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Mémoire du Yiddishland

Plusieurs classiques de la littérature yiddish sont aujourd'hui redécouverts et traduits. Ils témoignent de la vivacité d'une culture juive européenne, meurtrie par la Shoah mais jamais éteinte, dont toute la splendeur reste à appréhender. Contrairement aux idées reçues, le yiddish est toujours une langue vivante, parlée par trois millions de personnes. Liée au destin glorieux et tragique d'un monde englouti, son avenir est devant elle. Plusieurs classiques de la littérature yiddish sont aujourd'hui redécouverts et traduits. Ils témoignent de la vivacité d'une culture juive européenne, meurtrie par la Shoah mais jamais éteinte, dont toute la splendeur reste à appréhender. Contrairement aux idées reçues, le yiddish est toujours une langue vivante, parlée par trois millions de personnes. Liée au destin glorieux et tragique d'un monde englouti, son avenir est devant elle.

 

 

Illustration: Gilles Rapaport

Max Weinreich, l'un des grands érudits de sa génération, spécialiste du yiddish, donnait une conférence en Finlande, lorsque les nazis envahirent la Pologne le 1er septembre 1939. Cette conférence lui sauva la vie. Au lieu de retourner chez lui en Lituanie, il trouva refuge à New York, où il poursuivit son enseignement du yiddish. Interpellé par l'un de ses élèves qui avait du mal à envisager une pérennité pour cette langue, Weinreich répondit : " Il y a de la magie dans le yiddish, il triomphera de l'histoire. "

En 1946, telle prophétie relevait du vœu pieux. Comment entrevoir un avenir pour le yiddish ? La Shoah était passée par là - on dénombrait avant-guerre 11 millions de yiddishophones, en Europe, aux Etats-Unis et en Amérique du Sud - puis les purges staliniennes. Enfin, un phénomène d'assimilation massif, amorcé à la fin du XIXe siècle et accentué après-guerre, explique qu'une grande partie de juifs originaires d'Europe centrale cessèrent brutalement de parler la langue de leurs parents. Dans Portnoy et son complexe, le personnage principal, alter ego de son auteur, Philip Roth, assurait n'avoir retenu qu'une vingtaine de termes en yiddish, essentiellement des jurons. Le yiddish semblait condamné à se limiter à des termes figés. A un folklore de plus en plus désuet, signe d'un passé révolu.

DESTIN TRAGIQUE

 

On a souvent écrit que cette génération d'après-guerre, celle de Philip Roth entre autres, avait abandonné la langue de ses parents, car elle ne la connaissait pas, ou plus. Or c'est le contraire. Elle la connaissait trop bien. Elle savait tout du destin tragique de la culture yiddish, de ses écrivains assassinés et d'un monde en ruines. Peut-être fallait-il attendre que la génération issue de la Shoah passe la main à la suivante, pour que l'on puisse prendre la mesure - et la pertinence - de la phrase énigmatique prononcée par l'écrivain Isaac Bashevis Singer : " Le yiddish n'a pas dit son dernier mot. "

Il y a bien une actualité du yiddish et de sa littérature : les éditeurs, et pas seulement en France, traduisent aujourd'hui, plus que jamais peut-être, les canons de la littérature yiddish. Entre 1864, année où Mendele Mokher Sforim, le père de la littérature yiddish moderne, publia sa première nouvelle, et 1939, 30 000 romans, essais et recueils de poésie furent publiés dans cette langue, fusion d'hébreu et d'allemand. On parle ici d'une période de créativité foisonnante, l'une des plus intenses de l'histoire juive, certes finie dans le temps, mais dont la richesse est inépuisable.

Il y a aussi aujourd'hui une vie du yiddish. Qui se reflète dans la bonne santé de plusieurs institutions, comme La Maison de la culture yiddish à Paris (www.yiddishweb.com), ou le National Yiddish Book Center aux Etats-Unis, dont le travail, mené à travers la planète, a permis en un peu plus de vingt ans de sauver 1,5 million de livres yiddish de la disparition. Trois millions de personnes ont une maîtrise plus ou moins bonne du yiddish. Si dans les milieux laïcs, cette langue est en déclin, elle se trouve, en revanche, en expansion numérique dans le monde juif orthodoxe où l'on estime à 800 000 le nombre d'individus dont la langue première est le yiddish. L'hébreu, langue sacrée, restant réservé à la prière et à l'étude. " Il y a des yeshivots (centres d'études) où l'on ne parle que yiddish, explique Gilles Rozier, le patron de la Maison de la culture yiddish. Ils parlent yiddish car ils ont toujours parlé cette langue. Il y a également une production éditoriale très importante, avec des centaines de livres publiés chaque année. Parmi ceux-ci : de la littérature pour enfants, des atlas géographiques et historiques, de la littérature d'inspiration religieuse, des romans policiers. Il y aussi plusieurs journaux orthodoxes en yiddish. On assiste en ce moment à une structuration de la culture yiddish. "

Gilles Rozier prévoit de lancer en 2008 une revue littéraire, Guilgoulim (terme yiddish pour Métamorphoses), intégralement en yiddish, dont la vocation sera de publier des auteurs issus du monde orthodoxe qui ne souhaitent plus se limiter à la littérature édifiante. Recevant, en 1978, le Nobel de littérature, Isaac Singer disait : " Je crois en la résurrection. Je suis sûr que le Messie va bientôt venir et que des milliers de cadavres parlant yiddish sortiront de leurs tombes et que leur première question sera : "Y a-t-il de nouveaux livres en yiddish ?""

Une partie du miracle s'est déjà produite. Si les morts ne sont pas encore revenus, les livres, en revanche, les attendent.

Samuel Blumenfeld

Le Monde des Livres 01/06/07