L'anthropologue
Julien Bonhomme décrypte avec brio
la diffusion de la rumeur des "
voleurs de sexe " au Gabon
Si l'anthropologie donne maintenant
lieu à de grandes commémorations
officielles, elle n'en demeure pas
moins capable de se saisir de
petites questions excitantes. Elle
porte son regard sur des faits
insolites et conduit à les penser
autrement, prolongeant l'excitation
de départ en stimulation
intellectuelle. Elle dispose pour
cela de deux " techniques de
dépaysement ", pour reprendre une
formule de Claude Lévi-Strauss :
l'enquête de terrain, qui implique
l'immersion longue dans un lieu, et
le déplacement contrôlé, qui permet
la généralisation par comparaison
avec d'autres sites.
Prenons un jeune ethnologue et une
nouvelle affriolante. Julien
Bonhomme a fait sa thèse sur
l'initiation rituelle au Gabon.
Alors qu'il se trouve sur le
terrain, en 2001, il découvre ce
titre dans un quotidien local : "
Les "voleurs de sexe" plongent
Port-Gentil dans la psychose. "
De quoi s'agit-il ? Un homme a été
lynché par la foule pour avoir fait
disparaître le sexe de trois
personnes qu'il venait de saluer,
tandis qu'au commissariat un garçon
s'est plaint de ne plus avoir
d'érection suite à un " vol de sexe
". Les habitants cessent de se
serrer la main, ou, s'ils le font,
vérifient ensuite que leurs parties
génitales sont " bien en place ".
Devant une telle nouvelle, le
lecteur occidental oscillera entre
deux attitudes : ou bien il
reconnaîtra les traits d'une
psychose collective universelle,
comme celle qui semble frapper
aujourd'hui les pays confrontés à la
grippe A, ou bien il y verra une
inquiétude typiquement africaine due
aux traumatismes que la colonisation
et le sida ont infligés à la
virilité.
La démarche de Julien Bonhomme est
tout autre. Ayant travaillé sur la
perception des menaces invisibles
dans les rituels de lutte contre la
sorcellerie, il s'intéresse aux
mécanismes psychologiques qui
déclenchent ces croyances dans des
situations données. Il réunit un
corpus d'articles de journaux pour
suivre la façon dont la rumeur
apparaît au Nigeria dans les années
1970, puis se diffuse dans tout le
continent. La force de sa méthode
consiste donc à traiter la rumeur de
vol de sexe comme un fait social
relevant d'une explication
rationnelle articulant le local et
le global.
L'hypothèse de Julien Bonhomme est
énoncée très clairement : les
rumeurs de " vol de sexe " sont
déclenchées par des interactions
entre inconnus dans l'espace public
de la ville. Elle est empruntée au
sociologue américain Erving Goffman
(1922-1982), qui, à la suite de
Georg Simmel, a analysé les "
relations de trafic " en milieu
urbain. Selon lui, pour gérer les
risques de collision et
d'empiétement sur l'intégrité
personnelle, les passants doivent
garder une réserve et ne pas trop
manifester leurs intentions. Ainsi,
la rumeur de " vol de sexe " naît
lorsque la rupture de la bonne
distance conduit à prêter aux
inconnus de mauvaises intentions.
Or, dans les villes africaines, dit
Julien Bonhomme, cette distance est
plus courte qu'en Europe, ce qui
donne lieu à des scènes
inconcevables ailleurs. Au Soudan,
par exemple, un homme a senti son
pénis disparaître après s'être
brossé les cheveux avec le peigne
d'un inconnu. Le journaliste qui
rapporte la rumeur commente : " Quel
idiot ! Comment peut-on se brosser
la tête avec le peigne d'un inconnu,
alors que même des parents évitent
normalement d'utiliser le même
peigne ! " La rumeur réaffirme donc
la norme de bonne distance au moment
où elle est violée.
En ce sens, la rumeur se distingue
du ragot. Celui-ci circule dans un
milieu familial clos, où les
relations sont régies par des règles
de parenté ; c'est pourquoi le ragot
dédouble la famille par un réseau de
forces mystiques que seuls
contrôlent le sorcier africain ou la
commère européenne. La rumeur, elle,
se déclenche au contraire dans un
milieu urbain où les interactions
sont faiblement encadrées : la
menace invisible ne vient pas des
esprits surnaturels, mais des
rencontres avec les inconnus.
L'anthropologue britannique Edward
Evans-Pritchard (1902- 1973),
reprenant les analyses du philosophe
Lucien Lévy-Bruhl (1857-1939), a
montré que la sorcellerie permet de
gérer les situations d'insécurité en
expliquant les événements troublants
par des agents invisibles. Selon
Julien Bonhomme, la rumeur de vol de
sexe adapte donc la croyance en la
sorcellerie aux nouveaux
environnements urbains, caractérisés
par une " insécurité
interactionnelle ".
Reste à expliquer les phénomènes de
lynchage qui font passer de la
croyance à l'action. Pour analyser
les frissons ressentis par les
auteurs des violences lors du
contact avec le voleur présumé,
Julien Bonhomme reprend la
description, proposée par Charles
Baudelaire et Walter Benjamin, de la
foule comme " immense réservoir
d'électricité ". Selon lui, le
danger des relations en milieu
urbain suscite des comportements d'"
agression préventive ", qui
conduisent à une nervosité
permanente.
Il suffit donc d'une rencontre qui
tourne mal pour que cette nervosité
se décharge sur un individu, avant
d'être propagée par d'autres
protagonistes. Lorsque la police
intervient, elle peut faire retomber
la colère publique, ou au contraire
la relancer en arrêtant aussi bien
les accusés que les victimes, ce
renversement des rôles produisant un
changement de polarité de la
décharge électrique. Les médias
africains, dont Julien Bonhomme
montre bien la diversité,
transforment la rumeur en scandale,
en identifiant la victime au peuple
menacé et l'agresseur inconnu à la
figure de l'étranger. La rumeur
locale devient ainsi nationale puis
transnationale.
Formules réductrices
A travers des documents étonnants,
souvent drôles, et à l'aide d'une
argumentation rigoureuse, Julien
Bonhomme renouvelle les analyses
classiques de la rumeur en
articulant les avancées récentes en
psychologie, en sociologie et en
anthropologie. Le caractère
anecdotique du cas étudié et la
brièveté de l'analyse ne doivent pas
masquer l'ampleur de son projet :
replacer les croyances apparemment
irrationnelles dans " le champ
possible des interactions ", dont
l'étude des villes africaines livre
une modalité singulière.
Il reprend l'ambition explicative de
l'" épidémiologie des
représentations " proposée par
l'anthropologue Dan Sperber, qui a
analysé les " facteurs
psychologiques " des croyances (leur
consistance interne) en laissant de
côté les " facteurs écologiques "
(le rôle de l'environnement). Il
fait ainsi revenir au terrain des
anthropologues trop souvent fascinés
par les tests en laboratoire.
On peut regretter que cette visée
explicative donne lieu à des
formules parfois réductrices, comme
celle-ci : " Le vol de sexe n'est
rien d'autre que la sorcellerie du
trafic urbain. " Si de tels
raccourcis ont l'avantage de la
clarté provocatrice, ils ont
l'inconvénient de ramener des
phénomènes jouant sur plusieurs
échelles à des mécanismes agissant
en dernière instance.
Au terme du livre, le lecteur a
envie de demander à l'ethnologue : y
croit-il ou pas - à la rumeur, mais
aussi à son explication ? Peut-être
ne fait-il que substituer une peur -
celle de la ville - à une autre -
celle de la castration.
L'explication est ici indissociable
de l'interprétation. Mais en
traduisant ainsi une croyance
apparemment irrationnelle dans un
langage plus ordinaire,
l'anthropologie prolonge cette
petite hésitation que nous avons à
l'égard de nos peurs, et qui permet
de nous en déprendre.
Frédéric Keck
Les Voleurs de sexe
Anthropologie d'une rumeur africaine
de Julien Bonhomme
Extraits
" La rumeur évoque non pas tellement
une crise générale de la
masculinité, mais plutôt une
certaine forme de précarité : le
risque de ne plus pouvoir s'affirmer
comme des hommes face aux femmes en
exhibant un membre viril capable
d'érection. Le témoignage de cet
homme qui prétend que l'on vient de
lui voler son pénis est éloquent :
la victime, larmes aux yeux, ne
cessait de clamer : "Que va dire ma
femme ?" "
" Les Voleurs de sexe ", p. 45.
" Les individus qui composent la
foule ne partagent aucun intérêt
commun au-delà des représailles
contre le voleur de sexe : une fois
le présumé coupable lynché, la
mobilisation collective retombe et
la foule se disperse bien vite. Ce
type de lien social transitoire
correspond particulièrement bien aux
espaces publics urbains : par
opposition à la solidarité organique
qui structure les petits groupes
d'interconnaissance, la vie sociale
y est régie par une alternance entre
l'atomisation d'une multitude
anonyme et disparate et la formation
épisodique de communautés que l'on
pourrait qualifier d'éphémères ou
d'instantanées. La foule se défait
donc généralement aussi vite qu'elle
s'était formée et chacun retourne à
ses occupations, jusqu'au prochain
incident. "
" Les Voleurs de sexe ", p. 81.