Au premier plan, un petit
jardin délicieusement
british : pelouse vert
salade et balancelle
blanche, pas japonais,
fleurs en pots - doux comme
un coin du Devon. Et puis,
juste à côté, presque appuyé
contre la clôture, le
fouillis sonore et visuel si
familier en Inde : symphonie
de klaxons, fils électriques
lâchés en vrac le long des
immeubles, tas de briques au
bord des trottoirs,
constructions éternellement
en cours et, parfois même,
suspendus aux avancées des
toits, deux ou trois vilains
singes beiges, qui montrent
leur derrière pelé aux
passants. Angleterre ? Inde
? A l'entrée d'un quartier
résidentiel (et gardé) de
Noida, ville mitoyenne de
New Delhi, la demeure des
parents de Vikram Seth fait
partie de ces lieux
innombrables où des mondes
se chevauchent.
Fraiche et pleine
d'ombres, la maison où vit
l'écrivain - du moins,
lorsqu'il est en Inde - n'a
rien d'exceptionnel.
Simplement, elle donne une
idée de la manière dont
s'est bâti l'homme : comme
une sorte de puzzle où
s'emboîteraient des pièces
typiquement occidentales et
d'autres plus manifestement
orientales. Auteur acclamé
d'un premier roman superbe
et monumental (Un garçon
convenable, Grasset,
1995) qui a fait de lui l'un
des écrivains les plus
célèbres et les plus enviés
de son pays, Vikram Seth
n'est pourtant pas, à
proprement parler, le
produit de deux cultures.
Plutôt le fils composite (et
rétif aux étiquettes) d'un
pays formidablement pluriel,
où cohabitent des influences
très différentes.
Grandi dans une famille
très éduquée (sa mère fut
juge, fait très rare pour
une femme de son époque),
Vikram Seth a reçu la
formation classique d'un
garçon - brillant - de bonne
famille indienne. Collège
anglophone, université à
Oxford, puis en Californie.
Aujourd'hui, l'écrivain se
partage entre l'Inde et
l'Angleterre, où il possède
deux résidences (une à
Londres et une à Salisbury).
Pour découper son emploi du
temps, pas de règle stricte
: " Je vis en ricochets.
Un jour à Londres, un jour à
Delhi. Je ne suis pas très
discipliné ! " Très
petit, le visage frêle et
presque sans rides, une
ossature aussi délicate que
celle d'un enfant, Vikram
Seth pourrait facilement
passer pour un homme de 35
ans. Il en a pourtant
bientôt 55, quatre livres
publiés en France, certains
encore à traduire (dont un
roman entièrement en vers,
Golden Gate, qui doit
paraître chez Grasset) et
tout un passé mosaïque, à
cheval sur les frontières et
les langues.
Difficile de le situer.
Lui-même n'y tient
visiblement pas, préférant
esquiver les questions qui
pourraient l'installer ici
ou là. Comme s'il s'agissait
de rester, le plus possible,
un oiseau sur la branche,
entièrement libre à la fois
de ses mouvements et de ses
pensées, de ses préférences
et, qui sait, de ses
caprices. Comme s'il fallait
éviter de se laisser
enfermer dans le rôle de
l'Indien de service, voire
de l'Anglo-Indien ou du
n'importe quoi de
circonstance.
" Les racines d'un
individu peuvent être comme
celles d'un banian,
indique-t-il dans un
sourire. On peut en avoir
plusieurs. Surtout dans un
pays comme l'Inde, si plein
de racines... " Les
siennes plongent là où sont
ses souvenirs et les langues
qu'il a accumulées :
l'anglais, le hindi, le
sanskrit, un peu de
français, l'allemand et même
le chinois, après deux ans
passés à l'université de
Nanjing, dans la province du
Jiangsu. Parti faire une
enquête sur la démographie
d'une petite ville chinoise,
pour nourrir la thèse
d'économie commencée à
Stanford, Vikram Seth a vécu
là-bas au tout début des
années 1980. " Les
autorités locales voulaient
obliger les étrangers à se
tenir dans des logements
séparés, raconte-t-il.
Moi, je préférais être
avec les étudiants chinois.
Comme je sais que les
Chinois aiment les
règlements, j'ai dit que mon
gouvernement m'interdisait
de loger à part. Et quand
j'en avais assez d'être au
milieu des crachats et du
bruit, je regagnais ma
chambre officielle. "
Ici et là, citoyen de
l'entre-deux, rarement à
poste fixe malgré son
caractère " plutôt
sédentaire de nature ".
" Parfois, dit-il,
rêveur, je me demande à
quoi m'ont servi tous ces
vagabondages, si ce n'est à
amasser des matériaux pour
de futures nostalgies. "
Ou bien à écrire des livres.
De son séjour chinois, il a
gardé l'amour de la
calligraphie - qu'il
pratique dans de grands
cahiers reliés de toile
noire - mais aussi Le Lac
du ciel (Grasset, 1996),
un récit de voyage plein de
finesse. " C'est mon père
qui m'avait donné cette
idée, moi je ne pensais pas
du tout écrire un livre
là-dessus. " Le père, un
charmant monsieur vêtu d'un
pull rouge, s'occupe de
répondre au téléphone et
d'accueillir les visiteurs.
Il passe et repasse dans la
pièce, informant (en
anglais) son fils d'une
chose ou l'autre - par
exemple qu'une de ses tantes
vient d'arriver.
Embrassades, brèves
effusions. La famille,
apparemment, constitue un
point d'ancrage important
dans cette vie fluctuante.
C'est d'ailleurs en
plongeant dans les souvenirs
d'un de ses oncles que
Vikram Seth a conçu son
dernier livre, qui n'est pas
un roman.
CHAOS DE LA GUERRE
Au lieu de s'en tenir à
ses propres "
vagabondages ", l'auteur
a donc emprunté ceux d'un
autre exilé. Ou de deux
autres, faudrait-il dire :
ceux de Shanti Behari Seth,
frère de son grand-père, et
ceux de sa femme, Helga
Gerda Caro. Le premier parti
d'Inde pour faire ses études
dentaires en Europe, et la
seconde, une jeune juive
allemande, miraculeusement
arrivée en Angleterre à la
veille de la deuxième guerre
mondiale. Tous deux pris
dans les chaos de la guerre,
de l'exil et d'une relation
amoureuse compliquée.
Croisant des lettres de sa
tante retrouvées après sa
mort et les récits de son
oncle, alors âgé, l'écrivain
s'est livré à une
reconstitution très
émouvante de ce qui ne peut,
au fond, être reconstruit :
la vie d'autrui, les
sentiments qui l'ont guidée,
sa vérité, ses joies et ses
chagrins. " J'ai d'abord
voulu leur rendre justice, à
eux, explique l'auteur,
qui apparaît lui-même comme
l'un des protagonistes du
livre, puis le sujet m'a
fasciné. Ces deux vies
représentaient plus
qu'elles-mêmes : tout un
monde de choix moraux, de
problèmes éthiques. "
Comme la poésie, dont les
règles imposent des
contraintes, ce récit
biographique l'a éloigné de
la liberté propre au roman.
" Pourtant, cela m'a
procuré une autre forme de
liberté. confie-t-il.
Je pouvais sélectionner des
faits, les organiser, mais
pas les changer ni me
débarrasser de ceux qui me
paraissaient presque
invraisemblables. J'ai donc
été obligé de tourner autour
d'eux, de spéculer, de faire
marcher mon imagination. "
Peut-on concevoir un
dentiste manchot ? Ou des
lettres retrouvées dans une
malle, après la mort de leur
auteur ? Trop romanesque,
presque invraisemblable et
cependant véridique. Quelle
que soit l'imagination dont
il a fait preuve, quel que
soit son souci d'exactitude
(il est allé jusqu'aux
archives du Mémorial de Yad
Vachem, à Jérusalem, pour
trouver des documents
relatifs à la famille
allemande de sa tante),
Vikram Seth n'a néanmoins
pas pu reconstituer l'énigme
" impossible à résoudre "
qui gît au coeur de toute
existence. Il a dû accepter
cette " pénombre ",
cette " incertitude "
qui donnent tout son charme
à son livre.
L'écriture dont il fait
usage pour tenter de percer
ce mystère est classique,
limpide, à peine trouée de
quelques mots étrangers. En
tout cas, " aussi claire
que possible ". "
Voyez-vous cette fenêtre ?,
demande Vikram Seth en
montrant la baie qui ouvre
sur le jardin. Si elle
était faite de vitrail, elle
serait belle, mais on ne
verrait pas au travers. On
ne pourrait admirer le
jardin. Moi je veux que mon
écriture laisse passer la
lumière. " C'est la
langue d'un lettré, qui
parle chinois, dessine à la
perfection, chante (d'une
fort jolie voix) des
Lieder de Schubert et
des chants traditionnels
indiens, se plaît à croire
que l'exil volontaire (le
sien ou celui de son oncle)
n'est en rien facteur de
douleur. Seulement de
richesse et d'une forme de
jouissance - l'exultation de
pouvoir s'approprier des
cultures et des savoirs
nouveaux, comme le fit
l'oncle en apprenant le
latin à toute vitesse, puis
Vikram, quarante ans plus
tard, avec la langue
allemande. Tout de même,
s'il fallait absolument
choisir un seul pays, Vikram
Seth opterait pour l'Inde.
" L'endroit, dit-il,
où je me sens le plus chez
moi. " Rien de plus - comme
si toute autre définition
pouvait passer pour " un
patriotisme déplacé " -,
mais rien de moins non plus.
Raphaëlle Rérolle
DEUX VIES (Two Lives)
de Vikram Seth.
Traduit de l'anglais
par Dominique Vitalyos,
Albin Michel, 592 p.,
22,80 ¤.
1952
: Naissance à Calcutta
1969 : Etudes de
philosophie et d'économie à
Oxford, puis en Californie.
1980 : Premier recueil de
poèmes.
1983 : Le Lac du ciel
(Grasset, 1996), récit de
voyage.
1986 : Premier roman, en
vers, The Golden Gate.
1993 : Un garçon
convenable, prix des
écrivains du Commonwealth
(Grasset, 1995)
1999 : Quatuor (Grasset,
2006)