Aux sources de
l'obsession du passé

Il
y a une dizaine d'années, c'est
autour du souvenir de la Shoah et de
Vichy que s'étaient cristallisées,
en France, les critiques les plus
virulentes adressées au " devoir de
mémoire " et aux " abus " supposés
de ses porte-parole. Or voilà
qu'aujourd'hui, les mêmes arguments
reviennent pour fustiger ceux qui,
depuis peu, entendent réclamer que
le passé colonial et esclavagiste de
la France ait davantage droit de
cité au sein du " grand récit "
national. Si ces demandes passent
pour dangereuses et illégitimes aux
yeux de nombreux intellectuels
ultrarépublicains - comme si la
nation était devenue trop faible
pour pouvoir accueillir une
pluralité de points de vue sur son
histoire ! -, il est plus surprenant
de voir un ethnologue comme Emmanuel
Terray entonner une partition
voisine. D'autant que cet
africaniste est aussi un familier
des luttes minoritaires (Larzac,
sans-papiers...).
Dans cet essai
rédigé pour la quatrième conférence
" Germaine Tillion ", l'auteur a
certes raison de pointer certaines
dérives récentes, à commencer par ce
pénible esprit de concurrence qui se
traduit volontiers par une "
montée aux extrêmes " à travers
" l'allégation de génocide
(dont témoigne par exemple
Coloniser. Exterminer. Sur la guerre
et l'Etat colonial d'Olivier Le Cour
Grandmaison, Fayard, 2005) ou celle
de crime contre l'humanité (depuis
le vote de la loi Taubira, en 2001)
". A moins, on passe inaperçu. Sans
doute a-t-il également raison de
voir dans la prégnance croissante du
devoir de mémoire comme la quête d'"
une religion de substitution ".
Ce nouveau culte répondrait ainsi au
besoin de se placer " au contact
de l'irréversible, de l'irréparable,
donc du Mal radical qui, pour être
une figure négative, n'en est pas
moins une figure de l'Absolu ".
Autre hypothèse intéressante :
l'idée selon laquelle l'obsession du
passé serait la conséquence de notre
sentiment d'impuissance face au
présent et à l'avenir. Ainsi, "
nous nous tournons donc vers le seul
champ qui nous semble rester ouvert,
celui du passé ".
Reste que
réduire ces revendications à
l'expression pathologique d'une
époque marquée par " la
prolifération des victimes " est
peut-être un peu court. Cela revient
à oublier que notre mémoire
nationale a longtemps été gérée sur
un principe apologétique dont il
serait plutôt sain de sortir - aussi
maladroite et confuse que s'amorce
cette sortie.
Alexandra
Laignel-Lavastine
FACE AUX ABUS DE MÉMOIRE
d'Emmanuel Terray.
Actes Sud, 72 p., 12 ¤