|
Un besoin d'ailleurs très partagé
| |
 |
|
--__- |
|
Dans la série des définitions possibles de
l'ailleurs en littérature, distinguons la plus
simple, celle qui dit qu'ailleurs, ce n'est pas
ici - et que l'autre, ce n'est pas moi. A ce
titre, quelques auteurs explorent aujourd'hui de
nouvelles dimensions de l'ailleurs, parfois dans
un cousinage étroit avec les écrivains
voyageurs, mais pas toujours. Loin d'une
irréductible nouveauté ou d'une mode, il s'agit
d'un mouvement de fond, jamais interrompu depuis
le romantisme et les cosmopolites. Ce courant,
toujours puissant, charrie les alluvions de
l'époque, remodèle les frontières de nos
imaginaires et renouvelle nos fantasmes de
cartographes amateurs. Il déjoue nos habitudes
et déplace nos réflexes de lecteurs, comme pour
nous rappeler que c'est le lecteur qui voyage.
Jusqu'à se perdre.
Au sens le plus strict, le plus géographique,
Bakou, derniers jours (Seuil, 2010) d'Olivier
Rolin, délicieusement subtil, ou Le Passage du
col (Albin Michel, 2009) d'Alain Nadaud,
suspendu entre ciel et terre, donnent le ton.
Ils dessinent les nouveaux itinéraires de ce
tournant de siècle, réels ou fantasmés. En ce
sens, le geste de l'écrivain persiste depuis
l'Italie ou l'Orient des romantiques, il s'agit
d'un déplacement de soi. Le rythme s'est
seulement affiné au contact de nos habitudes
contemporaines, avec (parfois) L'Usage du monde
(de Nicolas Bouvier) en bandoulière. L'écrivain
est en voyage (ou en déplacement), mais pas
forcément voyageur. Il est aussi romancier ou
conteur, comme Franck Pavloff dans Le Grand Exil
(Albin Michel, 2009), ou Sylvain Tesson dans Une
vie à coucher dehors (Gallimard, 2009, Goncourt
de la nouvelle).
...
Dans la série des définitions possibles de
l'ailleurs en littérature, distinguons la plus
simple, celle qui dit qu'ailleurs, ce n'est pas
ici - et que l'autre, ce n'est pas moi. A ce
titre, quelques auteurs explorent aujourd'hui de
nouvelles dimensions de l'ailleurs, parfois dans
un cousinage étroit avec les écrivains
voyageurs, mais pas toujours. Loin d'une
irréductible nouveauté ou d'une mode, il s'agit
d'un mouvement de fond, jamais interrompu depuis
le romantisme et les cosmopolites. Ce courant,
toujours puissant, charrie les alluvions de
l'époque, remodèle les frontières de nos
imaginaires et renouvelle nos fantasmes de
cartographes amateurs. Il déjoue nos habitudes
et déplace nos réflexes de lecteurs, comme pour
nous rappeler que c'est le lecteur qui voyage.
Jusqu'à se perdre.
Au sens le plus strict, le plus géographique,
Bakou, derniers jours (Seuil, 2010) d'Olivier
Rolin, délicieusement subtil, ou Le Passage du
col (Albin Michel, 2009) d'Alain Nadaud,
suspendu entre ciel et terre, donnent le ton.
Ils dessinent les nouveaux itinéraires de ce
tournant de siècle, réels ou fantasmés. En ce
sens, le geste de l'écrivain persiste depuis
l'Italie ou l'Orient des romantiques, il s'agit
d'un déplacement de soi. Le rythme s'est
seulement affiné au contact de nos habitudes
contemporaines, avec (parfois) L'Usage du monde
(de Nicolas Bouvier) en bandoulière. L'écrivain
est en voyage (ou en déplacement), mais pas
forcément voyageur. Il est aussi romancier ou
conteur, comme Franck Pavloff dans Le Grand Exil
(Albin Michel, 2009), ou Sylvain Tesson dans Une
vie à coucher dehors (Gallimard, 2009, Goncourt
de la nouvelle).
L'ouverture et la fermeture des frontières, les
allers-retours entre l'ici et l'ailleurs, sont
souvent à l'aune d'une respiration de soi et de
la langue, ce qu'illustre très bien le dernier
livre de David Fauquemberg, Mal Tiempo (Fayard,
2009). Prix Nicolas Bouvier en 2007 pour
Nullarbor (Hoëbeke, 2007), à la fois hanté par
Cuba, Hemingway et la boxe, David Fauquemberg
joue sur une triple définition de l'ailleurs :
géographique, littéraire et artistique au sens
large. Son roman boxé s'inspire d'une autre
terre et d'une autre langue, mais aussi d'une
autre littérature (américaine) et d'une autre
pratique de l'art (noble). Il emprunte à la
boxe, comme d'autres à la peinture - par exemple
Emmelene Landon (La Tache aveugle, Actes Sud,
2010). En quête d'un autre souffle, d'une
technique. Ou d'une bonne main au double sens de
Focillon et d'un jeu de cartes.
Chez de jeunes écrivains aux références
littéraires aussi françaises qu'étrangères,
comme Stéphanie Hochet, c'est parfois d'une très
belle main dont il s'agit. Dans Combat de
l'amour et de la faim (Fayard, 2009), l'Amérique
de papier est aussi crédible que fantasmée. Le
roman recycle tout, la langue, les modèles comme
les images. C'est aussi le cas de Nouveaux
Indiens (Seuil, 2009, Prix du premier roman) de
Jocelyn Bonnerave : entre jazz, poésie,
bilinguisme forcé, anthropologie mythique et
roman gore de campus californien. De ces
mariages réussis entre l'ici et les ailleurs,
qu'ils soient géographiques, artistiques ou
littéraires, on retiendra le métissage. On peut
dire, en empruntant l'expression à Valery
Larbaud, que l'écrivain est comme un traducteur
: il réinvente dans sa langue des formes qu'il
emprunte à d'autres. L'ailleurs, c'est la
réinvention, l'emprunt, le retour.
Ainsi, le beau Londres-Louxor de Jakuta
Alikavazovic (L'Olivier, 2010), qui oscille
entre références avouées, impressions de déjà-lu
et mystères d'une écriture si vive qu'elle
enivre. De même On ne boit pas les
rats-kangourous (Albin Michel, 2009), d'Estelle
Nollet, ou Les Hommes-couleurs (Seuil, 2010), de
Cloé Korman, deux premiers romans aux frontières
brouillées et incertaines, qui dispersent leurs
références dans des maelströms d'imaginaires et
d'ailleurs. On s'y perd sans aucun doute, on est
ailleurs. Profitons-en.
Nils C. Ahl
|