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Voyages en homosexualités


Gay Pride Paris

Plusieurs ouvrages, parmi lesquels la remarquable " Histoire de l'homosexualité " dirigée par Robert Aldrich, rendent compte de l'importance d'un nouveau champ d'études


 
Vers l'égalité des sexes

 

 

Toujours annoncée, sans cesse retardée, l'égalité des sexes est l'une des rares perspectives qui continuent de nourrir l'espérance progressiste. Or malgré de multiples avancées et d'indéniables acquis, les discriminations liées au genre demeurent largement inentamées, y compris en Occident : " Si un slogan devait résumer le phénomène de persistance des inégalités entre les sexes, le plus adapté ne serait sans doute pas celui des cigarettes Virginia Slims : "You came a long way, baby" ("T'es revenue de loin, ma petite"), mais plutôt celui du métro londonien : "Mind the gap !" ("Attention à l'écart !") ", note ainsi l'historienne Ilana Löwy dans L'Emprise du genre. Masculinité, féminité, inégalité, ouvrage qui paraît aux éditions La Dispute (" Le genre du monde ", 288 p., 23 ¤). Croisant sociologie et anthropologie, travaux féministes et études postcoloniales, l'auteur affirme la nécessité de percevoir la domination masculine non pas comme un bloc homogène, mais à la manière d'une " entité hybride, contestée, et, de ce fait, dotée d'une importante capacité de mutation et d'ajustement ".

A l'heure où le débat sur la légalisation du mariage gay et la capacité des couples homoparentaux à l'adoption d'enfants permet de prendre la mesure d'un des derniers épisodes d'une révolution sexuelle amorcée dans les années 1960, on peut constater que la question longtemps taboue des relations sexuelles entre adultes de même sexe n'est plus confinée à l'imprécation haineuse ou, en réponse, au militantisme revendicatif. Depuis le défilé new-yorkais de 1970 - premier anniversaire des émeutes du Stonewall, un bar new-yorkais où s'étaient opposés policiers et homosexuels -, la soif de reconnaissance, de respectabilité et de tolérance a, certes, acquis droit de cité. Tandis que la mondialisation de la communauté gay, sa visibilité nouvelle et son credo d'une domination du plaisir sexuel bouleversent radicalement la donne, les médias peinent à trouver un ton juste, entre la caricature méprisante et la compassion " psychomédicale " envers ceux qu'on tenait depuis près de deux siècles pour de simples pervers.

Aux discours rares et embarrassés qui envisageaient au mieux l'homosexualité comme un " douloureux problème " - pour reprendre l'intitulé de l'émission de Ménie Grégoire sur RTL, le 10 mars 1971, qui décida de la naissance du Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR) - succède bientôt un autre propos, terrible mais émancipateur aussi. C'est le paradoxal apport de la cauchemardesque première décennie des ravages du sida. Tenue pour un " cancer gay ", la maladie sonne le glas de l'insouciance festive qui avait transformé les images de l'homosexualité. Elle révèle, par le travail exemplaire d'associations qui oeuvrent à la prévention de l'épidémie, le problème politique, au sens le plus plein du terme, de la " question homosexuelle " : droits du couple, logement, assurance, retraite, héritage... jusqu'à ouvrir, en moins de quinze ans, une brèche dans l'archétype familial qu'on n'imaginait pas si fragile.

Dans le même temps, l'intérêt pour la vie privée atteint aussi les sphères du savoir. Tandis que les historiens, derrière les fameux précédents de Robert Mandrou et Philippe Ariès, s'attachent à percer les " mentalités " d'autrefois - on préfère désormais le terme empathique de " sensibilités " -, s'ouvre le champ d'études gays et lesbiennes, qui s'appuient sur le travail sur le " genre " que prônent très tôt certaines universités nord-américaines. La France avance plus timidement et il fallut la double tutelle de Philippe Ariès et de Georges Duby pour arracher au strict militantisme un continent occulté qui méritait ses historiens.

 

ENQUÊTE SUR L'INVERSION

 

Qui dit Histoire dit document. A l'heure où Philippe Artières livre une passionnante édition critique des Lettres d'un inverti allemand (1) - 31 missives adressées, entre janvier 1903 et juin 1908, par Georges Apitzsch, jeune étudiant désemparé, au médecin lyonnais Alexandre Lacassagne, philanthrope convaincu qu'un savoir sur la sexualité ne peut qu'être articulé sur et avec le discours des sujets observés -, Michael Sibalis rend hommage à l'un des pionniers de cette enquête sur l'" inversion ", Pierre Hahn (1936-1981), en préfaçant la réédition de Nos ancêtres les pervers, paru chez Orban en 1979 (2).

Historien amateur - et comme tel boudé par l'université comme par les intellectuels gays, malgré la défense enflammée de Guy Hocquenghem -, Hahn tenta le premier une histoire des homosexuels masculins français à travers le XIXe siècle, moment charnière où le sodomite, défini par son activité sexuelle, cède devant l'homosexuel, monstre pathologique qu'il convient de neutraliser, de " guérir ", pour préserver la santé du corps social. Si l'ouvrage a vieilli, si sa documentation paraît parfois forcée, il représente un moment-clé de l'historiographie. On comprend que les éditions H & O aient sacrifié le troisième volet des annexes composées par Hahn, soucieux de livrer le plus grand nombre de ces textes voués aux enfers des chercheurs. Car les deux qu'on y trouvait bénéficient désormais d'éditions récentes exemplaires - dont le Roman d'un inverti-né, préfacé par Emile Zola (éd. A Rebours, 2005).

Sans qu'il soit déjà l'heure des synthèses, mentionnons l'entreprise de Didier Godard, dont l'Histoire des sodomites (H & O, 4 vol. 2001-2005) traite de l'homosexualité masculine " de l'avènement du christianisme à la Révolution française ". Et l'on accueillera comme un signe de vitalité la parution en français d'Une histoire de l'homosexualité, collectif dirigé par Robert Aldrich, quelques mois après sa publication chez Thames & Hudson.

Professeur d'histoire européenne à l'université de Sydney, Aldrich s'est entouré d'historiens, de philosophes et d'historiens d'art, venus de tous les horizons et plus ou moins spécialisés dans les études gays et lesbiennes, ce qui garantit un pluralisme qui fait le charme de l'ouvrage, clair, accessible et remarquablement illustré - on est souvent admiratif devant la pertinence du contrepoint visuel au propos savant, ce qui n'est pas si commun dans le genre " beaux livres ".

En treize chapitres, le projet est tenu : lire le passé des gays et lesbiennes comme révélateur de constructions et attitudes spécifiques à chaque époque (pratique occasionnelle, circonstancielle ou récurrente, qu'on comprend, excuse ou stigmatise en péché, maladie ou tare incurable) mais aussi proposer un " voyage à travers le temps et les continents de l'homosexualité ".

Aussi retrouve-t-on l'effet de miroir que la fable mythologique permet dans le monde grec ancien, mais aussi des évocations de la " troupe sacrée " des amants thébains, de la figure pédérastique et de la promiscuité des gymnases. Plus tard, le Moyen Age sera le temps du grand écart entre la sévérité envers les sodomites et la tolérance de fait.

Si l'époque moderne comme l'ère contemporaine osent la vision synthétique - belles contributions de Michael Sibalis et de Florence Tamagne notamment -, on découvre avec profit le regard de Brett Genny Beemyn sur le cas américain, ainsi que l'étude de Vincenzo Patanè sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, de l'utopie érotique célébrée par Pierre et Gilles à la répression accrue sous l'influence du fondamentalisme religieux.

Reste que les derniers mots de Gert Hekma, sur le monde gay depuis 1980, abordent sans fard les débats en cours, mesurent les avancées, pointent les paradoxes (la réalité charnelle se réfugie dans l'illusoire virtuel avec chat et messagerie sur Internet) comme les zones d'ombre justifiant le militantisme de certains chercheurs : la domination de l'idéologie hétérosexiste demeure et que l'homophobie, mot barbare qui suppose la haine de soi, ne cède pas. Voilà donc une étape, seulement, collective et lucide, sur un champ qui appelle autant de rigueur que de vigilance au vu de ce qu'il révèle des sociétés humaines.

Philippe-Jean Catinchi

 

UNE HISTOIRE DE L'HOMO- SEXUALITÉ

(Gay Life and Culture : A World History)

sous la direction de Robert Aldrich

Traduit de l'anglais par Pierre Saint-Jean

et Paul Lepic, Seuil, 384 p., 50 ¤.

(1) Lettres d'un inverti allemand au docteur Lacassagne, de Georges Apitzsch. Edition établie par Philippe Artières, EPEL (26, rue Madame, 75006 Paris), 128 p., 18 ¤. (2) Nos ancêtres les pervers. La vie des homosexuels sous le Second Empire, de Pierre Hahn. H & O, " Histoire ", 224 p., 19 ¤.
 

 

© Le Monde des livres le 03/11/06

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