"
Petit-nègre " et romans
" y a bon "
En
arrière-plan du débat
sur l'héritage de la colonisation,
l'imaginaire linguistique qu'elle
a construit
Le
débat actuel qui réexamine
l'héritage de la colonisation
oublie souvent l'imaginaire linguistique
qu'elle a construit. Il charrie pourtant
bien des stéréotypes,
le plus connu étant peut-être
le parler " petit-nègre
", popularisé par le célèbre
" y a bon Banania ". On
connaît moins les différents
relais qui ont construit ce stéréotype,
avec lequel ceux qui se sont lancés
dans ce que l'on a appelé l'"
aventure coloniale " ont débarqué
sur ce continent, et parmi ces relais
toute une littérature d'aventures,
qui a rempli d'images la bibliothèque
intérieure de ces " fous
d'Afrique ", comme les appelle
le journaliste Jean de La Guérivière:
" En avisant un Noir de forte
encolure qui, assis sur une de ses
cantines renversées, fume nonchalamment
un brûle-gueule noirci, il lui
dit en style télégraphique
- car ses lectures lui ont enseigné
que les Noirs ne parlent qu'au mode
infinitif - "Toi porter mes bagages
à la douane, moi payer toi".
" (Maurice Delafosse, Broussard
ou les états d'âme d'un
colonial.)
C'est
justement Maurice Delafosse, administrateur
colonial et linguiste (1870-1926),
qui publie la première description
linguistique de ce fameux " petit-nègre
", dans un ouvrage publié
en 1904. Il l'appelle également
" français tirailleur
" par référence
aux tirailleurs sénégalais,
dont il serait le jargon. Il décrit
ce parler, qui se distingue par l'usage
des pronoms toniques et des verbes
à l'infinitif, comme une "
simplification naturelle et rationnelle
de notre langue si compliquée
". " Comment voudrait-on
qu'un Noir, poursuit-il, dont la langue
est d'une simplicité rudimentaire
et d'une logique presque toujours
absolue, s'assimile rapidement un
idiome aussi raffiné et illogique
que le nôtre ? C'est bel et
bien le Noir - ou, d'une manière
plus générale, le primitif
- qui a forgé le petit-nègre,
en adaptant le français à
son état d'esprit. " Et
il finit son introduction sur ces
mots : " Si nous voulons nous
faire comprendre vite et bien, il
nous faut parler aux Noirs en nous
mettant à leur portée,
c'est-à-dire leur parler petit-nègre.
" Une telle position a pu donner
lieu à bien des aberrations.
Le petit-nègre s'est ainsi
retrouvé être l'objet
d'un enseignement au sein de l'armée
coloniale (on parlait plus pudiquement
de " français simplifié
"). Il en existe un manuel, publié
en 1916, de type méthode Assimil,
qui permettait de rapidement connaître
les rudiments de ce jargon et qui
était proposé aux officiers
français pour leur permettre
de communiquer avec leurs tirailleurs.
On
y lit notamment en vis-à-vis
des traductions de français
standard à français-tirailleur
:
"
Français standard : La sentinelle
doit se placer pour bien voir et se
laisser voir.
Français
tirailleur : Sentinelle y a besoin
chercher bonne place. Ennemi y a pas
moyen mirer lui ; Lui y a moyen mirer
tout secteur pour lui. " Au sein
de l'armée, il n'a certes pas
manqué d'officiers de bon sens
pointant le fait que dire toi y en
a balayer la chambre n'a rien de simplifié
par rapport à la bonne vieille
tournure impérative: balaie
la chambre...
Mais
l'aventure linguistique du "
petit-nègre " ne s'arrête
pas là : le français
tirailleur et le personnage du tirailleur
sénégalais intègrent
bientôt la culture populaire
française hexagonale, avec
le lancement de la boisson chocolatée
" Banania " en 1914. La
mémoire collective française
garde ainsi l'image du visage hilare
d'un Noir en uniforme de tirailleur,
au-dessus du slogan " Y a bon
Banania ". Cette campagne de
réclame s'appuyait sur la popularisation
des tirailleurs sénégalais,
dont les exploits guerriers furent
magnifiés par la presse durant
la première guerre mondiale,
et qui nouèrent des liens avec
la population civile lors de leurs
hivernages méditerranéens,
à Marseille, Fréjus,
Nice et Menton. Outre un cliché
publicitaire, ce personnage du tirailleur
va devenir le héros d'une littérature
coloniale, écrite par des coloniaux,
militaires ou fonctionnaires, mais
également le protagoniste de
plusieurs romans populaires, que j'appelle
romans " y a bon ", dont
le célèbre Mahmadou
Fofana, publié en 1928 par
Raymond Escholier, écrivain
à succès et essayiste.
L'un des ressorts comiques de ce genre
de romans est la mise en scène
de dialogues menés entièrement
en " petit-nègre "
:
"
Samba, comment s'appelle ton village
?
-
Mon lieutenant, lui s'appelle Doundia,
cercle de Kindia.
-
Ça y a bon village ?
-
Ah ! mon lieutenant, ça y a
bon trop !
-
Toi y en a gagner papa, maman, là-bas
?
-
Pardon, mon lieutenant, mon papa et
mon maman sont morts. Moi y en a gagné
seulement mon grand frère.
-
Comment s'appelle-t-il ?
-
Lui s'appelle Bokari Kamara. Lui y
en a bon trop. Lui y en a gagné
trois moussos ! "
Cette
littérature peut faire sourire
aujourd'hui. Il ne faut pourtant pas
en oublier l'impact idéologique.
Ces romans se trouvaient sur les rayonnages
de la bibliothèque de l'Ecole
coloniale (devenue, à partir
de 1934, Ecole nationale de la France
d'outre-mer), créée
en 1889 et qui, surtout à partir
de la fin de la première guerre
mondiale, a formé les administrateurs
envoyés dans l'Empire français,
en Asie ou en Afrique. Ils attestent
de la circulation d'un certain type
de savoir et participent de la construction
progressive d'un imaginaire collectif
colonial français.
D'une
certaine manière, l'apparition
du terme " petit-nègre
" dans les dictionnaires français
au tournant des années 1930
entérine ce processus (on sait
que les dictionnaires sont un bon
reflet des stéréotypes
langagiers et sociaux). L'expression
apparaît ainsi à l'entrée
" nègre " du Larousse
du XXesiècle, publié
en 1928, avec cette définition:
" Français élémentaire
qui est usité par les Nègres
des colonies. " Mais le "
petit-nègre " n'est pas
l'apanage des seuls " Nègres
" ou Africains. Progressivement,
et avant de prendre un sens dérivé
de charabia, il en vient à
qualifier toutes les variétés
de français parlées
par des peuples colonisés et
apparaît dans des formes populaires
et racistes de représentation
de parler de " peu évolué
" ou de " sauvage ",
comme par exemple dans la bande dessinée,
aussi bien pour typifier des Africains
(la première version de Tintin
au Congo d'Hergé en est l'exemple
archiconnu) que des Indiens d'Amérique.
Autre emblème : l'énoncé
stéréotypé proposé
comme exemple dans Le Petit Robert,
qui repose sur une étrange
ambiguïté : " Moi
pas vouloir quitter pays " (Le
Petit Robert, édition de 1993).
En effet, l'exemple du dictionnaire
(qui ne cite pas ses sources) n'est
en rien un énoncé "
naturel ", mais un extrait d'une
chanson d'Edith Piaf Le Voyage du
pauvre Nègre (1939): "
Moi pas vouloir quitter pays/Moi vouloir
voir le grand bateau/Qui crache du
feu et marche sur l'eau/Et sur le
pont, moi j'ai dormi./ Alors bateau
il est parti/Et capitaine a dit comme
ça/Nègre au charbon
il travaillera/Monsieur Bon Dieu,
vous n'êtes pas gentil/Y en
a maintenant perdu pays. " Preuve
que rien n'est simple dans la survivance
de ces stéréotypes.
Sans compter qu'ils ont la vie longue.
En 1952, Frantz Fanon, médecin
et essayiste antillais, dans son célèbre
Peau noire, masques blancs, qui reste
une référence de la
littérature anticolonialiste,
évoquait la façon dont
certains médecins européens
pouvaient s'adresser aux " indigènes
" noirs ou arabes en ces termes:
" Quoi toi y en a ? " et
" Bonjour mon z'ami ! Où
y a mal ? Dis voir un peu ? le ventre
? le coeur ? " et il notait:
" Parler petit-nègre,
c'est exprimer cette idée:
"Toi, reste où tu es".
"
Cécile
Van Den Avenne, Le Monde des livres
du 09-06-06