La voix des
affranchis
L'actualité de W.E.B. Du
Bois
Malaise.
Oui, un étrange malaise
s'empare de ceux qui ouvrent
Les Ames du peuple noir.
La beauté langoureuse du
livre que voici nous saisit
malgré nous. De chapitre en
chapitre, les negro
spirituals, les partitions
mélancoliques raniment la
mémoire endolorie, qui tente
de chanter le
désenchantement.
En 1903, W.E.B. Du Bois
(1868-1963) entreprend de
briser la conspiration du
silence qui entoure la
question noire aux
Etats-Unis. Selon lui, tout
se passe comme si les Noirs
vivaient " derrière le
Voile ", dans un monde
invisible. Certes,
l'esclavage a été aboli.
Certes, la liberté a été
gagnée. Mais sans
ressources, les affranchis
ne peuvent pas grand-chose.
La réforme agraire n'a pas
eu lieu : " 40 acres et
une mule ", ce n'était
guère qu'une formule, une
promesse avortée.
Dès lors, indique
l'auteur, " une grande
partie de ce qui est enfoui
dans ces pages peut aider un
lecteur patient à saisir
dans toute son étrangeté ce
que signifie être noir, ici,
à l'aube du XXe siècle ; car
le problème du XXe siècle
est le problème de la ligne
de partage des couleurs ".
Cette déclaration
inaugurale donne à méditer.
Bien d'autres aussi attirent
l'attention. Quelques
exemples : " On étudie
rarement aujourd'hui la
condition du Noir de manière
honnête et attentive " ;
ou encore celle-ci : "
Payer des impôts, et ne pas
être représentés, telle est
la règle de leur vie
politique. " De fait, Du
Bois " voudrait
simplement qu'il soit
possible à un homme d'être à
la fois un Noir et un
Américain, sans être maudit
par ses semblables, sans
qu'ils lui crachent dessus,
sans que les portes de
l'Opportunité se ferment
brutalement sur lui ".
Comment lire ces lignes
sans noter l'étrange
concordance entre ce
qu'écrivait hier Du Bois, et
ce que disent aujourd'hui
les associations noires
comme le CRAN ? Est-ce à
dire que la France de 2007
serait semblable aux
Etats-Unis de 1903 ? Certes
non. Et, pourtant, quelle
similitude, quelle
inquiétante ressemblance...
Cela embarrasse le lecteur
français. Mais poursuivons
notre lecture.
Du Bois rappelle en
historien les principaux
moments de l'émancipation,
le bureau des affranchis,
les lendemains de
l'esclavage. Il examine en
sociologue la vie
quotidienne des Noirs aux
Etats-Unis. Il note la
pauvreté et la misère, il
signale l'importance de la
religion : " Il y a une
église noire pour 60
familles noires au niveau
national. " Il remarque
également l'importance des
orateurs charismatiques dans
les communautés noires. Il
analyse le fonctionnement de
la ségrégation raciale et
insiste sur l'éducation, la
priorité des priorités.
Bref, W.E.B. Du Bois pose
les fondements de la
réflexion sur la question
noire aux Etats-Unis. Il
emploie le mot " noir ", et
il le justifie. Les
descendants d'esclaves ont
besoin d'un mot pour se
désigner et pour construire
cette identité collective.
Pour construire un " nous ".
Ce faisant, il dessine les
contours d'une politique de
l'" empowerment ". On
comprend mieux l'usage du
mot " peuple ", qui intrigue
au départ. Vous avez dit
" peuple noir " ? Oui,
trois fois oui. Mais, pour
Du Bois, cette formule
n'implique ni le séparatisme
revendiqué par certains
leaders d'après-guerre ni
l'assimilation qu'appelaient
de leurs voeux d'autres
militants de l'époque, car
il l'affirme sans ambages :
" Le prix de
l'acculturation, c'est le
mensonge. "
Enfin, le livre donne à
comprendre que la misère que
connaissent les Noirs est
liée à la fois aux
inégalités sociales et aux
discriminations raciales.
Lucide, il l'affirme : "
Les Noirs ne doivent pas se
contenter de déclarer que
les préjugés de couleur sont
la seule cause de leur
condition sociale, et le Sud
blanc ne peut pas se
contenter de répondre que
leur condition sociale est
la cause principale des
préjugés. Ce sont une cause
et un effet réciproques, et
si l'on change seulement
l'un des deux, cela ne
produira pas l'effet désiré.
" Vérité profonde, qu'il
faut aussi méditer à l'heure
d'aujourd'hui.
En tout cela, Du Bois se
montre quasi visionnaire.
" Ce qui caractérise notre
époque, écrit-il encore,
c'est le contact entre la
civilisation européenne et
les autres peuples du monde
sous-développé. " Mais
qui est donc William E. B.
Du Bois ? Les Français
d'aujourd'hui ne connaissent
guère que Martin Luther King
et Malcolm X. Ils ignorent
tout de Nat Turner, de
Frederick Douglas ou de
W.E.B. Du Bois, qui furent
leurs prédécesseurs. Encore
le mouvement noir aux
Etats-Unis est-il mieux
connu - et apprécié - en
France que le mouvement noir
français lui-même.
En 1895, Du Bois fut le
premier Noir à obtenir un
diplôme de doctorat à
Harvard. En 1900, il prépare
à Londres la première
conférence panafricaine, et
il est l'un des fondateurs
de la NAACP (National
Association for the
Advancement of Coloured
People), organisation que
Martin Luther King a rendue
célèbre, et qui demeure à ce
jour la plus ancienne et la
plus importante des
associations pour les droits
civiques aux Etats-Unis.
Les Ames du peuple
noir furent un succès
jamais démenti. En 2003, le
livre avait déjà connu 119
rééditions. Il propulsa Du
Bois parmi les grandes
figures du mouvement noir,
leader ayant à coeur
d'allier réflexion
académique et engagement
politique. Par ailleurs, Du
Bois comprit très tôt la
nécessité d'articuler la
question raciale, la
question sociale et la
question coloniale. Etant
l'un des pères du
panafricanisme, il voyagea
beaucoup, il rencontra
Khrouchtchev, Mao Zedong, et
reçut le Prix international
de la paix en 1952.
" Un jour,
écrivait-il encore, le
réveil viendra, quand la
force contenue de 10
millions d'âmes avancera
irrésistiblement vers le
but, hors de la Vallée de
l'ombre de la mort, où tout
ce qui rend la vie digne
d'être vécue - la liberté,
la justice et le droit -
porte la mention "Réservé
aux Blancs". "
Louis-Georges Tin
Les Ames du peuple noir
de W.E.B. Du Bois
Edition et traduction de
Magali Bessone,
La Découverte / Poche.
240 p., 11,50 ¤.