"L'Europe
et les Lumières sont indissolublement
liées"
Penseur
de notre temps, Tzvetan Todorov
est un observateur vigilant de la
démocratie. Interrogeant
depuis de nombreuses années
les événements tragiques
de notre histoire, il montre aujourd’hui
que notre vie commune doit se bâtir
sur le versant humaniste des Lumières,
un "héritage pour demain".
Entretien.
L'Europe d'aujourd'hui peut-elle
toujours porter l'esprit des Lumières?
L’Europe et les Lumières
sont indissolublement liées.
D’abord parce que les Lumières,
au XVIIIe siècle, sont nées
en Europe, profitant d’une
de ses caractéristiques :
celle d’être constituée
par une pluralité de pays
qui, tout en partageant un héritage
commun, préservent leurs
différences. De ce fait non
seulement écrivains et penseurs
peuvent trouver refuge au pays voisin
lorsqu’ils sont persécutés
chez eux, mais de plus ils sont
incités à développer,
grâce aux comparaisons qu’ils
pratiquent, l’examen critique
de leurs propres traditions. D’autre
part, l’esprit des Lumières
a profondément marqué
l’identité européenne,
depuis maintenant deux siècles
et demi.
L’Europe politique d’aujourd’hui,
c’est-à-dire l’Union
européenne, pourrait devenir
- plus qu’elle n’est
actuellement – une incarnation
de cet esprit. Elle pourrait offrir
au reste du monde le modèle
d’une coexistence des différences
dont on sait tirer profit, en apprenant
l’émulation mais aussi
la tolérance, l’esprit
critique mais aussi la capacité
de voir le monde à travers
les yeux des autres. Elle pourrait
aussi donner l’exemple d’une
"puissance tranquille"
: capable de défendre ses
valeurs, au besoin militairement,
mais n’aspirant pas à
les imposer aux autres par la force.
L'Ecole
est-elle en position de transmettre
un humanisme?
Une certaine idée de l’éducation
se confond avec l’esprit des
Lumières : celles-ci postulent
que l’être humain peut
accéder à plus de
liberté et plus de bonheur
en acquérant certains savoirs
– en "s’éclairant".
Le but est de rendre chacun capable
de réfléchir et d’agir
par lui-même, plutôt
que de l’élever dans
le respect des dogmes et de l’opinion
commune ; le moyen, pourtant, consiste
à lui transmettre ce qu’ont
trouvé et pensé les
générations précédentes,
le savoir accumulé depuis
des siècles. Il y a donc
une tension, inhérente à
toute éducation humaniste,
entre absorption du passé
et émancipation par rapport
à lui - elle n’a cependant
rien d’insurmontable. Notre
école aujourd’hui rencontre
des difficultés diverses,
qui demandent aussi des remèdes
variés. Par rapport à
l’héritage des Lumières,
j’insisterais surtout sur
la nécessité de ne
pas perdre de vue les finalités
ultimes : non l’accumulation
des savoirs, la description des
mécanismes, mais la construction
du sens, l’autonomie de l’individu.
Dans
votre ouvrage "L'esprit des
Lumières", vous parlez
d'aller vers l'"éclairement".
Où peut-on puiser les forces
nécessaires, collectivement
ou individuellement?
On peut seulement être "en
voie d’éclairement",
non devenir "éclairé"
une fois pour toutes. La violence
n’est pas moins propre aux
hommes que la réflexion,
la préférence pour
soi et les siens que la justice,
l’exploitation des autres
que l’amour pour eux : c’est
un conflit interminable, qui recommence
tous les jours. L’action collective
est, à cet égard,
nécessaire mais non suffisante.
Pour avancer vers "les Lumières",
mieux vaut vivre dans une démocratie
laïque que dans une théocratie
; dans un pays respectueux des libertés
individuelles que sous une dictature
totalitaire. Cependant, cela ne
suffit pas : nos démocraties
modernes n’imposent pas à
chacun sa voie, et les « vertus
» humanistes ne sont ni héréditaires
ni contagieuses, seul l’individu
peut devenir plus autonome, plus
aimant, plus juste. Les forces qui
nous aideront à nous engager
dans cette voie se trouvent en nous-mêmes
car ces choix apportent leurs propres
gratifications : une vie plus "éclairée"
est aussi une vie plus heureuse.
L'un
de vos premiers ouvrages traitait
de la littérature fantastique.
Puis de poétique, de discours.
Depuis quelque temps, vous employez
souvent le mot "humanisme".
Pouvez-vous commenter ce parcours?
J’ai reçu une formation
de littéraire, mes premiers
livres parlaient donc de la littérature
et des manières de l’étudier.
Progressivement, j’ai pris
conscience de ce que la littérature
naît toujours au sein d’un
ensemble de discours (ses frontières
ont évolué au cours
de l’histoire) et qu’elle-même
met en jeu la condition humaine
tout entière : dans le monde
humain, rien n’est étranger
à la littérature !
De ce fait, il a fallu que je complète
mon éducation, en étudiant
aussi la psychologie et l’anthropologie,
la morale et la politique. En même
temps, en se confrontant aux auteurs
du passé, on ne perd pas
son identité propre : la
lecture critique n’est jamais
une soumission intégrale
à l’auteur étudié,
elle est dialogue entre passé
et présent. Il a donc fallu
que je prenne conscience de mon
identité et de mes convictions.
Je me suis reconnu dans ce que j’appelle
"l’humanisme critique",
et c’est dans cette optique
que je commente aujourd’hui
les œuvres et les actes du
passé récent ou éloigné.

Tzvetan Todorov est directeur de
recherche honoraire au CNRS. Il
est l’auteur de nombreux ouvrages,
parmi lesquels Mémoire du
mal, tentation du bien, (éditions
Robert Laffont, 2000), Devoirs et
délices (une autobiographie
intellectuelle publiée aux
éditions du Seuil en 2002),
Le nouveau désordre mondial
(Le Livre de Poche, 2005) et Les
aventuriers de l’absolu (éditions
Robert Laffont, 2006). Il a été
le maître d’œuvre
de l’exposition Lumières
! Un héritage pour demain
à la Biliothèque nationale
de France au printemps 2006. A cette
occasion, il a publié L’esprit
des Lumières aux éditions
Robert Laffont.
Article
du site de l'UNSA