Autour de Gérald Bloncourt.
Intervention à la bibliothèque Schoelcher le
Jeudi 17 Février.
Hommage à
Gérald Bloncourt
par Widad Amra,
poétesse.
Monsieur Bloncourt
Je connais votre pays.
J’aime votre pays dans ce qu’ il offre de
créativité dans une grande diversité, dans
ce qu’il offre de résistance dans le temps,
dans ce qu’il offre de dignité, et dans ce
qu’il dit de l’humanité. Et cela, au delà,
de tous les Malgré. Passés et présents.
Mais vous, Monsieur Bloncourt, avec tout le
respect que je vous dois, je ne vous
connaissais pas.
Jusqu’à ce livre…Jusqu’au hasard amical qui
a mis ce livre entre mes mains.
Et je dirais comme Jean Claude Charles, qui
a écrit votre préface, mon étonnement.
« A la fin des années 60, en Haïti, je ne
connaissais pas l’existence de Gérald
Bloncourt.
Au début des années 70, à Montréal, Québec,
un ami m’a dit - Je vais te montrer le
travail de quelqu’un que tu devrais
absolument connaître, à Paris. Il m’a
conduit devant une photo accrochée à un mur
de la maison, signée par Gérald Bloncourt.
Année 80, je rencontre le photographe. Il
parle beaucoup de son itinéraire : en gros
l’appareil – photo dans l’appareil du parti
communiste Français. Il est vif, drôle,
précis. Le genre d’être énergique dont
j’aime la présence.
Années 90. Il me semble avoir entendu parler
de Gérald Bloncourt en tant qu’écrivain.
Années, années, après années, je découvre le
photographe qui aura traversé un demi siècle
du mouvement social Français. Puis, le
peintre. Tiens, il peignait ? Yes my dear.
Quant à l’écrivain., vous tenez quelques uns
des textes dans vos mains. Ce sont les
bonnes nouvelles de la création Haïtienne.
Et que ce dialogue au bout des vagues ait
lieu sur les décombres d’une longue
dictature, fleurs écloses sur le fumier ».
Fin de la préface
Ce livre, depuis que je l’ai découvert,
Monsieur Bloncourt, il fait partie de mes
amours littéraires. C’est un coup de cœur.
Je l’ai longuement trituré, fatigué, parfois
promené, caressé, malmené, comme il en est
quant aux livres que l’on aime. Nous leur
donnons un vécu, nous les habillons du
nôtre. Comme ce qui appartient au quotidien
et accompagne la vie. Hors cathédrale. Dans
l’intimité des jours. Dans l’intimité
qu’offre la lecture. Dans l’intimité et le
silence poétique. Dans la liberté qu’offre
la poésie. Dans la musique de vos mots. Dans
l’émotion qui s’en dégage et qui m’a
touchée. Dans le sens de la vie, au rythme
du cœur et de la plume.
Monsieur Bloncourt, j’ai vécu cette lecture
au rythme de ce Dialogue au bout des vagues.
Avec intensité.
Je tenterai de vous dire, ces pulsations,
qui me sont venues, ces images qui m’ont
habitée, cette réflexion que j’ai tenté de
clarifier. Et vous m’excuserez pour tout ce
que je ne saurai dire.
Je commencerai néanmoins par dire :
Que, si la poésie est le partage, dîtes-vous
bien que vous avez su transmettre l’essence
même de ce dialogue. Car qu’est dialoguer
sinon communiquer. Echanger. Ce titre
Dialogue au bout des vagues, nous entraîne
déjà dans un univers poétique. Faisant appel
aux sens. Nous voyons la mer, la humons et
l’entendons. D’emblée transportés nous
sommes par le mouvement de l’eau. Nous
entendons aussi les voix. D’ Elle. Celle qui
écrit en italique, dans la typographie
proposée. De lui, vous qui écrivez en
caractères romains. De ces deux caractères
qui parfois se mêlent. La mer pourrait
symboliser le flux et le reflux, l’échange
de votre correspondance, le mouvement, mais
aussi l’éloignement ou encore la référence
au pays. « J’imprime toutes les brindilles
de ton histoire au bruit lourd des vagues de
notre caraïbe-soleil ». La vague est
également la femme et le sable vous-même:
« Je suis mouette glissant au détour de ta
vague »
« Je suis galet roulant sur ta plage de
sable ».
Ce titre quand on le découvre, par l’
association insolite, des humains et de la
nature est d’emblée une incitation à
pénétrer votre univers poétique.
Nous sommes donc en 1986. C’est la chute
de la dictature haïtienne. Après 40 ans
d’exil, vous rentrez au pays natal : Haïti.
Vous arrivez d’Europe. Vous l’exilé du
dehors. Elle, de son côté, avait , pour
reprendre vos termes « Vécu ses 30 ans dans
la nuit sanglante de la dictature ». C’est
l’exilée du dedans. La rencontre a donc
lieu, à ce moment précis. Moment historique
où tous les espoirs sont permis. L’espoir de
la liberté, de la reconstruction du pays, et
aussi l’espoir des promesses qu’offre
l’amour.
L’espace spatio-temporel de cet échange
amoureux, est donc Haïti, mais également la
France et cela durant les années 86-87-88
dans l’ouvrage. Au delà selon vos propres
mots, dans l’introduction. « Ce dialogue,
nous l’avons tenu en Haïti, nous l’avons
poursuivi entre Haïti et la France, nous le
continuons. Nous avons eu la chance un jour
de comprendre le monde pour ne plus
l’oublier, de cerner l’espoir, la tendresse,
l’amour. Nous devons les transmettre. C’est
là notre dignité et notre combat ».
Ces textes sont donc restés enfouis 20 ans.
Votre livre paraît en 2008.. Aux éditions
Mémoire d’encrier. Pour notre bonheur
Cette relation épistolaire entre vous poète
révolutionnaire et elle, poétesse anonyme,
nous offre un échange amoureux sur fond
historique. Un dialogue d’amour sur fond de
révolte, de désespoir, de revendication, en
une reconquête du pays, pour que soient
espoir, dignité, justice. Idéal qui dépasse
les frontières d’Haïti vers l’universel.
A vous lire, elle et vous, vous et elle,
j’ai vu, j’ai entendu, j’ai senti, j’ai
vibré. J’ai appris. Je me suis vue au cœur
du pays : le vôtre. J’ai éprouvé le bonheur
que l’on éprouve à découvrir un chant
d’amour. Un vaste chant d’amour. Le chant de
l’exil. Où s’entremêlent le chant amoureux
du couple et l’amour du pays.
Si j’aime ce dialogue au bout des vagues,
Monsieur Bloncourt, c’est que j’aime cette
énergie fluide, cet amour qui circule de
votre plume à la sienne, de votre cœur au
sien, d’Haïti à la France. Avec douceur,
étonnement, sincérité, désir. Cet amour qui
coule, clame, réclame, se proclame, crie
l’absence, le manque, la fidélité. « Je
crève de ton absence, je crève de ces
dimanches, camouflés, assoupis » Cela, dans
la simplicité , avec spontanéité, fraîcheur
, sensualité. « Je te veux dans la carcasse
de mes désirs inéclos ». Ou encore : « Homme
des 17 lunes que la brise saigna, je t’ai
gardé toute la pureté de mon amour ordurier
et maladroit. Je t’ai porté ce soir mon
soleil. Ce soleil insolent ». Amour sans
tabous. En écho, en reprises. En écoute , en
réponse . Amour qu’entretiennent les mots.
La correspondance devient alors résistance à
l’usure du temps, l’usure de la géographie.
« Paris, il est 1h 30 du matin. Dans tes
yeux, je lis 19h30. 6 heures entre nous à
course de soleil ».
Amours épistolaires jamais narcissiques,
toujours dans le don. « Je te dédie » est
récurrent.
Dialogue intemporel. Je m’y suis retrouvée
comme tout lecteur ici, le pourrait.
Vos lettres respectives, je me les suis
offertes avec jubilation. J’étais vous,
j’étais elle. J’étais moi. J’y ai trouvé
l’écho d’âmes sœurs. Dans l’intemporel.
Ames assez semblables et assez différentes.
Pour avoir à inventer ensemble.
En effet, Monsieur Bloncourt, Que serait cet
amour, pour nous lecteurs, pour moi, s’il
n’était aussi la mélodie offerte à deux
voix, de deux écritures très différentes,
complémentaires. Des mots qui balancent, se
précipitent, parfois claquent ou crépitent,
hurlent, s’emportent, se posent,
s’observent, s’étirent en langueur, en
volupté, montent en extase et s’apaisent
d’eux mêmes. Comme la sensualité offerte,
comme la douleur d’un peuple, comme la
violence de la dictature, comme la haine,
comme le désir de justice et de fraternité.
Votre correspondance est tantôt aérienne,
flottante, mais aussi fulgurante, nerveuse,
revendicatrice, déterminée, colérique, pour
redevenir calme. Dans l’amour.
Les mots vous mêlent, vous emmêlent, vous
unissent, à l’espace Haitien.
Elle, lui, vous, êtes Haïti, en une
identification à la terre natale. A la mer.
« Je suis goémond vert aux pulsations
d’écume ». A la terre : « Toi mon sol, ma
glèbe, ma fertilité ».
Dans vos aveux, dans vos confidences, la
nature haïtienne occupe l’espace de vos
mots, devient métaphore de l’homme , de la
femme et la fusion se fait ainsi.. La mer,
la terre, les villes, la campagne, la pluie,
tout cela envahit notre imaginaire et nous
sommes nous aussi du voyage. Votre univers
humain, géographique nous est proche. Aussi
fait-il caisse de résonance. La mer
Haïtienne, je l’ai vue. La pluie Haïtienne
m’a envahie de son déluge et de son chant
« la pluie toutes ces larmes de pluie,
milliers de gouttent qui claquent, éclatent
sur les pierres chantent sur les feuilles …
tapent sur les tôles » « La pluie de mon
enfance, rêveuse de mes yeux étonnés
croisant le désespoir des rues ».
Cette écriture, est à l’alphabet du pays.
Vous en êtes tous deux pétris. Aux
empreintes d’Haïti : de la géographie, de
l’histoire, de la culture, du peuple.
Vos caractères romains se posent, poétiques,
pétris de l’entre-deux, la France et Haïti.
Dans une effervescence amoureuse certes,
mais aussi dans l’engagement politique
calme : celui de la maturité, de la
détermination. Celui de la mise à distance
pour l’affirmation. Vos mots naviguent, se
déposent clairement sur la page, à la façon
des caractères romains. Les siens chantent ,
en penchés italiques, poétisent, puis
s’exaspèrent en photographies du pays, en
descriptions haletantes, en état des lieux
défectueux, en douleur récurrente, en
souvenirs toujours là. En jeunesse massacrée
: « J’interroge tous les témoins occultes de
ce passé mutilé, ce passé syncopé, ce passé
inscrit dans nos entrailles, ce passé lourd
de trente longues années ».
J’ai navigué sur l’élégance du mot, la
densité du propos, sa fibre révolutionnaire,
sa véhémence parfois , sa douceur souvent,
l’intensité du vécu surtout. Cette richesse
de la langue, tout en images qui donnent à
voir, à sentir, à crier, à se révolter, à
aimer. Jusqu’au bout des vagues. Cette
correspondance est d’une grande beauté. La
langue en est riche, travaillée, délicate,
sans apparats, parfois brute. Authentique.
Ce dialogue est la redécouverte d’un pays
dont vous vous souveniez. Jamais oublié.
Pays dont la réappropriation est immédiate
certes. Mais il y a eu l’absence. Et elle,
par la plume, vous redonne ce qui vous a été
volé. Elle vous offre le témoignage de
l’intérieur. Le cœur du pays.
Un cœur à aimer.
Mais si le thème amoureux et l’écriture,
m’ont plu, ma découverte s’est enrichie de
la dimension politique, de l’engagement de
ce dialogue. L’état amoureux se nourrit de
l’amour commun de la plume poétique, de
l’amour commun du pays et d’in idéal très
fort de justice et de fraternité. Pour Haïti
et au delà des frontières Haïtiennes.
Pas une lettre d’amour, d’elle ou de vous,
n’est en dehors de cette référence. Comme un
ciment, de souffrance subie, de devenir
espéré, de jalons à poser, de pays à bâtir.
Oui, J’aime ce dialogue car j’y ai humé ces
fleurs écloses sur le fumier dont a parlé
Jean Claude Charles dans la préface qu’il
vous a faite. J’ai humé ces fleurs écloses
sur les décombres d’une longue dictature.
Cette correspondance dans la résistance à
l’immonde.. Cette correspondance en état des
lieux « Tu es la rescapée des fibres de
l’horreur ». En révolution « Ton amour
révolutionnaire » écrit-elle. Correspondance
- Mémoire du temps, mémoire d’ événements.
Voyage de l’âme. Dans le temps. Temps
violent de cruauté. Inoubliable. « Ne me
parlez pas d’oublier que ma poésie a un goût
de sang un arrière goût de fiel et de
cadavres. Ne me parlez pas d’oublier. Ma
mémoire ne peut pas oublier. Ne me parlez
pas d’oublier mes bourreaux criminels et
voraces ».
La mémoire engrange, la mémoire écrit, la
mémoire dit. L’horreur de la dictature,
l’horreur de l’après dictature. L’horreur
qui fait payer aux bourreaux le temps de
l’insupportable vie.
« Je vois ces mains d’hommes de femmes
d’enfants de tout mon peuple détruisant,
bannissant partout les supports existentiels
de la dictature…Ces hommes enragés d’espoir
fou mordre ces carcasses putréfiées ce
vendredi de l’insupportable mort, de
l’insupportable condamnation de tout un
peuple à vivre l’horreur » Se pose alors la
question de la légitimité. De l’horreur
« L’horreur, écrit-on, non ce n’est pas
l’horreur mais le droit à la vie, à la
justice, le droit même à l’horreur, pour une
part de soleil. »
Si l’engagement, le vôtre fut l’exil,
l’engagement, le vôtre fut aussi la
tentative de retour. Pour prendre l’espoir à
bras le corps.
Haïti renaît. Haïti espère, Haïti se lève.
Haïti, demain, a besoin qu’on y croie. « Je
crois en toi, je crois en ce pays ».
L’espoir vient et se matérialise par la
grande orgie du nettoyage. Nettoyage humain,
mais aussi nettoyage visuel de Port au
prince, qu’il faut parer, de « sa liberté
retrouvée. » « Port au prince bruissait de
balais fébrilement empoignés, pour enlever
la boue, pour enlever la haine, pour enlever
la pourriture accumulée ». L’effervescence
joyeuse du peuple se manifeste dans une
fraternité émouvante. La jeunesse Haïtienne
s’octroie sa part d’espérance et de soleil
au monde. Elle, de vivre avec intensité, à
leurs côtés la liberté attendue et surgie.
Enfin là.
Vous nous racontez tous deux Haïti en images
choc. Images reportage. Parfois violentes.
A l’encre de la terre haïtienne.
A L’encre de la résistance
A l’encre de l’espoir. Aussi.
« Je te dédie l’ardeur des foules en marche,
les lendemains possibles, nos rêves de
changements, de liberté et de démocratie ».
L’éveil Haïtien trouve écho car il est aussi
« Des peuples solidaires ».
Le rêve Haïtien, celui dont vous parlez,
dans la fraternité, grandit au fil du texte,
vers un désir de justice universelle. Pour
les opprimés, tous.
Pour finir, Monsieur Bloncourt, je dirais
que votre ouvrage illustre ce qu’est pour
moi la poésie : Désordre – liberté –
Immortalité- Transcendance - Ce désordre
intérieur qui s’interroge, observe, dérange,
interpelle le monde. Ce désordre qui tord le
coup aux convenances, à l’insoutenable, qui
démolit pour reconstruire, qui hurle et
donne l’espoir. Ce désordre qui donne à voir
ce que l’on refuse de voir. Ce désordre à la
quête de l’absolu.
Cette liberté qui va de pair avec le
désordre. Dire pour être. Pour être vrai.
Dire pour soi. Dire aux autres. Parfois ce
qui ne peut se dire. Ce désordre et cette
liberté qui font la poésie du quotidien dans
la perception que l’on en a, pose aussi la
question de l’immortalité qu’offre la poésie
aux êtres, et aux temps. Et au delà, de
l’universel et de la transcendance.
.
Nous nous souviendrons de :.
De cette poétesse qui, un temps, fut votre
muse.
Nous nous souviendrons aussi de :
Péralte, Roumain, Jacques Stéphen Alexis
Les millions de morts, les disparus,
anonymes et fidèles.
Nous avons ce soir une pensée pour eux
Monsieur Bloncourt.
Pour votre pays aujourd’hui encore A la
recherche de sa trace.
Monsieur Bloncourt, merci de ce partage, qui
m’a nourrie et grandie. Merci.
Widad Amra
Autour de Gérald Bloncourt.
Intervention à la bibliothèque Schoelcher le
Jeudi 17 Février.
Maître-Bellemare.
Widad Amra: Lecture de Dialogue au bout des
vagues de Gérald Bloncourt. Critique
littéraire.