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Au-delà de la différence

Irène Théry démontre que le sexe n'est pas l'origine du monde

 

Le titre de cet ouvrage annonce d'emblée une option de fond : il est question ici de distinction de sexe et non de différence des sexes, autrement dit d'une approche relationnelle de la distinction masculin/féminin au sein de la vie sociale et non d'une approche substantielle renvoyant à deux sous-ensembles de l'humanité, dotés d'attributs spécifiques. L'erreur, nous avertit Irène Théry, serait justement de les confondre en considérant que la différence sexuelle est une évidence première. Rien de tel que d'aller voir au loin comment d'autres sociétés s'y prennent pour réexaminer nos façons de penser les plus assurées. En empruntant un vaste détour ethnologique, et en mettant ses pas dans ceux de Marcel Mauss, elle montre ainsi que l'homme et la femme ne sont pas deux " catégories universelles " à partir desquelles se serait constituée la diversité des mondes sociaux. Ce que l'on retrouve d'une société à l'autre, ce sont des modalités de relations (de sexe opposé, de même sexe, de sexe indifférent et de sexe combiné), ce ne sont pas des classes d'individus partageant une même identité.

Ce miroir de l'ailleurs conduit à démonter nos mythes fondateurs. D'abord celui de " l'hominisation de l'espèce ", du passage de l'état de nature à l'état de société par le Contrat social, dont le noyau initial est " la société de l'homme et de la femme ". Ensuite, celui de l'interdit de l'inceste considéré, à partir d'une relecture de Totem et tabou de Freud, comme le socle de " l'humanisation du petit homme ". Par delà ce qui les différencie, ces deux mythes répondent à la même quête des commencements et mettent la différence sexuelle au fondement de la société humaine. Or, insiste Irène Théry, en saluant au passage la beauté du célèbre tableau de Courbet, le sexe n'est pas l'origine du monde.

Dans une ample et ambitieuse démonstration, elle suit les prolongements de ces deux perspectives au cœur des théories contemporaines traitant de la question des sexes. Chez Lévi-Strauss par exemple, qui fait avancer l'anthropologie de la parenté mais cède à l'attrait de l'explication première quand il voit dans " l'échange des femmes " l'origine symbolique du social. Ou encore chez Françoise Héritier qui ancre dans une hypothétique observation originelle d'un donné naturel (la différence des corps) l'élaboration d'un langage symbolique universel et la multiplicité des constructions culturelles. Certes, à partir de là, pour Françoise Héritier comme dans toutes les études sur le genre, la différence sexuelle n'est pas un fait de nature mais bien un fait social.

Cependant, souligne Irène Théry, en considérant les attributs des hommes ou des femmes comme culturels et acquis plutôt que comme naturels et innés, on n'en reste pas moins dans cette " logique ensembliste identitaire " qu'elle critique. Comme elle désapprouve le développement d'une " psychologisation généralisée ", centrée sur la sexualité, l'intériorité, l'idéalisation du moi et son corollaire, une vision de la famille en tant que pure création élective et subjective.

Bref, il n'y a pas deux moitiés d'humanité, les hommes et les femmes, ni deux entités opposées, le sujet autonome et la société. Mettant ses pas dans ceux de Castoriadis et de Wittgenstein, Irène Théry invite à considérer la façon dont nous agissons en tant que personnes dans un univers sociétal partagé et la manière dont celui-ci est continûment institué et reconstitué par tous et par chacun, dans un espace concret d'interlocution.

Une telle approche relationnelle, qui refuse tout enfermement dans une identité collective ou individuelle, refuse par-là même une conception de l'égalité accordant des droits spécifiques à des classes d'individus identifiés par des caractères communs. En somme, pas de traitement particuliers pour les hommes, les femmes, les hétérosexuels, les homosexuels ou quelque catégorie que ce soit, mais un droit qu'il s'agit de faire évoluer afin d'accueillir toutes les configurations d'union et de parenté. Cette position, théoriquement très cohérente, ne manquera pas d'être discutée : elle récuse des revendications particulières, liées à des situations concrètes d'inégalité ou de discrimination, au profit d'un horizon de justice qui peut sembler hors de portée. Mais elle suscite et mérite un débat d'idées de qualité.

Nicole Lapierre

 

La Distinction de sexe Une nouvelle approche de l'égalité d'Irène Théry

Ed. Odile Jacob, 678 p., 33 €.

 

 

© Le Monde des livres 16-XI-07