A l'heure où le
débat sur la
légalisation du
mariage gay et
la capacité des
couples
homoparentaux à
l'adoption
d'enfants permet
de prendre la
mesure d'un des
derniers
épisodes d'une
révolution
sexuelle amorcée
dans les années
1960, on peut
constater que la
question
longtemps taboue
des relations
sexuelles entre
adultes de même
sexe n'est plus
confinée à
l'imprécation
haineuse ou, en
réponse, au
militantisme
revendicatif.
Depuis le défilé
new-yorkais de
1970 - premier
anniversaire des
émeutes du
Stonewall, un
bar new-yorkais
où s'étaient
opposés
policiers et
homosexuels -,
la soif de
reconnaissance,
de
respectabilité
et de tolérance
a, certes,
acquis droit de
cité. Tandis que
la
mondialisation
de la communauté
gay, sa
visibilité
nouvelle et son
credo d'une
domination du
plaisir sexuel
bouleversent
radicalement la
donne, les
médias peinent à
trouver un ton
juste, entre la
caricature
méprisante et la
compassion "
psychomédicale "
envers ceux
qu'on tenait
depuis près de
deux siècles
pour de simples
pervers.
Aux discours
rares et
embarrassés qui
envisageaient au
mieux
l'homosexualité
comme un "
douloureux
problème " -
pour reprendre
l'intitulé de
l'émission de
Ménie Grégoire
sur RTL, le 10
mars 1971, qui
décida de la
naissance du
Front homosexuel
d'action
révolutionnaire
(FHAR) - succède
bientôt un autre
propos, terrible
mais
émancipateur
aussi. C'est le
paradoxal apport
de la
cauchemardesque
première
décennie des
ravages du sida.
Tenue pour un
" cancer gay ",
la maladie sonne
le glas de
l'insouciance
festive qui
avait transformé
les images de
l'homosexualité.
Elle révèle, par
le travail
exemplaire
d'associations
qui oeuvrent à
la prévention de
l'épidémie, le
problème
politique, au
sens le plus
plein du terme,
de la "
question
homosexuelle "
: droits du
couple,
logement,
assurance,
retraite,
héritage...
jusqu'à ouvrir,
en moins de
quinze ans, une
brèche dans
l'archétype
familial qu'on
n'imaginait pas
si fragile.
Dans le même
temps, l'intérêt
pour la vie
privée atteint
aussi les
sphères du
savoir. Tandis
que les
historiens,
derrière les
fameux
précédents de
Robert Mandrou
et Philippe
Ariès,
s'attachent à
percer les "
mentalités "
d'autrefois - on
préfère
désormais le
terme empathique
de "
sensibilités "
-, s'ouvre le
champ d'études
gays et
lesbiennes, qui
s'appuient sur
le travail sur
le " genre " que
prônent très tôt
certaines
universités
nord-américaines.
La France avance
plus timidement
et il fallut la
double tutelle
de Philippe
Ariès et de
Georges Duby
pour arracher au
strict
militantisme un
continent
occulté qui
méritait ses
historiens.
ENQUÊTE SUR
L'INVERSION
Qui dit Histoire dit
document. A l'heure
où Philippe Artières
livre une
passionnante édition
critique des
Lettres d'un inverti
allemand (1) -
31 missives
adressées, entre
janvier 1903 et juin
1908, par Georges
Apitzsch, jeune
étudiant désemparé,
au médecin lyonnais
Alexandre
Lacassagne,
philanthrope
convaincu qu'un
savoir sur la
sexualité ne peut
qu'être articulé sur
et avec le discours
des sujets observés
-, Michael Sibalis
rend hommage à l'un
des pionniers de
cette enquête sur
l'" inversion ",
Pierre Hahn
(1936-1981), en
préfaçant la
réédition de Nos
ancêtres les pervers,
paru chez Orban en
1979 (2).
Historien amateur -
et comme tel boudé
par l'université
comme par les
intellectuels gays,
malgré la défense
enflammée de Guy
Hocquenghem -, Hahn
tenta le premier une
histoire des
homosexuels
masculins français à
travers le XIXe
siècle, moment
charnière où le
sodomite, défini par
son activité
sexuelle, cède
devant l'homosexuel,
monstre pathologique
qu'il convient de
neutraliser, de "
guérir ", pour
préserver la santé
du corps social. Si
l'ouvrage a vieilli,
si sa documentation
paraît parfois
forcée, il
représente un
moment-clé de
l'historiographie.
On comprend que les
éditions H & O aient
sacrifié le
troisième volet des
annexes composées
par Hahn, soucieux
de livrer le plus
grand nombre de ces
textes voués aux
enfers des
chercheurs. Car les
deux qu'on y
trouvait bénéficient
désormais d'éditions
récentes exemplaires
- dont le Roman
d'un inverti-né,
préfacé par Emile
Zola (éd. A Rebours,
2005).
Sans qu'il soit déjà
l'heure des
synthèses,
mentionnons
l'entreprise de
Didier Godard, dont
l'Histoire des
sodomites (H &
O, 4 vol. 2001-2005)
traite de
l'homosexualité
masculine " de
l'avènement du
christianisme à la
Révolution française
". Et l'on
accueillera comme un
signe de vitalité la
parution en français
d'Une histoire de
l'homosexualité,
collectif dirigé par
Robert Aldrich,
quelques mois après
sa publication chez
Thames & Hudson.
Professeur
d'histoire
européenne à
l'université de
Sydney, Aldrich
s'est entouré
d'historiens, de
philosophes et
d'historiens d'art,
venus de tous les
horizons et plus ou
moins spécialisés
dans les études gays
et lesbiennes, ce
qui garantit un
pluralisme qui fait
le charme de
l'ouvrage, clair,
accessible et
remarquablement
illustré - on est
souvent admiratif
devant la pertinence
du contrepoint
visuel au propos
savant, ce qui n'est
pas si commun dans
le genre " beaux
livres ".
En treize chapitres,
le projet est tenu :
lire le passé des
gays et lesbiennes
comme révélateur de
constructions et
attitudes
spécifiques à chaque
époque (pratique
occasionnelle,
circonstancielle ou
récurrente, qu'on
comprend, excuse ou
stigmatise en péché,
maladie ou tare
incurable) mais
aussi proposer un
" voyage à travers
le temps et les
continents de
l'homosexualité ".
Aussi retrouve-t-on
l'effet de miroir
que la fable
mythologique permet
dans le monde grec
ancien, mais aussi
des évocations de la
" troupe sacrée "
des amants
thébains, de la
figure pédérastique
et de la promiscuité
des gymnases. Plus
tard, le Moyen Age
sera le temps du
grand écart entre la
sévérité envers les
sodomites et la
tolérance de fait.
Si l'époque moderne
comme l'ère
contemporaine osent
la vision
synthétique - belles
contributions de
Michael Sibalis et
de Florence Tamagne
notamment -, on
découvre avec profit
le regard de Brett
Genny Beemyn sur le
cas américain, ainsi
que l'étude de
Vincenzo Patanè sur
le Moyen-Orient et
l'Afrique du Nord,
de l'utopie érotique
célébrée par Pierre
et Gilles à la
répression accrue
sous l'influence du
fondamentalisme
religieux.
Reste que les
derniers mots de
Gert Hekma, sur le
monde gay depuis
1980, abordent sans
fard les débats en
cours, mesurent les
avancées, pointent
les paradoxes (la
réalité charnelle se
réfugie dans
l'illusoire virtuel
avec chat et
messagerie sur
Internet) comme les
zones d'ombre
justifiant le
militantisme de
certains chercheurs
: la domination de
l'idéologie
hétérosexiste
demeure et que
l'homophobie, mot
barbare qui suppose
la haine de soi, ne
cède pas. Voilà donc
une étape,
seulement,
collective et
lucide, sur un champ
qui appelle autant
de rigueur que de
vigilance au vu de
ce qu'il révèle des
sociétés humaines.
Philippe-Jean
Catinchi
UNE HISTOIRE DE
L'HOMO- SEXUALITÉ
(Gay Life and
Culture : A World
History)
sous la direction de
Robert Aldrich
Traduit de l'anglais
par Pierre
Saint-Jean
et Paul Lepic,
Seuil, 384 p., 50 ¤.
(1) Lettres d'un
inverti allemand au
docteur Lacassagne,
de Georges Apitzsch.
Edition établie par
Philippe Artières,
EPEL (26, rue
Madame, 75006
Paris), 128 p., 18
¤. (2) Nos ancêtres
les pervers. La vie
des homosexuels sous
le Second Empire, de
Pierre Hahn. H & O,
" Histoire ", 224
p., 19 ¤.