Dans un entretien publié dans le
programme de salle, excellent et
documenté, à l'occasion de la
production de Padmâvatî,
d'Albert Roussel (1869-1937),
que présente, jusqu'au 24 mars,
le Théâtre du Châtelet, à Paris,
le chef d'orchestre américain
Lawrence Foster s'amuse : "
J'ai un tableau de service comme
je n'en ai jamais eu de ma vie,
sur lequel il est écrit :
solistes, choeur, orchestre,
chef, éléphant, tigre et
serpents ! " Il est vrai que
cet opéra-ballet, écrit entre
1913 et 1918, créé à l'Opéra de
Paris en 1923, est une fantaisie
orientalisante qui fait la part
belle à la musique
chorégraphique et aux scènes à
grand spectacle.
Pourtant, cette " oeuvre
essentiellement décorative ",
selon les termes mêmes du
compositeur, est souvent intime,
sombre, d'une écriture
orchestrale et harmonique
complexe où Roussel transcende
l'impressionnisme sonore et le
souvenir de la rutilante
Salomé de Richard Strauss
qui avait tant impressionné
Paris, en 1907, au... Théâtre du
Châtelet.
Albert Roussel, qui reste un
mal aimé de la musique
française, contemporain de
Maurice Ravel et dans son ombre
au point de mourir comme lui, en
1937, a une place singulière :
sa musique, après la guerre,
n'est pas dans l'esprit de celle
du Groupe des Six qui
révolutionne l'époque,
insolente, vive, aphoristique.
Elle est au contraire dans la
descendance de Debussy,
chatoyante, mystérieuse.
Padmâvatî, créé la
même année que les Noces
vibrionnantes et acérées de
Stravinsky, semble en décalage
avec son temps : là où tout ce
qui compte écrit de la musique à
la pointe sèche, Roussel
pratique la couleur et la
matière. Pendant la dernière
partie de sa vie, le
compositeur, qui avait d'abord
envisagé une carrière de marin,
rejoindra le néoclassicisme en
écrivant une musique claire et
musclée, qui fait de Roussel une
sorte de Paul Hindemith
français.
Demander une lecture "
décalée " de Padmâvatî à
un metteur en scène et à un
chorégraphe d'avant-garde eût
été au risque de retrouver les
munificences palatiales et le
mystère du temple de Siva
transposés dans un mouroir de
banlieue aux murs léprosés et de
fournir l'occasion d'un nouveau
rejet de greffe chorégraphique.
Jean-Luc Choplin, qui est à la
mi-temps de sa deuxième saison à
la tête du théâtre qui fut
naguère le temple de l'opérette
à grand spectacle, joue
habilement de la mémoire du lieu
(il avait ouvert sa première
saison par Le Chanteur
de Mexico, de Francis Lopez,
au grand dam d'une partie de
l'establishment musical
parisien) et d'une modernité
citationnelle, décadrée et
kitsch.
UNE HISTOIRE ASSEZ SIMPLE
C'est dans cet esprit que le
directeur a fait appel, pour
cette fable adaptée de La
Légende de Padmani, reine de
Tchitor, d'après les textes
hindis et hindous (1856), de
Théodore-Marie Pavie, elle-même
inspirée par des textes anciens,
au cinéaste indien Sanjay Leela
Bhansali (né en 1963),
réalisateur de Devdas,
présenté au Festival Cannes en
2002.
La très importante partie non
vocale de l'ouvrage appelait un
metteur en scène qui sache
intégrer la danse au propos
dramatique, pour le bénéfice
d'une histoire assez simple :
Alaouddin, le sultan des Mogols,
se présente aux portes de
Tchitor, avec son armée, en vue
de négocier une alliance avec le
prince Ratan-Sen, époux de
Padmâvatî. Le prix de cet accord
est la remise de la princesse
dont la beauté, aperçue
fugitivement, l'a bouleversé.
Sinon, la vengeance d'Alaouddin
sera terrible.
La guerre éclate, Ratan-Sen,
blessé, demande à son épouse de
se sacrifier afin d'épargner le
peuple de Tchitor. Padmâvatî
achève son époux afin de le
suivre dans la mort et de
respecter le rite hindou de
l'immolation des veuves sur le
bûcher de leur conjoint. Lorsqu'Alaouddin
pénètre les portes de la ville,
il voit l'objet de son désir
parti en fumée.
Il y avait cependant un
risque à engager un metteur en
scène de Bollywood - même si
Sanjay Leela Bhansali n'aime pas
ce terme et dépasse ce cadre :
une fantaisie trop spectaculaire
aurait pu tuer la gravité du
propos et de la belle musique de
Roussel. Or, en dépit de décors
volontairement chromos, de
lumières en Technicolor,
d'animaux vivants, le spectacle
garde une sorte d'intimité
fidèle à la musique. Au point
que, sans réclamer une sorte de
Roi Tigre, on se demande parfois
si, avec un budget plus
conséquent, le spectacle
n'aurait pas pu bénéficier d'un
surcroît de démesure bien
contrôlée.
EFFICACEMENT DIRIGÉ
Sylvie Brunet est saisissante
en Padmâvatî, avec cette voix
large et fauve qui n'est pas "
belle " par sa couleur, mais par
la vérité de son engagement, la
justesse de sa présence
scénique. Yann Beuron, parfait
dans le rôle du Brahmane, aurait
été un meilleur Ratan-Sen que le
pâle Finnur Bjarnason. Et l'on
aurait apprécié un Alaouddin
musicalement plus exact qu'Alain
Fondary, à la voix fatiguée.
Les choeurs se tirent très
bien de leur redoutable partie.
L'Orchestre philharmonique de
Radio France, efficacement
dirigé par Lawrence Foster, sera
sûrement plus souplement à
l'aise au cours des futures
représentations, lesquelles
gagneront aussi à ce que le
ballet améliore son dynamisme et
sa précision.
Renaud Machart
Padmâvatî,
d'Albert Roussel, par Sylvie
Brunet (Padmâvati), Finnur
Bjarnason (Ratan-Sen), Alain
Fondary (Alaouddin), Yann Beuron
(le Brahmane), Choeur du
Châtelet, Orchestre
philharmonique de Radio France,
Lawrence Foster (direction),
Sanjay Leela Bhansali (mise en
scène), Tanusree Shankar
(chorégraphie), Théâtre du
Châtelet, place du Châtelet,
Paris. Mo Châtelet. Le 14 mars.
Jusqu'au 24 mars. Durée du
spectacle : 2 h 10. Tél. :
01-40-28-28-40. De 10 ¤ à 120 ¤.
Diffusion sur France Musique le
29 mars, à 20 heures.
Padmâvatî,
dans la version de Marilyn
Horne et Michel Plasson, vient
d'être rééditée par EMI (2 CD).