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Stars du jazz, grandes sorties

Les nouveaux albums de Rollins, Portal, Sclavis, Texier, Rava, Liz McComb ou Norah Jones viennent de paraître. Bousculade en vue chez les disquaires

 

Rien pendant des semaines, et d'un coup une petite dizaine d'albums de vedettes et de bonnes réputations du jazz qui se bousculent dans les linéaires. Tous, par leur renommée, leur présence, l'attachement du public à leurs différents parcours, sont susceptibles de réaliser de bonnes ventes pour un secteur qui compte peu de stars. Si le coup de projecteur événementiel fait toujours du bien au jazz, ces sorties concomitantes, réparties entre fin janvier et début février, parfois dans une même maison de disques ou chez un même distributeur, peuvent aussi provoquer un effet négatif d'encombrement.

Le marché du disque de jazz n'est pas en meilleur état que ceux de ses collègues de la chanson, du rock, des musiques du monde ou du classique, même si ce répertoire est le seul à avoir connu une hausse - grâce aux coffrets à petits prix Mozart et Bach -, alors que le Syndicat national de l'édition musicale (SNEP) a annoncé, lundi 22 janvier, une baisse de 10,7 % du chiffre d'affaires du secteur (Le Monde du 23 janvier). Et la bourse de l'amateur n'est pas extensible à l'infini.

Reste que l'on pourra trouver dans ces sorties un état des lieux des trois tendances porteuses. Celle du versant français des musiques improvisées européennes, faites de jazz et d'autres choses, qui a émergé à la fin des années 1960 (les clarinettiste et saxophoniste Michel Portal et Louis Sclavis, le contrebassiste Henri Texier). Celle de la chanteuse et des questions qui vont avec (Norah Jones, jazz ou pas jazz, Gladys Knight, Liz McComb). Et celle du " jazz-jazz ", en relation avec son histoire originelle afro-américaine (le trompettiste Enrico Rava, les saxophonistes Steve Grossman et Sonny Rollins). Classification aux limites pas si strictement dessinées dans certains cas mais qui a l'avantage d'identifier où l'on met les pieds et les oreilles.

Donc les nouveaux Michel Portal, Birdwatcher (Emarcy-Universal Music), Louis Sclavis, L'Imparfait des langues (ECM/Universal Music), en bacs le 29 janvier, et Henri Texier, Alerte à l'eau (Label bleu/Harmonia Mundi), qui devrait sortir le 8 février. On est à la fois en terrain repéré - impro en tête chez les deux premiers, traversée d'instruments rock qui n'en font pas, exacerbation mélodique et pulsation vive chez Texier - et dans la capacité des trois musiciens au renouvellement. Par petites touches, prêts à découvrir des climats, dans cette attitude ouverte qui manque souvent aux apprentis musiciens pas toujours prêts au jeu de la découverte.

 

Côté filles. On les dit " sauveuses " du jazz depuis plusieurs années, ce que confirment les chiffres des ventes, qui grimpent surtout lorsqu'elles effleurent le genre. Ce qui chiffonne le puriste de la triade Billie Holiday/Ella Fitzgerald/Sarah Vaughan. Qui pourra faire des bonds, puisque le nouveau Norah Jones, Not too Late (sortie le 29 janvier), est encore sous étiquette Blue Note " The Finest in Jazz Since 1939 " (distribué par EMI), et que la chanteuse ne contredit personne lorsqu'elle est présentée sur les plateaux télé et dans les émissions de radio comme chanteuse de jazz. C'est plus vers une sorte de pop folk qu'il faudrait l'entendre. Plaisant, sans fissures ou anicroches. Pas de quoi s'énerver.

 

 

COMME HIER ET AUJOURD'HUI

 

Avec Gladys Knight, c'est plus clair. Before Me (Verve/Universal Music, en magasins le 29 janvier) plonge dans le répertoire de standards, ballades amoureuses et tragiques, avec le Clayton/Hamilton Jazz Orchestra aux petits soins et, en point de référence, la fameuse triade. Le pinailleur remarque que Gladys Knight vient plutôt de la soul pop. Pinailleur qui pourrait pourtant se souvenir que le gospel a été son apprentissage. Genre que continue à porter haut Liz McComb dans Soul, Peace & Love (Bonsaï Music/EMI, en bacs depuis le 15 janvier). Voix à tomber, expressive et soutien choral de belle envolée.

Jazz enfin. Atmosphérique, sinueux, d'un lyrisme toujours plus inouï dans The Words and the Days, du trompettiste italien Enrico Rava (ECM/Universal Music, à paraître le 15 février). Avec la présence de Miles Davis dans les sonorités de Rava, sans copie, intime. Retrouvailles avec la puissance, le swing, du saxophoniste Steve Grossman. Son disque I'm Confessin'(Dreyfus Jazz/Sony-BMG Music, publié le 15 janvier) a été enregistré en 1992. Il sonne comme hier et aujourd'hui, classique, évident.

Reste le maître, le dernier géant historique, Sonny Rollins, 76 ans, avec Sonny, Please (Doxy Records-Emarcy/Universal Music). D'abord diffusé sur Internet, il est en magasins le 29 janvier. Le saxophoniste a mené ses révolutions artistiques en d'autres temps. Il est dorénavant au-delà. Il en rappelle certaines, le free, le hard bop, les virevoltes caraïbes. On est ici en familiarité stylistique. Et c'est très bien ainsi.

Sylvain Siclier

© Le Monde 30 janvier 2007