La
mezzo-soprano italienne Cecilia
Bartoli est volontiers
provocatrice ; elle aime aussi
relever les défis qu’elle se
lance elle-même et cela lui
réussit. On comprend dès lors
que le personnage de Maria
Malibran l’ait séduite, elle qui
fut une des premières et des
plus grandes divas du début du
XIXe siècle. Comme la Malibran,
la Bartoli est née dans une
famille de musiciens ; dès l’âge
de huit ans elle chantait l’Air
du berger dans Tosca de Puccini.
Si la Malibran, tout comme sa
soeur Pauline Viardot, eut pour
mentor son père, le célèbre
ténor et compositeur espagnol
Manuel Garcia, la Bartoli eut sa
mère pour professeur. La
comparaison s’arrête là. En
effet Maria Malibran, comme
d’autres chanteuses de grand
talent, prenait la suite des
castrats qui disparurent
officiellement à la fin du
XVIIIe siècle avec le triomphe
des Lumières ; avec elles
apparaissait au firmament de
l’art lyrique un personnage
nouveau, la « diva ».
Aujourd’hui, Cecilia Bartoli
s’inscrit dans ce qui est devenu
une tradition de l’art du chant
dont elle assume l’héritage aux
côtés de quelques autres
merveilleuses cantatrices. Ce
fut à Paris lors d’un hommage à
Maria Callas (dont on célèbre en
ce moment le trentième
anniversaire de la disparition)
que Karajan et Barenboïm la
remarquèrent. Ce fut le début
d’une carrière éblouissante, de
Mozart à Rossini avant de
fréquenter assidûment la musique
baroque.
UNE
DISCOGRAPHIE ÉLOQUENTE
Sa
discographie de ce point de vue
est éloquente. Elle n’avait pas
vingt-cinq ans lorsqu’elle
enregistra des airs de Rossini
puis de Mozart témoignant déjà
de cette « agilità » et de cette
sensibilité subtile qui sont
aujourd’hui sa marque. Elle
investit ensuite la musique
baroque faisant découvrir des
musiciens tels que Parisotti,
Giordani, Caccini. On la
retrouva aux côtés de June
Anderson pour chanter la musique
sacrée de Pergolèse et de
Scarlatti. Elle consacra un
album à des airs d’opéra de
Vivaldi avec le Giardino
Armonico pour se pencher ensuite
sur l’oeuvre italienne de Gluck.
Le bel canto ne pouvait pas ne
pas la séduire, compte tenu de
ses exceptionnelles possibilités
vocales, ce qui apparut dans son
CD la Danza (Bellini, Donizetti,
Rossini), accompagnée de James
Levine au piano. Sa réputation
étant faite, elle put choisir
désormais ce qu’elle voulait
chanter et voici qu’à l’aube du
XXIe siècle elle nous offrit non
sans audace un superbe CD dédié
à Salieri le mal-aimé, accusé
parfois encore d’avoir assassiné
Mozart ! Et la voici
s’intéressant avec fougue à l’« opera
proibita » (l’opéra interdit)
celui qu’une papauté étriquée
interdisait à Rome mais que des
cardinaux plus ouverts faisaient
jouer en leurs palais (Haendel,
Scarlatti, Caldara) : c’est un
magnifique objet.
Aujourd’hui
elle investit ce répertoire pour
lequel elle est née, le premier
« bel canto » qui se déploie
dans la première moitié du XIXe
siècle. Courte vie que celle de
Maria Malibran (1808-1836) qui
mourut accidentellement à l’âge
de vingt-huit ans non sans avoir
subjugué des foules de « dilettanti »
à Paris, Londres, New York,
Naples ou Milan. C’est cet
itinéraire que, la quarantaine
venue, Cecilia Bartoli, au
sommet de son art, restitue avec
flamme au travers de quelques
airs qui ponctuèrent la carrière
de la Malibran, certains bien
connus (extraits de la
Sonnambula ou de Norma, dans sa
tonalité originelle) d’autres,
inédits au disque, de
Mendelssohn, Halévy, Pacini,
Lauro Rossi, ou Manuel Garcia
son père et de… Maria Malibran
elle-même, qui sont autant
d’heureuses découvertes.
L’orchestre La Scintilla dirigé
par Adam Fischer lui apporte un
soutien discret et efficace. Et,
cerise sur le gâteau, ce CD
s’insère dans un beau livre
(trilingue), richement documenté
et fort bien illustré qui brosse
un portrait ému de la cantatrice
trop tôt disparue.
Maria Cecilia
Bartoli,
Cecilia
Bartoli, mezzo-soprano, Orch. La
Scintilla, dir. A. Fischer, M. Vengerov,
violon, C. Albelo, ténor, L.
Pisaroni, baryton-basse,
International Chamber Soloist. 1
Livre-CD Decca.
Philippe Gut
L'Humanité 10/X/07