
ENTRETIEN AVEC WOLE SOYINKA
Berlin, juin 2oo6. L'ambiance est
électrique dans les rues de la
capitale allemande. Les terrasses
des cafés sont emplies de gaillards
en shorts qui boivent des bières en
vociférant devant les écrans où des
footballeurs noirs et blancs
s'affrontent. Assis seul à une table
en retrait, un vieil Africain au
port altier de roi yoruba et à la
diction very british dénote. Wole
Soyinka médite. Il a l'air de
débarquer d'une autre planète. Comme
il le dit lui-même: « le vis un
tiers du temps aux États-Unis et en
Europe, un tiers au Nigeria et un
tiers dans les airs. L'endroit que
j'appelle la maison, c'est Abeokuta,
au Nigeria. Ma ville natale. » Le
Nobel de littérature 1986 (premier
Africain à obtenir cette
distinction) est venu pour recevoir
un prix décerné par la jeunesse
berlinoise et se fiche pas mal de la
Coupe du monde où pourtant les
joueurs africains font figure de
stars. « Pour moi, dit-il, le fait
que l'Afrique soit connue dans le
monde grâce au football me rend
aussi triste que de la savoir
célèbre à cause des guerres civiles.
Je veux que l'Afrique soit vue dans
toute sa complexité, les difficultés
économiques,
Il faut ouvrir un musée de l'art
africain sur le continent noir, car
les jeunes ne connaissent pas leur
culture, déclare le Prix Nobel de
littérature nigérian, universitaire
et militant. Sur fond tonitruant de
Mondial, entretien à bâtons rompus
sur la politique, l'art, la religion
la vitalité de la culture, etc. Tout
ce qui fait une Nation. » Une
réalité dont ne rendent pas compte
les footballeurs africains,
coqueluches de l'Occident sportif,
devenus les prototypes de «
l'immigration choisie »...
Wole Soyinka: L'Afrique et
l'Africain nécessairement doués pour
le foot, c'est un cliché. Un de ceux
que l'Europe affectionne quand elle
parle de l'Afrique. Il en va de même
quand elle évoque l'immigration. Le
monde européen doit toujours garder
à l'esprit que le phénomène
migratoire touche bien davantage
l'Afrique que l'Europe. L'essentiel
des migrations se produit à
l'intérieur du continent noir.
L'Europe ne perçoit qu'une moindre
partie des vastes mouvements de
population qui s'opèrent dans tout
le continent... La sélection des
immigrés, telle qu'elle a été
évoquée chez vous, est inacceptable.
Ou bien vous considérez que
l'Afrique fait partie de l'humanité
ou bien qu'elle est bannie de ce
monde. Cette notion d'immigration
sélective, c'est le concept le plus
inhumain qui soit.
Il ne faut jamais cesser de
souligner que l'immigration massive,
à l'intérieur du continent comme à
l'extérieur, est due à la mauvaise
gestion des pays africains. Les
dirigeants ont échoué dans tant de
domaines... Il faut aujourd'hui
qu'ils mettent fin aux conflits et
qu'ils réalisent une régénération
suffisante des structures. Mais,
disons-le clairement, l'immigration
clandestine que vous combattez,
d'une certaine façon, c'est un peu
la réponse du berger à la bergère.
Car les dirigeants occidentaux sont
les complices des dictateurs
africains qui pillent leurs pays. Ce
« sauve-qui-peut » est le résultat
de la collaboration du monde
extérieur - États et multinationales
avec les dirigeants africains
corrompus.
Ma contestation du régime nigérian a
commencé à l'université, quand nous
avons été confrontés à la première
génération de dirigeants africains.
À quelques exceptions près, tous les
discours nationalistes cachaient un
objectif simple: faire partir les «
exploiteurs venus de l'extérieur »,
pour les remplacer par les «
exploiteurs venus de l'intérieur ».
Nous avons constaté ce phénomène
entre 1956 et 1960 pendant la
période de pré-indépendance.
COMBAT CONSTITUTIONNEL
Dans cette démocratie militarisée
qu'est le Nigeria, les généraux
veulent continuer à se passer le
relais. Nous nous sommes récemment
mobilisés pour empêcher la réforme
constitutionnelle qui aurait permis
au président nigérian, le général
Olusegun Obasanjo, de briguer un
troisième mandat. Et nous avons
réussi à provoquer sa défaite
retentissante. Mais j'en ai parfois
assez d'être considéré comme la
conscience morale du Nigeria. J'ai
perdu beaucoup de temps à organiser
la résistance à cette réforme
constitutionnelle. Des mois. C'est
épuisant de combattre sans moyens un
régime qui a des ressources,
financières presque illimitées! Mais
or ne peut jamais se reposer, car «
les méchants de l'histoire
n'abandonnent jamais la partie »...
J'aurais pu consacrer mon énergie à
quelque chose de plus intéressant,
de plus productif, di plus créatif À
l'art, par exemple.
J'aime l'art, j'aime et je
collectionne l'art africain. je
pense qu'il faut préserver le
antiquités de toutes les nations.
Toute les formes de créativité
humaine doivent être sauvegardées.
Cependant, j ne vois pas au nom de
quelle morale le gouvernements
étrangers se permettent de dire: on
garde tous vos trésors culturels
parce que vous n'êtes pas capable de
vous en occuper. Ils disent qu'ils
les protègent jusqu'à ce que des
pays comme le Nigeria soient
capables de IE récupérer... Mais qui
va décider quand les pays africains
seront prêts? Recevoir des objets
d'art volés, même si le propriétaire
ne s'en occupe pas bien, est
toujours criminel. Cela n'est pas
autoriser par les lois
internationales. Au Nigeria, des
gens sont tués à cause des pièces
d'archéologie.
CONTRE LES ZELOTES DES GRANDES RELIGIONS
Mais il faut dire que les plus
grands ennemis de la création
Africaine sont en Afrique. Ce sont
les zélotes chrétiens et musulman
Ils font des razzias. Ils brûlent
les objets rituels. Ils agressent
ceux qui pratiquent les cultes
traditionnels. Ils ont subi un tel
lavage de cerveau qu'ils
refuseraient d'entrer dans une pièce
contenant ces objets. Ils crient aux
« fétiches », au paganisme. Les
nouvelles Églises évangéliques,
venues des États-Unis, se vantent
même d destructions qu'elles
opèrent. Ces « religions étrangères
» ont faut beaucoup de mal à
l'Afrique. Elles ont peur de notre
culte d Orisha [les esprits du
vaudou, en langue yoruba], du
polythéisme et de l'animisme qui
constituent une partie tellement
organique de la culture africaine.
Elles ont besoin de les diaboliser
pour s'il poser. Regardez
l'évolution du monde. jamais les
religions n'o été aussi politiques
depuis le Moyen Âge.
Pour en revenir au déplacement de
l'art africain: quand i objet a
quitté son contexte original, il
prend un sens différent. se
transforme en objet de contemplation
esthétique. On peut toujours jours
l'utiliser comme une porte vers la
pensée et l'histoire d' autres
peuples. Cela peut être présenté
comme une manifestation d'un
principe esthétique, à vertu
comparative. Considérez les
portraits de madones à l'Enfant, si
communs dans l'iconographie
chrétienne. Ce ne sera pas la même
chose selon que vous les verrez dans
une église ou dans une vente pour
collectionneur Quand une œuvre d'art
quitte son environnement, elle
change valeur (je ne parle pas
simplement de sa valeur marchande).
D'aucuns prétendent que l'entrée des
œuvres africaines au Louvre était
nécessaire pour montrer que l'art
africain fait partie de culture
universelle. Bien sûr, c'est
important... Mais d'un autre côté,
il faudrait aussi la présenter dans
un environnement qui soit le plus
proche possible de son esthétique
d'origine. Tout dépend de ce qu'on
essaie de montrer.
Aux États-Unis, on insistait pour me
faire visiter le musée offert à une
université par un riche
collectionneur intéressé par le
Nigeria. J'ai vu là-bas des bronzes
incroyables. Nous n'avons rien de
comparable au Nigeria. le dois
avouer que je n'ai pas pu me réjouir
de ce spectacle. J'ai trouvé
révoltant qu'un seul individu puisse
accumuler une telle quantité
d'objets, et d'une telle qualité.
Tant de beauté me fascinait et en
même temps j'éprouvais de la colère.
Cela ne devrait pas être là. le
voudrais que toute cette collection
soit renvoyée dans son pays
d'origine. Mais que puis-je faire?
POUR UN MUSEE D'ART EN AFRIQUE
Il faut que l'on ouvre un musée de
l'Afrique en Afrique. Le fait que
beaucoup de jeunes Africains ne
puissent pas voir les plus belles
créations de leur continent imprègne
leur psychologie. Beaucoup d'entre
eux se montrent cyniques par rapport
à leur héritage.
À l'université d'Ibadan (la plus
prestigieuse du Nigeria),
j'enseignais l'esthétique, la
culture en général. J'amenais mes
étudiants chez moi. je leur montrais
les ceuvres d'art africain et nous
discutions. Six étudiants sur dix
étaient ennuyés par tout ça. Ils
disaient: « Ce professeur, de toute
façon, nous avons toujours su qu'il
était cinglé. Ce n'est pas la peine
d'y prêter attention. » La plupart
ne pensaient qu'à obtenir leur
diplôme... Si ces couvres étaient
présentées tout le temps à un large
public, cela changerait vraiment la
mentalité des populations. Il est
possible de montrer le regard des
autres à travers leur art. L'art est
une révélation. Une découverte
permanente de l'autre.
Je n'aime guère des expressions
telles que « rendre possible la
compréhension des cultures ». C'est
une notion très optimiste, très
exagérée. Mais on peut déjà
commencer par une prise de
conscience de l'existence de
l'autre.
Le risque existe de voir les
Occidentaux décider d'une hiérarchie
des arts africains. Ce serait très
dangereux. Ne s'agit-il pas plutôt
de montrer des éléments
significatifs de la culture
africaine ? Rien n'est statique. je
pense que les initiateurs du « musée
des arts premiers » doivent
travailler avec des Africains, et
pas seulement des intellectuels
(souvent les intellectuels sont ceux
qui ont le regard le plus réducteur
sur l'art).
Les Américains - qui sont le peuple
à la mentalité la plus insulaire -
ont tendance à considérer que
l'Afrique est un lieu exotique créé
pour leur seul divertissement... Il
y aura toujours des gens pour dénier
à l'autre sa qualité de civilisé, on
ne peut rien y faire. Il y aura
toujours des gens pour penser: « Les
Africains ne sont pas des êtres
humains, donc nous avons le droit de
les traiter comme du bétail. »
Historiquement, l'Europe a eu besoin
de nouvelles terres pour écouler les
productions de ses empires
naissants. Et les Amérindiens
n'étaient pas faciles à convertir en
« machines humaines ». Il a donc
fallu recourir au dénigrement des
civilisations du continent noir pour
réduire les Africains à l'esclavage,
en remplacement. L'histoire du
dénigrement est vieille comme le
monde. Ce n'est hélas pas parce
qu'on reconnaît la grandeur d'une
culture que l'on va mieux traiter un
peuple. Mais la perception de
l'Afrique par l'Occident est en
train de changer. La complexité
commence à être appréhendée.
"LE TEMPS DE LA NEGRITUDE EST DEPASSE"
Beaucoup de bonnes initiatives sont
venues de France. Les Français ont
toujours voulu être à l'avant-garde
dans le domaine culturel. Ce n'est
pas surprenant qu'ils soient à
l'origine de la création du musée du
quai Branly. J'ai souvent rendu
hommage au modèle français. J'ai
fréquemment souligné le rapport
étroit de ce pays à la culture et
aussi à la laïcité. La France a
connu des périodes de grande
intolérance religieuse, mais elle a
institutionnalisé la séparation de
l'Église et de l'État. Ce dont
beaucoup de pays, notamment en
Afrique, devraient aujourd'hui
s'inspirer. Regardons la réalité en
face: une guerre mondiale a éclaté.
Il s'agit d'un affrontement entre
les religions. Et même au sein des
religions, entre les différentes
factions. Surtout entre les modérés
et les fanatiques. je suis inquiet
pour mon pays, le Nigeria [pays le
plus peuplé du continent, avec 15 o
millions d'habitants]. Chaque jour,
le danger augmente. Chaque jour, les
fanatiques religieux gagnent du
terrain. Au Nigeria, ils viennent
dire aux populations: « Vous avez
été trompés. » C'est l'une des
choses les plus faciles à faire:
persuader les gens qu'ils sont
victimes d'un complot. En Afrique,
beaucoup de gens se tournent vers
les religieux parce que l'État a
échoué dans ses missions
essentielles, notamment l'éducation.
Les concepts des intellectuels ne
sont plus suffisants pour résister à
ce fanatisme. Le temps de la «
négritude » est dépassé. La
négritude [mouvement intellectuel
panafricaniste fondé par les poètes
Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire
et Léon Damas] est un instrument
culturel qui a été créé pour lutter
contre le dénigrement de la culture
africaine par l'Europe. C'est un
outil qui doit être remis dans son
contexte, dans son époque: les
années 1930. Il faut le relier à la
nature du colonialisme français. Les
Britanniques pensaient que les «
indigènes » ne pourraient jamais
accéder à la civilisation; ils
voulaient les laisser à leur
caractère primitif et vivre à côté.
Alors que les Français étaient
déterminés à transformer les
colonisés en « petits Français ».
À l'époque, en tant que jeunes
intellectuels africains, nous étions
très impatients. J'avais déclaré: «
Le tigre ne proclame pas sa
tigritude, il bondit sur sa proie et
la dévore. » On ne pouvait pas
accepter certains propos de Senghor
tels que: « L'émotion est nègre, la
raison est hellène. » Nous réfutions
les tentatives pour présenter
l'Afrique sous une forme romantique,
car en réalité, l'Afrique est tout
aussi complexe que n'importe quelle
autre société. Mais avec les années,
Senghor et moi, nous nous sommes
rapprochés. D'un point de vue
intellectuel, comme d'un point de
vue humain. Dans un texte, j'ai
demandé que le prix Nobel de
littérature lui soit attribué. le
n'imaginais pas que deux ans plus
tard, c'est moi qui le recevrais.
Propos recueillis par Pierre
Cherruau Responsable du service
Afrique à Courrier international.
Wole Soyinka, écrivain né en 1934 au
Nigeria, a obtenu le prix Nobel de
littérature en 1986. Derniers
ouvrages parus: Climat de peur,
Actes Sud, 2005, Baabou roi, Actes
Sud Papiers, 2005.
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