Au bord du vide, Cesaria Evora tire sa
révérence
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La chanteuse créole qui a porté son pays, le Cap-Vert, et sa si belle musique
partout se retire du monde du spectacle
La chanteuse créole qui a porté son pays, le Cap-Vert, et sa si belle musique
partout se retire du monde du spectacle REUTERS
Elle était arrivée à Paris la semaine passée, avec 22 de tension, les jambes
comme des poteaux et un taux de cholestérol à abattre un éléphant. On la
retrouve cet après-midi-là le visage étrangement poupin. Cesaria Evora a repris
ses médicaments, elle va mieux, mais le briquet lui tombe des mains. Elle a de
la peine, lourde.
Dire est compliqué, alors elle plaisante : "Je vais arrêter, un jour, mais pas
que ça . En fait, j'arrête tout. Je n'ai pas de force, pas d'énergie. Je veux
que vous disiez à mes fans : excusez-moi, mais maintenant, je dois me reposer.
Je regrette infiniment de devoir m'absenter pour cause de maladie, j'aurais
voulu donner encore du plaisir à ceux qui m'ont suivie depuis si longtemps."
La faute aux chips. La chanteuse créole qui a porté son pays, le Cap-Vert, et sa
si belle musique partout se retire du monde du spectacle "parce qu'elle a abusé
des batatinhas" auxquelles elle n'avait pas droit, pour cause de cholestérol
élevé et de cœur fragile.
C'est ainsi qu'elle le raconte elle-même, avec émotion, ce 21 septembre à Paris,
après un ultime essai en studio, alors que se prépare un communiqué crûment
rédigé : "Cesaria a décidé en accord avec son producteur et manager, José da
Silva, de mettre fin de manière définitive à sa carrière, en renonçant à cette
vie itinérante qui la mène aux quatre coins du monde depuis ses débuts en 1991
sur la scène internationale."
Tous les concerts à venir sont annulés. La mort dans l'âme, les larmes aux yeux,
José da Silva, celui qui l'a fait sortir hors de ses frontières lusitaniennes et
colonialistes, met ainsi fin à vingt-deux ans d'une histoire artistique
exemplaire.
PLONGÉE DANS UN DESTIN INCERTAIN
Il faut déchiffrer Cesaria, si elle le permet. Elle parle "à côté", par détails,
par petits gestes, par rebonds blagueurs, en créole. Ce jour-là, on la retrouve
profondément affectée. Habillée de noir et de blanc, robe tachetée panthère,
foulard assorti pour cacher les cheveux, elle porte une croix d'or à l'oreille –
les ors furent le premier signe de renaissance de cette artiste qui fut
longtemps pauvre et méprisée. Elle fume cigarette sur cigarette, qu'elle éteint
dans un verre en plastique à moitié rempli. Elle a un creux, offre du café, des
bolachas (gâteaux secs) et du fromage du Cap-Vert, surgi on ne sait comment dans
ce coin du 17e arrondissement de Paris.
Après des examens poussés à l'Hôpital américain de Neuilly (Hauts-de-Seine) en
début de semaine, elle rentrera à la maison, au Cap-Vert, à Mindelo, sa ville
natale. "Evidemment, où voudriez-vous que j'aille ? Je dois maintenant réunir la
famille." A ses deux enfants, ses deux petits-enfants, elle pardonnera toutes
les indisciplines. Elle, dont la mère fut domestique chez les maîtres portugais,
elle qui fut chanteuse de bar chez ses pairs, les marins, les saltimbanques, ne
juge personne. Démunie, portée sur la boisson, plongée dans un destin incertain
comme l'archipel sahélien sur lequel elle est née, elle aura arpenté la Chine,
le Brésil, le Kazakhstan, Miami et Monte-Carlo.
La dentelle de sa combinaison dépasse de la jupe. Une cigarette à nouveau.
L'alcool, elle a cessé d'en boire il y a longtemps. "J'ai toujours aimé la
scène, les tournées… Si je récupère…" Elle s'interrompt : "Il fallait bien que
je parte un jour." Le 27 août, Cesaria fêtait son soixante-dixième anniversaire
en sa maison de Mindelo. Champagne et gâteaux. José Carlos Fonseca, tout nouveau
président de la République du Cap-Vert, débarque avec un énorme bouquet de
fleurs. "Il était venu me visiter deux jours avant le scrutin. Il a gagné, il
disait que je lui avais porté chance."
Le lendemain, Cesaria va déjeuner avec ses amis chez Lucia, à Calhau, une plage
cachée dans un paysage lunaire, de la roche, des vents, jamais de pluies, São
Vicente, en somme. Elle signe des autographes. Quatre jours plus tard, coup de
fil d'urgence à Paris. Elle va mal. On découvre alors qu'elle vient de passer l
'été à manger des paquets de chips de manière compulsive : le sel et le gras ont
eu raison de sa résistance.
LA "DIVA AUX PIEDS NUS"
"La vie continue, dit-elle, je suis venue vers vous, j'ai fait de mon mieux,
j'ai eu une carrière que beaucoup aimeraient avoir. J'ai failli mourir en
Australie , puis mon cœur a flanché à Lisbonne. J'ai été opérée à cœur ouvert à
Paris. Mon médecin dit qu'il va bien, mon cœur, que mes cordes vocales sont
aussi en bon état." Mais – et l'admettre lui est terriblement douloureux –
quelque chose a craqué, comme un tissu conjonctif qui se serait distendu, des
microsymptômes qui altèrent son élocution, son sourire. "Ils disent que c'est à
cause des chips. J'ai arrêté, mais je devrais en manger à nouveau pour voir si
c'est vraiment ça qui m'a affaiblie."
Sa gouvernante, Julieta, son producteur, José, ont un sourire pincé. Ils savent
qu'elle en est capable, de manger des poisons en sale gosse chapardeuse, parce
que ce monument d'insularité, de créolité marine, a toujours résisté à tout, à
tous. "J'aime le goût du sel et le croquant. Avec une petite bière, non ? Vous
voyez comment c'est, les petits paquets de chips portugaises ? Si on m'avait
laissé en acheter un, je vous aurais montré." Autour d'elle, les rires se
tordent. Cesaria est ainsi.
Elle a fréquenté les palaces, mais ce sont ces petites choses – celles des
vendas (les boutiques de rue), plaquette de chocolat au lait à moitié fondu par
la chaleur, batatinhas, conhaque rude –, le luxe des pauvres, qui la fascinent,
parce qu'elle ne pouvait pas les obtenir. Jusqu'au bout du rouleau, elle
s'entêtera, voilà ce qu'elle voudrait qu'on comprenne.
On ne va pas convoquer Lacan pour expliquer ce qui s'est passé dans sa tête,
mais elle confesse sa faiblesse, comme ses amours pour un footballeur ou un
guitariste. "Un jour, cet été, une enfant est venue chez moi, elle avait un
petit paquet de chips à la main. Je voulais les goûter, mais je n'osais pas lui
demander. Quand elle est partie, j'ai demandé à Piroque d'aller m'en acheter. Le
jour suivant, pareil, et ainsi de suite."
Quelle explication alors à ces chips suicidaires ? C'est, dit-elle sans y croire
tout à fait, une "ma asistencia", expression utilisée par les adeptes du
spiritisme, très nombreux au Cap-Vert pour désigner une entreprise de possession
d'un esprit sur un autre. Elle tient à préciser : "La petite fille aux chips
n'est pas responsable, on n'a pas à envier ce que l'autre tient dans sa main."
Une nostalgie de l'enfance ? "Sûrement pas, je l'ai déjà vécue, cette enfance."
Le regard devient dur, le colon portugais ne permettait pas aux Africains sans
chaussures de marcher sur le trottoir – elle deviendra la "diva aux pieds nus",
celle qui conclut aujourd'hui, impériale : "Le temps passe, mais ne revient
jamais sur le passé." Véronique Mortaigne
LEMONDE | 23.09.11 | 11h24 |