Trois ans après sa création en
janvier 2005, la société
indépendante Because Music
affiche un bilan insolent dans
un secteur musical sinistré par
la révolution numérique et la
chute des ventes de disques (-
51,3 % en cinq ans). Amadou et
Mariam (disque platine, 300 000
exemplaires) en 2005, Charlotte
Gainsbourg (platine en 2006),
Manu Chao (double platine), le
retour des Rita Mitsouko
(platine) et la déferlante
électro de Justice (disque d'or,
75 000 exemplaires) : Because
Music a enchaîné les jolis
coups, qui étonnent en période
de marasme et font d'Emmanuel de
Buretel, son fondateur, un homme
de musique toujours dérangeant.
L'année 2007 cependant s'est mal
terminée pour M. de Buretel. Il
a perdu un artiste, un ami, le
guitariste Fred Chichin, moitié
des Rita Mitsouko, mort le 28
novembre. M. de Buretel avait
accompagné Fred Chichin et
Catherine Ringer depuis son
arrivée à la tête de Delabel,
filiale de Virgin Music, dans
les années 1990. Les Rita
avaient suivi le producteur
après la rupture de son contrat
avec EMI en 2004 - " golden
parachute " à la clé. Il voulait
créer une " maison de musique
", jeune et légère, et
capable de " catalyser, pour
créer l'étincelle, protéger les
droits et les exploiter au mieux
".
Si Because Music produit des
disques, Because Editions gère
des éditions musicales,
littéraires, audiovisuelles "
parce qu'un clip de Justice
aujourd'hui est aussi important
que la chanson ", indique M.
de Buretel. Corida, filiale de
Because Group, organise des
concerts. Le groupe s'occupe de
management (Manu Chao), et
possède trois salles de
spectacles (La Cigale, La Boule
noire et Le Trabendo, à Paris).
Avant l'heure, de Buretel a mis
en application du " 360o ",
concept décliné partout en 2007,
et décrié pour être le bras armé
de l'éclatement définitif des
métiers de la filière musicale.
Finis les agents, finis les
tourneurs, finis les éditeurs,
finis les producteurs, "
c'est le tout en un, or savoir
remplir une salle est un métier,
et se passer des talents d'un
producteur de spectacles me
paraît très dangereux ",
commente un important éditeur
musical.
Quand, en mars, M. de Buretel
rebaptise La Cigale en
Cigale-SFR, pour retransmettre
les concerts sur téléphone
portable, il est attaqué
frontalement. Ce serait pactiser
avec le diable et brader la
tradition. Mais le patron sans
frontières de Because n'en a
cure, il est absolument sûr du
potentiel de la téléphonie, dont
" le modèle économique
concernant la musique est
viable, contrairement à celui
d'Internet ". D'ailleurs,
après plusieurs années passées à
Londres, où il vit, il a appris
à penser différemment. Car si
Because Music a installé le gros
de ses troupes dans un hôtel
particulier, au coeur du
quartier de Barbès, près de la
gare du Nord, à Paris, la
société est britannique, parce
que " les banques anglaises
nous ont aidés, les banques
françaises pas du tout. Elles
n'ont rien compris ".
La maison Because est réputée
travailleuse, dure avec ses
artistes et ses employés. M. de
Buretel confirme : " Nous
vivons un cycle difficile. Il
faut arrêter de se plaindre, il
faut souffrir et construire. "
Ultralibéral à l'anglo-saxonne ?
Pas si sûr. Pour les partisans
d'une nouvelle économie
débarrassée des contraintes de
la réglementation et du droit
d'auteur, M. de Buretel
passerait pour un dinosaure. Il
est farouchement opposé à la
suppression du copyright. "
Because doit construire un
actif, créer un patrimoine.
Parce que le droit
artistique, littéraire fait
vivre. Le catalogue des Beatles
a fait vivre une maison de
disques qui a pu ensuite prendre
sous contrat Radiohead. "
La bête noire de M. de
Buretel n'est pas " le gamin
qui télécharge illégalement sur
l'ordi de sa grand-mère ! ",
et auquel le rapport Olivennes
propose d'envoyer des
avertissements. Ce n'est pas
i-Tunes, " le Auchan
d'Internet ". Ce sont tous
ceux qui " font commerce de
la musique ", mais ne paient
pas. Les fournisseurs d'accès,
les sites Internet qui se
construisent sur le dos d'une
autre industrie. " Ils disent
qu'ils relient les gens entre
eux ! C'est gentil ! Le clip de
Justice a été téléchargé vingt
millions de fois. Un peu de
respect ! Dans les années 1950,
des gens ont eu le courage de
faire payer les radios. L'Etat
français, l'Europe ont une
responsabilité à exercer et il
faut aller vite car ces gens
s'en foutent. Alors que la
culture, c'est le futur. "
Aujourd'hui, la licence
légale (qui revient à payer un
forfait global) n'existe pas sur
le Net. " Je peux interdire à
ces sites de passer mes clips ou
ça va se payer cher ",
affirme Emmanuel de Buretel, qui
rêve de créer un réseau
d'éditeurs indépendants
européens.
" Avec le numérique, tous
les catalogues devraient être
visibles, disponibles, "
samplables " à tout moment. Une
plate-forme permettrait d'avoir
accès à ce patrimoine. Quand un
pays ne connaît pas son passé,
c'est mauvais signe.
L'Angleterre le sait depuis
longtemps, la France pas encore.
"
Odile de Plas