mars 3, 2011 par MAURICE MOURIER
YANN GARVOZ, PLANTATION MASSA-LANMAUX
Maurice Nadeau, 312 p., 24 €
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Au XVIIIe siècle, le
jeune fils d’un planteur des « colonies »,
après des études en France qui l’ont mis au
contact des idées philanthropiques des
Lumières, rentre au pays. La plantation de
canne à sucre de son père fonctionne, selon
l’ancien système éprouvé, sur la soumission
absolue des esclaves au maître. Imprégné
d’utopie rousseauiste, Donatien, qui porte
le prénom du Divin Marquis, va essayer de
moderniser et d’humaniser le domaine. Ce
livre étrange, aux deux tiers réussi,
raconte son échec.
Voyons d’abord les éléments de la réussite
littéraire, qui est souvent très notable.
S’agissant d’un texte et non d’une étude
historico- sociologique, cette réussite
repose, comme il fallait s’y attendre, sur
le style. Yann Garvoz, qui est clairement
perfectionniste, s’est proposé une gageure :
travailler la pâte verbale, abondante et
riche, de son livre, en imitant,
transposant, pastichant à la fois l’oeuvre
sadienne et la prose précise de
l’Encyclopédie, de La Nouvelle Héloïse ou
(parfois) de Bernardin de Saint- Pierre.
Mais cela n’est rien. Il s’est agi aussi
pour lui de mêler à ces influences en partie
revendiquées une manière tout à fait
personnelle, hyper-romantique ou carrément
fin-de-siècle (Lautréamont, Octave Mirbeau
surtout, Jean Lorrain), de traduire les
chocs conjoints qu’ont produits en sa vive
sensibilité d’écrivain la découverte de la
luxuriance végétale propre à la nature
caraïbe et celle de la sensualité
particulière née, aux Antilles, du contact
des épidermes noir et blanc. Gageure
relevée, dans l’ensemble, la mention la plus
laudative devant être attribuée – pour notre
goût – à l’exactitude nuancée de la peinture
des lieux : habitats, forêts, pentes des
terrains volcaniques si abruptes sur la mer,
quiconque a visité et aimé ces paysages à la
fois charmants et inquiétants, a baigné dans
cette exubérance florale et apprécié la
fraîcheur sucrée d’un carbet aux heures de
soleil noyé, là où l’ombre est toujours plus
dense d’être gorgée d’eau, s’écriera : cela
est peint !
Les ambitions de l’œuvre, toutefois, vont
beaucoup plus loin que la restitution d’un
climat. Yann Garvoz entend ressusciter une
structure – celle de la traite et de
l’esclavage – qui, tournant sur elle-même en
vase clos, dessine la figure d’un enfer
autarcique, dont la clôture est ici rendue
plus hermétique encore, dans la logique de
la fiction qui la dénonce, par le fait que
la plantation est sise sur une petite île,
séparée de la grande, la Guadeloupe jamais
évoquée directement, par plusieurs heures de
navigation lente et potentiellement
dangereuse.
C’est sans doute sur ce point que le texte,
semblable à un alcool fort, à un de ces « ti
punchs » redoutables que nous bûmes pour
notre part, en Martinique, sur les flancs
peu amènes de la montagne Pelée, atteint à
son maximum de pouvoir brisant – comme on le
dit d’un explosif. Yann Garvoz, sans aucune
tendance au discours théorique qui
affaiblirait la virulence de son
anticolonialisme, par le simple jeu de la
description détaillée, une description qui
donne vraiment à voir les pratiques
concrètes de son exploitation fictive, rend
évident que le bagne Massa-Lanmaux est un
bagne pour tous.
Maîtres absurdement tout-puissants, cercle
mouvant de leurs serviteurs proches (ceux
qui bénéficient de faveurs par exemple dues
à la qualité de leurs prestations
sexuelles), foule moins indifférenciée que
hiérarchisée en fonction des tâches mais
aussi et surtout d’un maquis inextricable de
coutumes et de non-dits, travailleurs des
champs presque dépourvus de tout droit,
nègres marrons réfugiés en forêt et
débusqués par les chiens (nous avons connu
leurs descendants actuels, en Guyane, les
Saramacas, ils restent timides, ayant hérité
des gênes de l’apeurement) : tout ce monde
est intensément lié, ou plutôt noué,
enchaîné.
La prison de l’esclave est aussi celle de
l’homme blanc qui croit jouir d’une liberté
sans entraves. En un sens ne serait-il pas,
même, plus intégralement écrasé entre les
meules des machines à broyer la canne que
les pourvoyeurs noirs de ces Molochs ? Les
esclaves, arrachés à l’extrême diversité de
leurs terroirs africains par la rapacité des
négriers (eux-mêmes alimentés en « bois
d’ébène », ne l’oublions pas, via les
razzias inter-africaines, voir
l’indispensable Les Traites négrières
d’Olivier Pétré-Grenouilleau), tombent dans
les plantations comme des corps décérébrés.
Non seulement ils n’ont pas la même langue
d’origine, mais ils ignorent tout de celle
de leurs geôliers.
Peu à peu cependant un idiome vernaculaire
unit ces déracinés. Peu à peu, malgré les
rivalités souvent suscitées, en tout cas
entretenues par les abus dont ils sont
victimes, ils finissent par constituer une
espèce de communauté qui, le cas échéant,
saura agir collectivement malgré l’horreur
des représailles. Peu à peu surtout la
puissance magique du vaudou, qu’il serait
périlleux pour les blancs de leur interdire
totalement, soude entre elles ces âmes
flottantes, y compris celles des malheureux
auxquels le christianisme, complice
hypocrite des bourreaux, prêche la
génuflexion devant le dieu de bonté et
d’amour.
Face à cette masse aux mille nuances de peau
(« Et d’abord un noir, c’est de quelle
couleur ? », demande Genet dans Les Nègres),
aux mille velléités de révolte, le groupe
ultra-minoritaire des blancs bon teint
succombe très vite moins au caractère
malsain d’un air pourri d’entrées maritimes
et de fièvres, moins à la pollution par les
fumées poisseuses du sirop de batterie qu’à
son propre enfermement dans l’écoeurante
assurance d’une supériorité factice. Tel est
le sort emblématique de Donatien.
Tant qu’il maintient son insolite chasteté
en espérant la main de la blonde Charlotte,
il échappe à l’ossification morale des
planteurs. Dès que la belle a choisi son
rival, le bien nommé Hanus (il y avait un
salopard nommé Lanusse dans l’Argentine des
colonels), c’en est fait de lui. La prison
sans murs, effroyable, de la plantation
maudite, l’a fait basculer du statut de
sans-culotte compatissant de la Section des
Piques, à celui d’érotomane déchaîné des 120
journées de Sodome.
Mais il est un mérite supplémentaire de
l’analyse aiguë que Yann Garvoz fait du
syndrome esclavagiste. Rarement on a su
mieux montrer l’opposition entre blanc et
Sang-mêlé et le ferment de désagrégation
dont elle est porteuse. En apprenant, par le
détour d’une métaphore superbe, que des
testicules de son père un flot continu de
sperme a inondé la plantation, et qu’en
somme il n’est pas un seul des métis qu’il
côtoie tous les jours qui ne puisse être son
frère, Donatien découvre avec atterrement
que l’ensemble du territoire sur lequel il
croit exercer sa mainmise est une toile
d’araignée dont les liens de sang
l’enveloppent à jamais. Cette découverte,
portant sa mentalité obsidionale au
paroxysme, achève de le rendre fou, plus
sûrement et avec moins de grandeur que les
murailles de Charenton ne fomentèrent le
délire de l’illustre Marquis. Car en même
temps, et l’ironie est atroce, il se trompe
du tout au tout : le chabin Vigée, son
frère, le fils de la Da, nourrice et par
ailleurs maîtresse préférée du vieux maître,
sera celui qui à la fin, après la révolte
des esclaves, l’assassinat du père
fondateur, la destruction de la plantation
par le feu, ayant définitivement choisi son
camp, le jettera hors d’une communauté dont
lui seul, Sang-mêlé, a réellement le droit
de faire partie. La Caraïbe a lentement fait
la perle autour du blanc, ce corps étranger.
Maintenant elle l’expectore, le vomit, et
suturera sans doute ses blessures, se
refermant sur ellemême, comme si l’autre
n’avait jamais existé.
Quelques réticences cependant et pour être
honnête. On regrette que la magnifique
architecture scénique, en forme d’hommage au
théâtre grec antique, qui rend le début du
livre si orchestré (alternance du récit
apparemment objectif et, à l’italique, des
interventions lyriques du choeur
représentant le peuple des esclaves), se
brouille un peu par la suite et cède trop
souvent devant la déferlante de scènes
orgiaques dont le narrateur implicite n’est
plus clairement situable. Cette érosion des
contours veut sans doute mimer le tremblé
d’une action dramatique qui, allant bon
train vers son issue tragique prévisible,
multiplie avec quelque complaisance les
effets de Grand Guignol.
Cointreau n’en faut comme disait le Captain
Cap. À force se jouer l’épouvante on la
banalise et l’on sort de la vraisemblance.
L’art de la démesure doit être celui de l’hybris
grecque dans Eschyle : mesuré. Alors, bien
sûr, Sade ! Comment procéder quand on prend
Sade pour modèle ? En se souvenant – nous ne
nous ferons pas que des amis parmi les
sadolâtres – que bien des textes du
Ressassant Marquis (mais il était bel et
bien enfermé, lui, et pas seulement dans un
texte), à force de surenchère, distillent
une vertu dormitive que le génie de l’auteur
du Dialogue d’un prêtre et d’un moribond
avait su éviter en ses jours plus heureux.
Enfin, dans ce livre si bien écrit, où l’on
a le plaisir de trouver correctement
employés nombre de termes abusivement sortis
de l’usage ou franchement rares (ainsi «
panégyrie » – c’est du grec, ma
sœur – qui
signifie effectivement « assemblée réunie à
l’occasion d’une fête »), un terrible «
résolva » (à la place de « résolut »), page
229, et des crapauds, pauvres batraciens,
qui « croassaient » comme autant de
corbeaux, page 283. Certes, c’est peu (bravo
!), mais ça se remarque à la façon d’un
combat de blancs dans un tunnel. ❘
Yann Garvoz, Plantation Massa-Lanmaux, ©
MAURICE NADEAU, 312 p., 24 €. Extrait :
« Le navire épuisa son mouvement en dérivant
avec mollesse jusqu’au milieu du golfe
tranquille, puis il s’immobilisa à une
demi-encablure du rivage ; l’équipage, sans
prêter plus d’attention à une vue qui lui
était habituelle, ferlait tranquillement les
voiles et tentait de faire adhérer l’ancre
sur le fond sableux. Pendant ce temps les
passagers s’étaient relevés et rhabillés
avec des gestes gourds. Ils quittèrent un à
un l’abri de toile pour procéder aux
préparatifs de débarquement, chacun tâchant
de repérer et de rassembler
l’approvisionnement qui lui était propre
parmi le lot commun. Pas plus que les noirs
ils ne s’attardaient sur le paysage, qui
n’était pour eux que le lieu banal de leur
affairement quotidien. Un seul des passagers
ne s’associait pas à l’activité générale, et
ne se pressait pas de quitter sa position :
c’était un jeune homme maigre et pâle, aux
longs cheveux noirs, aux vêtements sombres
et austères, boutonnés jusqu’au col, peu
adaptés au climat suffocant. Le dernier à
s’extraire de sous le tendelet, un gaillard,
quant à lui, de forte carrure, à la
physionomie énergique et hâlée, encadrée de
larges favoris grisonnants, lui lança avant
de s’éloigner à son tour : « Vous voilà de
retour chez vous Donatien. »
Carême passe, la plaine sous le soleil est
un vaisseau en flammes, les vivants sont sur
la terre comme sur un grand os calciné. La
canne est dure. Ah ! ne pouvoir, en plein
midi, s’étendre en haut d’un morne, dans
l’ombre d’un manguier, et regarder trembler
les champs dans la vague de chaleur !… Mais
la canne va griller, les commandeurs sont
fous, les fouets cinglent l’air de tous
côtés… Tu coupes jusqu’à la nuit, et souvent
jusqu’à la pleine obscurité ; on allume des
flambeaux de bagasse et à grands coups de
coutelas tu creuses une caverne d’ombre dans
la pierre noire de la nuit, l’amarreuse qui
tourne derrière toi n’est plus qu’une
présence légère et furtive, et l’homme à tes
côtés, enfermé dans sa propre caverne, ne se
signale plus que par le choc de son coutelas
sur les roseaux : qu’il s’endorme et
peut-être tu es mort ! Les cabrouets
branlants dansent une ronde sans fin sur les
chemins, grinçant à tous les cahots ; au
moulin les enfourneuses sont accablées de
chaleur et de fatigue, les grands rôles
tournants, gainés de bronze, les fascinent
et les attirent, avec leurs dents luisantes
de vesou baveux, elles les nourrissent, les
dents effleurent les mains, la canne craque,
la sève gicle, un instant avant elle était
la vie de la plante. Dehors le vesou coule à
grands flots rythmiques, puis stoppe, coule
à grands flots, puis stoppe. Puis stoppe.
De retour chez soi… Le jeune homme resta
inerte à cette apostrophe, le visage bas,
pensif : il était trop tard pour les
regrets, des milliers de lieues trop tard…
Pourtant, c’était vrai, c’était chez lui
qu’il rentrait ! Avec lenteur, hésitant,
titubant presque, il s’approcha du léger
bastingage de la barque, y posa une main,
comme pour se soutenir ; dans l’autre main
il tenait, inassorti au reste de sa mise, un
large chapeau de toile blanche, dont il ne
songea même pas à se coiffer, bien que de
longues mèches de cheveux bruns lui fussent
collées au front et aux tempes par la
transpiration. Il ne vit d’abord que le
croissant de sable noir de l’anse Les Vazes,
qui offrait à la plantation son unique
débouché sur la mer, sans lequel la
propriété aurait été enclavée : il n’y avait
autrement que le chemin de mules pour aller
à la Basse-Pointe, ou alors il fallait
prendre la route des Habitants, passer par
la plaine de l’Arcahaye… Il finit par lever
les yeux, ce fut comme une réapparition :
l’habitation Massa- Lanmaux s’étalait devant
lui – elle lui sauta au visage avec tous ses
bâtiments, ses champs, ses gens…
Les premières pluies te surprennent au
jardin. Elles sont d’abord bienfaisantes,
puis furieuses, là-haut les Commandeurs des
Tempêtes se déchaînent, les longues lanières
de leurs fouets balayent les sols et
s’enroulent autour de tes reins courbes. La
roulaison se termine, mais il faut fouiller
les pièces pour les prochaines plantations
et, toujours, sarcler et resarcler la canne.
Tes yeux se remplissent d’eau et autour de
toi la plaine, liquide, fond. On distribue
des sacs pour continuer le travail, quelle
plaisanterie ! Ceux qui nous les donnent
ont-ils déjà essayé de se protéger de la
pluie battante sous un sac ? Une fois les
nouvelles pièces fouillées, tu as le droit
de rester un peu dans ta case enfumée, à
tousser et cracher, et dehors le monde se
recouvre d’eau. Tu passes des jours entiers
auprès du foyer, pendant que le vent tente
de renverser la case, et que la pluie tourne
autour de toi, essaye de s’insinuer,
s’acharne sur le toit, perce la paille de
canne ou de palmiste, lézarde les murs –
elle te trouve et te saisit, tu trembles de
fièvre et les malingres ouvrent tes chairs.
À la moindre accalmie, la poitrine en feu et
la tête brûlante, il faut démonter et
nettoyer le moulin, consolider les foyers de
l’équipage, le bassin à vesou, réparer les
cases et les magasins, les barrières… Un bon
nombre de tes compagnons meurt, ceux qui
vivent, passé la Noël, entendent à nouveau
tourner la grand’roue : c’est la nouvelle
roulaison. »