédoise. " Barré, un jour un concert de feu ", et le lendemain " que du flanc ", soupèse un fan britannique. " C'est une icône ", réplique une Américaine, cadre d'une grande entreprise, alors que M. Clinton vient répondre aux questions du public dans un grand amphithéâtre du Palais des festivals. Il porte un chapeau de feutre défoncé. Il a l'oeil guilleret, enfantin mais aguerri, le sourire facile et le goût des mots tarabiscotés comme ce Ckunspyruhzy. Les titres de ses albums, énormes succès mondiaux, ont souvent pris l'allure de slogans - amusement et politique.

Né en 1941 à Kannapolis (Caroline du Nord), c'est dans le New Jersey que ce jeune Noir qui lisse alors les cheveux des clients chez un coiffeur du New Jersey fonde, en 1955, The Parliaments, son premier groupe. " J'étais normal, j'appartenais à un gang, mais j'ai vu Frankie Lymon & The Teenagers à la télé et à l'Apollo Theatre, il avait toutes les filles à ses pieds, je voulais en faire autant. Finalement, je n'y suis jamais arrivé. " George Clinton, quatorze enfants à ce jour, sera un touche-à-tout.

Employé comme auteur compositeur pour Motown, il écrira des chansons pour Diana Ross ou les Jackson Five dans les années 1960. En 1968, il fonde Parliament et Funkadelic. Dans les années 1970, Clinton et ses deux groupes aligneront 40 tubes classés dans les charts américains, trois disques de platine (900 000 exemplaires vendus, un sommet à l'époque).

" Les costumes, les effets bien ordonnés, ça ne marchait jamais avec nous. Alors on s'est habillé avec des sacs, on a pris des draps, n'importe comment... Comme ça, pas besoin de blanchisseur ! Le psychédélisme devenu une mode, les journaux disaient de nous : "C'est James Brown ou les Temptations sous acide". "

George Clinton et ses groupes : cinquante hurluberlus en scène, déguisés, fous, déviant la musique soul vers une foutue pagaille (très sexuelle et socialement critique). Résultat, des allées et venues incessantes entre les maisons de disques, enclines à empocher les bénéfices, mais surtout incapables de répartir les royalties dans cette collectivité familiale et funk.

George Clinton, face à une réalité peu conforme à son idée de la collectivité artistique, est un caméléon. En 1982, il entreprend une carrière solo, ou presque, avec le P-Funk All Stars, encore une famille élargie. Il fait une halte à Paisley Park, le label de Prince, autre héritier direct assumé, en 1989, revient chez Sony en 1996... En pleine refonte de l'industrie musicale, il affirme qu'en 2007 gagner de l'argent avec la musique n'est pas impossible

Il habite le Michigan, au coeur de cette Amérique qu'il juge " unfunky ", à cause de son président, George Bush, " à changer d'extrême urgence ". C'est dit et, alors, le premier ministre du funk peut embrayer sur ses récits favoris : pêche au gros aux Bahamas et soucoupes volantes, avant d'avouer que lui, le champion des couleurs criardes, a toujours été daltonien.

Véronique Mortaigne

© Le Monde 25 janvier 2007