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Une utopie en enfer

 

" Etude pour la traite des noirs ", de Géricault, au crayon noir et sanguine,à l'Ecole nationale des Beaux-Arts de Paris.

Le poète Giuseppe Conte raconte une généreuse rébellion contre la traite des esclaves au temps de la Révolution

 

Comme un hommage à Conrad et à Melville, Giuseppe Conte nous raconte l'histoire d'une utopie sanglante. L'action se situe peu après l'ouverture des états généraux à Versailles, en mai 1789, et donc durant ce qui prépare et suit la Révolution française. Les protagonistes de son roman ne seront pourtant pas les témoins de cette Révolution, mais ses contemporains, ses acteurs en d'autres lieux. C'est en mer, sur le Sainte-Anne, que le mousse Yann Kerguennec, jeune paysan breton originaire de Carnac, va découvrir à la fois le règne du mal et le combat que l'esprit libertaire peut entreprendre contre lui.

Lointainement inspiré du récit que Daniel Defoe publia en 1724, sous le nom de " Captain Johnson ", dans son Histoire générale des plus fameux pyrates, ce roman d'un poète hanté par les voyages et les mythes imagine une suite à ce rêve d'une république libre, qui unirait les races et les peuples et appliquerait un code d'égalité, de respect mutuel des citoyens, de partage des biens et d'abolition des privilèges et des pouvoirs. Defoe-Johnson avait raconté la fondation, par Misson, de Libertalia, une communauté fouriériste avant la lettre, à Madagascar, et sa triste fin. De la même manière, le lieutenant déchu Floriano di Santaflora va créer une " république libre d'Aldebaran ", en tentant vainement de mettre fin à l'esclavage.

C'est à Nantes que le jeune Kerguennec, contraint par la disette à fuir son village familial, s'embarque comme mousse. Il est immédiatement envoûté par la figure du " troisième officier ", un marin de 24 ans, à la Billy Budd, dont la beauté, la noblesse, le silence orgueilleux lui paraissent les signes d'un mystère enviable et peut-être un modèle à imiter. Floriano, manifestement épris de justice, imprégné de la culture des Lumières, a renoncé à son grade militaire, pour des raisons qu'il ne veut pas dire. Son engagement dans la marine marchande cache un secret. Il préfère la religion zoroastrienne qui fait cohabiter les ténèbres et la lumière, le bien et le mal, à tout monothéisme manichéen. Il est rétif à toute vénération dont il pourrait être l'objet, mais non au partage des idées et à la contestation des dogmes. Voltaire même lui semble insuffisant.

Ce voyage commercial à destination de la Guinée, puis du Nouveau Monde, est moins innocent qu'il n'y paraît. Et rapidement l'attitude du commandant et de ses deux premiers officiers paraît suspecte au mousse, qui observe et analyse ce qui l'entoure, profitant du rôle de serviteur du carré qui lui échoit. La femme du commandant, une Italienne aguicheuse, est curieusement présente à bord, suscitant la jalousie du mousse qui ne veut que pour lui Floriano. Quand ce dernier s'intéresse enfin au garçon, il naît entre eux une amitié protectrice et candide, même si, de la part du plus jeune, la passion n'en est pas absente.

A l'escale guinéenne, où s'opère un échange de marchandises, Yann et Floriano découvrent la nature du chargement destiné aux Amériques : des esclaves noirs. L'apparition du négrier, un chirurgien français immonde, va précipiter l'action et la révolte. L'attachement de Floriano pour une prisonnière africaine dont il prend la défense et devient l'amant entraînera sa mise aux fers, puis toute une série de rebondissements qui provoquent une mutinerie.

 

AMITIÉ PASSIONNELLE

 

On sent à la lecture de ce généreux récit d'aventures, qui renoue avec la noblesse de ton des grands romans marins anglo-saxons, qu'un poète en est l'auteur. Admirateur et traducteur de D.H. Lawrence, Giuseppe Conte décrit les rapports humains (amitié passionnelle entre hommes, parfois teintée de sensualité, désir impérieux pour les femmes, soif de justice sociale, répulsion pour toute forme de racisme) sur cet exemple. Il a par ailleurs une extraordinaire aisance naturelle dans le récit d'aventures, mais en dépouillant sa narration de toute pesanteur, de toute convention, de tout stéréotype, même dans la description de sentiments violents.

Le secret, longtemps retenu, qui mine la figure solaire de Floriano sera révélé à la fin du livre. Et avant de le dévoiler, le narrateur (qui écrit un demi-siècle après les événements), précise avec émotion : " Lorsque je sus tout, j'aurais pu décider d'éloigner de moi son image, peut-être d'autres l'auraient-ils fait, mais je vous l'ai déjà dit et vous le voyez, c'était trop tard. Je ne lui retirai donc pas une once de mon amour, et je continuai à vénérer sa mémoire. "

Cesare Beccaria, Vittorio Alfieri, Victor Hugo, Jules Michelet, Léopold Sédar Senghor sont les guides spirituels auxquels se réfère le romancier. Tout en se souvenant de cette traite des esclaves qu'il dénonce, - comme le firent Guy Deslauriers et Patrick Chamoiseau dans leur beau film, Le Passage du milieu -, Giuseppe Conte raconte une histoire de rêve politique et amoureux : " Je vous parle d'une aventure lointaine et de l'homme que j'ai le plus aimé au monde et au nom de cet amour - parce que nous devrions tous nous le demander : en dehors de cet amour, que sommes-nous ? "

René de Ceccatty

 

Le troisième officier

(Il terzo ufficiale)

de Giuseppe Conte

Traduit de l'italien par Monique Baccelli, éd. Laurence Teper, 384 p., 20 ¤.

 

 

© Le Monde des Livres 01/06/07